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Full text of "Lettres et négociations de Philippe de Commines, pub. avec un commentaire historique et biographique"

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University  of  Ottawa 


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LETTRES 


F.T 


NÉGOCIATIONS 


PHILIPPE  DE  COMMIMES 


UEl  ON  UliiHF.UAIRE  H ISTOUIQIK  El  BlUMiAl'HIUI  L 


M.    le    l>ar*on     Kervyn    i>f;    Lktifahove, 

Membre  do  l'Académie  royale  de  llt-l^ique. 
Correspondant  de  l'Institut  de. France,  de  l'Académie  de  Munich,  eli 


TOME  II 


BRUXELLES. 

COMPTOIR    UNIVERSEL    DIMI  r.lMKKII     F.T    DF.    I.IRRAIR1K 
Victor  Dkvai  x   et  ©ie, 

RIIK  SAINT-JEAN.  20 

1868 


"&? 


ACADÉMIE  ROYALE  DE  BELGIQUE. 


llruvelks.     -  Imprimerie  dti  Comptoir  universel .  rue  Skihl  J«ah  ,  îlfi. 


LETTRES 


NÉGOCIATIONS 


DE 


PHILIPPE  DE  GOMMINES 


publiée* 


AVBC  IN  COMMENTAIRE  BISTOBIQIE  ET  BIOGRAPHIQU. 


M.    le    baron     KERVYIV    DE     Lettemiovi;. 

Membre  île  l'Académie  royale  de  Belgique, 
Correspondant  de  l'Institut  de  France,  de  l'Académie  de  Munich,  etc. 


TOME  II 


BRUXELLES, 

COMPTOIR    UNIVERSEL    D  IMPRIMERIE    ET    DE    LIBRAIRIE. 

TlCTOK     BETllI     F  T    <ie, 
HUE  SAINT-JEAJÏ,  26. 


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LETTRES  ET  NÉGOCIATIONS 


PHILIPPE  DE  COMMINES. 


VI 

COMMINES   PENDANT    LA   MINORITE   DE   CHARLES   VIII. 

Dans  les  Mémoires  de  Philippe  de  Connûmes,  une  lacune 
considérable  se  remarque  depuis  la  mort  de  Louis  XI, 
en  1483,  jusqu'aux  guerres  d'Italie,  en  1494.  C'est  cette 
époque  laissée  dans  l'ombre  et  ensevelie  dans  un  profond 
silence  par  le  seigneur  d'Argenton,  que  nous  allons  étudier 
d'après  les  documents  originaux.  Nous  l'y  retrouverons 
avec  ses  qualités  et  ses  vices.  Il  portera  au  milieu  des 
intrigues  cette  vive  intelligence  qui  ne  lui  fit  jamais  défaut 
et  qui  lui  révélait  les  intérêts  et  les  destinées  de  la  société 
moderne  ;  mais,  en  même  temps,  par  un  constant  et  déplo- 
rable contraste,  son  honneur  et  sa  loyauté  seront  livrés  à 
de  honteuses  enquêtes  et  à  une  publique  flétrissure. 

La  dame  de  Beaujeu  s'était  trouvée,  en  vertu  des  der- 
nières volontés  de  son  père,  investie  de  la  régence  pendant 
la  minorité  de  Charles  VIII.  Il  était  douteux  toutefois 
qu'elle  possédât  la  puissance  nécessaire  pour  l'exercer,  et 
quinze  jours  à  peine  s'étaient  écoulés  depuis  la  mort  de 


2  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Louis  XI,  lorsqu'elle  fut  réduite  à  tolérer  une  réunion  des 
princes  du  sang,  jaloux  de  son  autorité  et  bien  résolus  à  la 
partager  avec  elle,  s'ils  consentaient  à  ne  pas  l'en  dépouil- 
ler complètement.  Dans  cette  assemblée,  qui  se  tint  à 
Amboise  et  qui  se  prolongea  pendant  quelques  semaines, 
le  duc  d'Orléans  fut  nommé  lieutenant-général  de  l'Ile  de 
France,  de  la  Champagne,  du  Vermandois,  du  Beauvoisis 
et  d'autres  pays  contigus.  Commines  fut  l'un  des  signataires 
de  cette  ordonnance  l.  Il  était,  dit-il  lui-même,  «  aussi  privé 
«  du  duc  d'Orléans  que  nulle  autre  personne  2.  »  11  s'atta- 
chait à  lui  parce  qu'il  le  croyait  appelé  à  triompher  d'Anne 
de  Beaujeu  et  parce  qu'il  espérait  avoir  sa  part  dans  ses 
succès. 

Anne  de  Beaujeu  avait  formé  un  conseil  de  douze  per- 
sonnes, chargées  de  vaquer  avec  elle  aux  soins  du  gouver- 
nement du  royaume.  Trois  nouveaux  membres  y  entrèrent  : 
c'étaient  le  sire  de  Saint- Vallier,  de  la  maison  de  Poitiers  ; 
Geoffroi  de  Pompadour,  évêque  de  Périgueux,  et  le  sei- 
gneur d'Argenton 3.  Nous  croyons  ne  pas  nous  tromper  en 
attribuant  à  l'influence  du  duc  d'Orléans  l'adjonction  de  ces 
trois  noms.  En  même  temps,  des  lettres  royales  du  2  octo- 
bre 1483  confirmaient  Commines  dans  ses  fonctions  de 
sénéchal  de  Poitou,  et  au  mois  de  novembre  de  cette  année, 
on  lui  confia  une  ambassade  vers  le  duc  de  Bretagne  et  la 

1  Recueil  des  ordonn.,  t.  XIX,  p.  152  (9  octobre  1483).  Le  nom  de 
Commines  se  lit  au  bas  d'une  autre  ordonnance  du  24  octobre.  Ibid., 
p.  159. 

2  Me'm.,  t.  II,  p.  596. 

3  Je  estoie  de  ce  conseil,  qui  avait  esté  lors  créé  tant  par  les  prouches 
parents  du  roy  que  par  les  trois  cstats  du  royaulme.  Me'm.,  t.  II, 
p.  294. 


DE  COMMINES.  3 

charge  de  recevoir  sur  son  passage  l'hommage  des  cités  au 
nouveau  roi,  notamment  celui  de  la  ville  de  Niort,  dont  les 
échevins  se  rendirent  au  devant  de  lui  jusqu'à  Saint- 
Maixent1.  Commines ,  à  son  retour,  suivit  le  jeune  roi  à 
Cléry,  près  du  tombeau  de  son  ancien  maître  le  roi  Louis  XI, 
et  il  est  cité  comme  témoin  dans  les  lettres  royales  du 
5  décembre  1483  où  Charles  VIII  renonce  pour  dix  années 
à  la  juridiction  du  Parlement  sur  la  Flandre,  en  faisant  un 
pompeux  éloge  de  ce  pays  «  fréquenté  de  marchands  étran- 
«  gers  plus  que  nul  pays  qui  soit  deccà  la  mer  océane  2.  » 

Commines,  associant  son  nom  à  des  actes  qui  formaient 
un  éclatant  retour  vers  une  ère  de  franchises  et  de  libertés, 
n'exerçait  son  influence  sur  le  duc  d'Orléans  que  pour  cher- 
cher à  effacer,  par  des  réformes  utiles  et  par  la  popularité 
qu'elles  ne  manqueraient  point  de  recueillir,  le  souvenir 
des  impitoyables  rigueurs  du  dernier  règne. 

On  aurait  tort  de  s'étonner  si  Commines ,  serviteur  trop 
complaisant  de  Louis  XI,  parle  «  de  ce  royaulme  tant  foullé 
«  et  oppressé  en  mainte  sorte3.  »  Il  ira  bien  plus  loin ,  car 
il  fera  peser  la  responsabilité  des  hontes  et  des  crimes  sur 
les  ministres  comme  sur  les  rois  :  ce  qu'il  dit  des  grands 
princes  soumis  à  l'information  que  les  pleurs  et  les  gémis- 
sements des  victimes  poursuivent  devant  le  Juge  suprême, 
il  le  répète  des  grands  gouverneurs,  et  c'est  en  parlant  des 
uns  et  des  autres  qu'il  se  demande  «  quelles  sont  les  causes 
«  pour  quoy  ils  n'ont  considération  de  la  puissance  divine. 

1  Notice  de  M.  de  la  Fontenelle,  p.  43. 

2  Godefroy,  Hist.  de  Charles  VIII,  pp.  393  et  395;  Recueil  des 
ordonn.  XIX,  p.  215.  On  retrouve  le  nom  de  Commines  au  bas  d'une 
autre  ordonnance  du  8  décembre. 

3  Mém.,  t.  II,  p.  144. 


4  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

«  et  de  sa  justice1.  »  Il  cherchait  à  faire  oublier,  en  fei- 
gnant de  l'oublier  lui-même,  à  quelle  tyrannie  s'étaient 
associés  les  conseillers  de  Louis  XI  ;  et  il  ne  songeait  qu'à 
parer  de  couleurs  brillantes  la  voie  qu'il  ouvrait  aux  con- 
seillers de  Charles  VIII,  appelés  à  être  désormais  les  bien- 
faiteurs du  peuple. 

Quel  sera  le  remède  à  un  état  de  choses  où  une  volonté 
absolue,  multipliant  les  supplices  et  les  tailles,  a  absorbé 
à  la  fois  les  droits  et  les  ressources  de  la  nation  ?  Il  faut 
le  chercher  dans  une  réunion  solennelle  de  ses  représen- 
tants librement  élus,  où  se  feront  entendre  ses  aspirations 
et  ses  vœux2.  Aussi  Commines  ne  saurait  assez  insister  sur 
l'utilité  et  la  légitimité  de  la  tenue  d'états-généraux,  et  il 
va  jusqu'à  dire  que  ceux  qui  s'y  opposent,  commettent  un 
crime  envers  Dieu,  le  roi  et  la  chose  publique  3. 

La  convocation  des  états-généraux  en  1484  doit,  à  notre 
avis,  être  attribuée  à  Commines,  dont  le  duc  d'Orléans  sui- 
vait les  conseils  4  ;  et  lorsque  cette  célèbre  assemblée  se 

1  Mém.,  t.  II,  p.  147. 

2  Une  seule  fois,  Louis  XI  avait  réuni  les  états-généraux ,  et  ce  qui 
s'y  passa,  l'engagea  sans  doute  de  ne  plus  le  faire.  Néanmoins,  il  avait 
désigné  lui-même  ceux  qui  y  siégeraient,  espérant  bien  «  qu'ils  ne 
contrediroient  pas  à  son  vouloir.  »  Mém.,  t.  I,  p.  211. 

Les  archives  de  Tournay  offrent  sur  cette  assemblée  des  états-géné- 
raux des  détails  fort  intéressants. 

3  Mém.,  t.  II,  p.  143. 

•*  Dans  une  lettre  du  12  mars  1483,  adressée  au  duc  de  Bourbon, 
le  duc  d'Orléans  rappelle  que  c'est  de  lui  qu'émanent  les  requêtes 
présentées  au  roi  pour  la  réunion  des  états-généraux.  Preuves  de 
l'Histoire  de  Charles  VIII,  p.  399.  Le  duc  d'Orléans  s'exprime  plus 
explicitement  encore  dans  son  manifeste  du  17  janvier  1484  (v.  st.) 
Godefhoy,  p.  46G.  Les  ducs  de  Bourbon  et  de  Bretagne  s'étaient  joints 
au  duc  d'Orléans. 


DE  COMMINES.  5 

réunit  à  Tours  au  mois  de  janvier,  on  vit  le  duc  d'Orléans, 
toujours  guidé,  croyons-nous,  par  Commines,  se  faire  hon- 
neur de  prendre  part  à  ses  délibérations.  Le  duc  de  Bour- 
bon, que  le  duc  d'Orléans  appelait  «  son  bon  père1,  »  y 
siégeait  aussi  et  amenait  avec  lui  le  sire  de  Culant ,  qui 
votait  avec  les  membres  du  conseil,  quoiqu'il  n'en  fît  point 
partie 2.  Des  relations  intimes  s'étaient  établies  entre  Com- 
mines, le  sire  de  Culant  et  l'évêque  de  Périgueux. 

Les  états-généraux  s'empressèrent  de  ratifier  le  choix 
des  quinze  membres  du  conseil.  Pour  activer  leurs  travaux, 
ils  s'étaient  divisés  en  sections,  mais  elles  étaient  loin 
d'être  égales  les  unes  aux  autres  en  crédit  et  en  autorité. 
Une  influence  prépondérante  était  acquise  à  la  section  de 
Paris 3,  et  c'était  là  que  Commines  avait  choisi  sa  place  avec 
un  autre  transfuge,  le  sire  de  Crèvecœur4.  Commines  avait 
été  frappé  du  rôle  que  la  capitale  était  appelée  à  remplir 
dans  les  destinées  de  la  France  5.  Si  Charles  VII  n'avait  pas 
désespéré  de  la  monarchie,  même  à  Bourges,  Louis  XI,  au 
contraire,  déclarait  que  perdre  Paris,  c'était  perdre  la  cou- 
ronne 6.  Dominer  à  Paris,  d'après  Commines  qu'animait  la 
même  pensée,  c'était  gouverner  le  royaume. 

Quelles  étaient  les  idées  que  Commines  cherchait  à  faire 
prévaloir  ?  Quel  était  son  plan  de  gouvernement?  Las  d'une 

1  Godefroy,  Hist.  de  Charles  VIII,  p.  399. 

2  Journal  de  Jean  Masselin. 

3  La  section  de  Paris  comprenait  l'Orléanais ,  le  Nivernais,  la 
Champagne,  la  Picardie,  etc.,  c'est-à-dire  le  cœur  et  toute  la  puissance 
de  la  France. 

*  Journal  de  Jean  Masselin,  p.  223. 
5  Voyez  Mem.,  t.  I,  p.  74. 
5.,  t.  I,  p.  73. 


6  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

tyrannie  qu'il  avait  connue  de  plus  près  et  d'abus  dont  il 
avait  pu  sonder  tous  les  désordres ,  il  s'était  pris  à  rêver 
une  situation  nouvelle  où  la  nation ,  associée  aux  droits  de 
la  royauté,  eût  aussi  partagé  la  responsabilité  de  ses 
devoirs,  et  où,  de  plus,  le  talent  et  l'habileté  n'eussent 
point  été  le  jouet  du  caprice  d'un  seul.  Après  avoir  été  le 
ministre  de  la  volonté  la  plus  absolue  qu'on  eût  jamais  ren- 
contrée, il  était  arrivé  à  vouloir  fonder  ce  que,  de  notre 
temps,  on  a  appelé  le  gouvernement  parlementaire  ou  con- 
stitutionnel :  épisode  vraiment  intéressant  d'une  carrière 
si  active  et  si  agitée. 

Commines,  en  formant  ces  projets  pour  la  France,  se  sou- 
venait à  la  fois  de  la  Flandre,  de  l'Angleterre  et  de  l'Italie. 

Bien  qu'il  ne  ressentît,  comme  Louis  XI,  qu'un  profond 
mépris  pour  les  représentants  des  communes  flamandes, 
«  qui  n'estoient,  dit-il,  que  bestes  et  gens  de  ville  la  plus- 
«  part  \  »  il  admirait  leurs  lois  et  leurs  usages,  leur  acti- 
vité, leur  industrie  et  ce  patriotisme  même  qui  avait  déjoué 
ses  propres  ruses.  Parlant  des  provinces  gouvernées  par 
Philippe  le  Bon ,  il  déclare  que  c'étaient  «  terres  de  pro- 
«  mission,  »  parce  que  le  duc  y  taillait  peu  ses  sujets  2. 

Il  avait  aussi  trouvé  en  Angleterre  le  modèle  d'institu- 
tions restées  inébranlables  au  milieu  des  révolutions  qui 
ensanglantaient  le  trône.  En  Angleterre,  observe-t-il ,  le 
roi  ne  peut  aborder  aucune  grande  entreprise  «  sans  assem- 
«  b'.er  son  parlement  (qui  vault  autant  à  dire  comme  les 
«  trois  estats),  qui  est  chose  très-juste  et  saincte  ;  et  en 
«  sont  les  roys  plus  fors  et  mieulx  servis ,  quant  ainsi  le 

1  Mém.,t.  II,  p.  112. 

2  Mém.,  t.  I,  p.  19. 


DE  COMMINES.  7 

«  font  en  semblables  matières.  Selon  mon  advis,  entre 
«  toutes  les  seigneuries  du  monde ,  où  la  chose  publicque 
«  est  mieulx  traitée,  où  règne  moins  de  violence  sur  le 
«  peuple,  c'est  Angleterre  l.  » 

Enfin,  Florence  lui  avait  offert  «  une  auctorité  doulce 
«  et  amyable,  et  telle  que  estoit  nécessaire  à  une  ville  de 
«  liberté.  »  Ce  qui  l'avait  conduit  à  cette  remarquable  con- 
clusion :  que  le  vrai  caractère  de  la  sagesse  politique,  c'était 
«  de  gouverner  modérément  une  grande  autorité  2.  » 

Deux  points  préoccupaient  surtout  Commines  :  la  levée 
de  l'impôt  librement  consenti  par  les  états-généraux,  et  la 
formation  d'une  armée  régulière  qui  eût  fait  participer  la 
nation  à  ce  qui  touchait  son  honneur,  aussi  bien  qu'à  ce  qui 
intéressait  sa  prospérité. 

Commines  n'hésite  pas  à  affirmer  que  le  roi  ne  peut  lever 
aucun  impôt  sans  le  consentement  des  états -généraux. 
«  Y  a-t-il  roy,  ne  seigneur  sur  terre,  qui  ait  povoir  de 
«  mettre  ung  denier  sus  ses  subjects ,  sans  octroy  et  con- 
«  sentement  de  ceulx  qui  le  doibvent  payer,  sinon  par 
«  tyrannie  ou  violence?  Nostre  roy  est  le  seigneur  du 
«  monde  qui  moins  a  cause  de  user  de  ce  mot  :  «  J'ay  privi- 
«  lége  de  lever  sur  mes  subjects  ce  qui  me  plaist,  »  car  luy, 
«  ne  aultre  ne  l'a.  Est-ce  que  le  roy  doibt  alléguer  privi- 
«  lége  de  povoir  prendre  à  son  plaisir,  sur  subjects  qui  si 
«  libérallement  luy  donnent?  Ne  seroit-il  plus  juste  envers 
«  Dieu  et  le  monde  de  lever  par  ceste  forme  que  par  vou- 
«  lente  désordonnée?3  »Si  Mahomet  II,  à  sa  mort,  regretta 


1  Mém.,  t.  II,  p.  142. 
e  Mem.,  t.  II,  p.  338. 
3  Mem.,  t.  II,  pp.  141,  145. 


8  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

un  impôt  qu'il  venait  d'établir  :  «  regardez  que  doibt  faire 
«  ung  prince  crestien  qui  n'a  auctorité  fondée  en  raison  de 
«  riens  imposer  sans  le  congié  de  son  peuple.  »  Lever  des 
tailles,  «  c'est  grant  tyrannie  l.  » 

Charles  VII,  dans  de  graves  circonstances,  fut  le  pre- 
mier qui  imposa  des  tailles  à  son  plaisir,  sans  le  consente- 
ment des  états-généraux  :  «  il  chargea  fort  son  âme  et  celle 
«  de  ses  successeurs  et  mit  une  cruelle  playe  sur  son 
«  royaulme,  qui  longuement  saignera2.  «C'est  cette  plaie 
qu'il  faut  guérir,  mais  il  faut  aussi  que  la  nation  soit  con- 
sultée sur  les  guerres  que  l'on  entreprendra,  et  que  désor- 
mais l'organisation  militaire  repose  sur  l'intervention  de 
ceux  qui  ont  à  défendre  ou  l'honneur  ou  la  sécurité  du 
pays. 

Commines  pose  le  principe  :  «  Si  vous  dis  que  les  roys  en 
«  sont  trop  plus 'fors  quant  ils  entreprendent  la  guerre  du 
«  conseil  de  leurs  subjects  et  en  sont  plus  craints  de  leurs 
«  ennemys3.  »  Puis  il  en  déduit  les  conséquences  et  demande 
qu'il  y  ait  une  armée,  soumise  à  une  sévère  discipline, 
régulièrement  payée  tous  les  deux  mois  4,  force  protectrice 
et  amie,  et  non  plus  nourrie  de  spoliations  et  de  violences  5. 

Commines  avait  vu  le  duc  de  Bourgogne  réunir  une  milice 
fixe  qui  était  toujours  prête  à  prendre  les  armes  et  que  tous 
les  mois  l'on  passait  en  revue.  On  les  appelait  «  les  mesna- 
«  giers.  »  Charles  le  Hardi  les  congédia,  trouvant  qu'il  lui 

1  Mém.,  t.  II,  p.  389. 
*  Mém.,  t.  II,  p.  225. 

3  Mém.,  t.  II,  p.  141. 

4  Mém.,  t.  II,  p.  140. 

5  On  reprochait  à  Bertrand  du  Guesclin  d'avoir  établi  au  profit  des 
gens  d'armes  l'usage  de  prendre  sans  payer. 


DE  COMMISES.  9 

coûtaient  trop  cher  x  ;  mais  il  reconnut  bientôt  «  le  dom- 
«  mage  qu'il  avoit  eu  de  n'avoir  des  gens  d'armes  prests 
«  comme  avoit  le  roy  2.  »  De  son  côté,  Louis  XI  désorga- 
nisa son  armée,  parce  qu'il  se  défiait  de  ses  sujets  :  il  licen- 
cia les  francs  archers  pour  n'enrôler  que  des  Suisses  que 
le  nouveau  roi  se  hâta  de  renvoyer  dans  leurs  montagnes. 
Il  fallait  rendre  au  premier  devoir  que  tout  homme  a  à 
remplir  vis-à-vis  de  son  pays,  un  caractère  national. 

Puis  se  succédaient  dans  l'esprit  de  Commines  d'autres 
préoccupations  non  moins  élevées,  non  moins  importantes  : 
l'unité  de  la  législation,  la  réforme  de  la  monnaie,  la  liberté 
du  commerce.  Ces  grandes  et  fécondes  idées  allaient  bientôt 
être  soumises  à  une  assemblée  des  mandataires  de  la  nation, 
telle  que  la  France  n'en  avait  jamais  vue,  telle  qu'elle  ne 
devait  la  retrouver  que  quatre  siècles  plus  tard,  pour 
fermer  le  deuil  de  la  monarchie  et  ouvrir  la  carrière  des 
révolutions. 

Les  états-généraux,  dont  la  première  séance  eut  lieu 
le  15  janvier  1484,  comprirent  leur  mission  ainsi  que  Com- 
mines l'avait  définie,  et  même  en  en  exagérant  l'étendue. 

Le  premier  orateur  qui  était  un  clerc,  affirma  que  la  per- 
sonne du  roi  et  la  disposition  du  gouvernement  étaient 
placées  dans  les  mains  des  états3;  maispersonne  n'alla  aussi 
loin  que  le  seigneur  de  la  Roche,  ancien  serviteur  de  la 
maison  de  Bourgogne  comme  Commines4.  «  L'Etat,  disait-il, 

1  Mém.,  t.  I,  p.  213.  «  Il  aymoit  mieulx  les  estrangiers  que  ses 
«  subjects  dont  il  povoit  finer  assez  et  de  bons  amys  » .  Mém.,  t.  II,  p.  5. 

2  Mém.,  t.  I,  p.  227. 

3  Res  magna  in  vestris  manibus  posita  est  :  régis  personna  et  dis- 
positio  regni.  Journal  de  Masselin,  p.  66. 

4  Philippe  Pot,  seigneur  de  la  Roche-Nolay,  avait  été  élu  en  1461 


10  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

«  est  la  chose  du  peuple  :  c'est  le  peuple  qui  est  souverain. 
«  Comment  des  flatteurs  attribueraient-ils  la  souveraineté 
«  au  prince  qui  n'existe  que  par  le  peuple?  Ceux  qui  gou- 
«  vernent  sans  le  consentement  du  peuple,  sont  des  tyrans 
«  et  des  usurpateurs  du  bien  d' autrui.  Puisqu'il  est  eon- 
«  stant  qu'en  ce  moment  le  roi  ne  peut  disposer  de  la  chose 
«  publique,  il  faut  qu'elle  revienne  au  peuple,  donateur  pri- 
«  mitif,  et  qu'il  la  reprenne  comme  sienne,  puisque  c'est  sur 
«  lui  que  retombent  toujours  les  fautes  du  gouvernement.  » 
Étrange  langage  chez  un  chevalier  qui  siégeait  aux  états 
comme  délégué  de  cette  province  de  Bourgogne,  perfide- 
ment enlevée  à  la  petite-fille  du  prince  qui  avait  donné  au 
sire  de  la  Roche  le  collier  de  la  Toison  d'or  !  Jean  Masse- 
lin,  qui  recueillit  ce  discours  et  qui  constate  qu'il  fut 
entendu  avec  une  grande  faveur,  était  lui-même  un  ancien 
clerc  de  Louis  XI,  qui  avait  dressé  le  procès-verbal  de 
l'assemblée  d'Orléans  où  l'on  avait  voulu  imposer  le  schisme 
au  clergé.  Les  rois  et  les  peuples  trouvent  dans  les  âmes 
basses  et  vénales  les  mêmes  adulateurs. 

Ce  fut  un  étrange  spectacle  que  celui  qu'offrirent  les  états- 
généraux  de  Tours.  Tandis  que  les  victimes  de  Louis  XI 
énuméraient  leurs  lamentables  souffrances,  d'anciens  con- 
seillers de  ce  même  Louis  XI ,  confondus  dans  cette  assem- 
blée avec  les  députés  des  communes ,  parlaient  de  liberté 
et  de  limitation  de  l'autorité  royale.  Lorsque  les  enfants 
du  duc  de  Nemours  présentèrent  un  si  triste  récit  de  la 

chevalier  de  la  Toison  d'or.  Au  chapitre  du  mois  d'avril  1478,  il  est 
déjà  cité  comme  ayant  trahi  la  maison  de  Bourgogne.  Les  seigneurs 
de  la  Roche  et  de  Commines  se  trouvaient  ensemble  à  la  cour  <!<■ 
Charles  VIII,  le  5  mars  1484.  Ordonn.,  t.  XIX,  p.  280. 


DE  COMMINES.  Il 

mort  de  leur  père,  qu'ils  furent  interrompus  par  les  san- 
glots des  assistants,  Commines  put  se  rappeler  qu'il  s'était 
enrichi  de  ses  dépouilles.  Lorsque  l'avocat  de  la  maison 
d'Armagnac,  déroulant  le  tableau  des  tortures  infligées 
par  les  geôliers  et  les  bourreaux,  s'écriait,  en  termi- 
nant :  Proh!  Dei  homimcmpte  fidem ,  adJmc  M  sceleratis- 
simi  non  modo  spirant  et  vimnt,  sed  etiam  dhitiis  et  liono- 
rïbus  fruuntur!  Commines  siégeait  à  côté  de  Philippe 
l'Huilier  et  d'Olivier  le  Roux,  les  plus  infâmes  de  ces  geô- 
liers et  de  ces  bourreaux,  devenus  les  démagogues  du 
lendemain,  et  nous  ne  savons  quelle  impression  secrète 
de  joie  et  de  vengeance  traversa  son  àme,  lorsqu'on  aban- 
donna à  la  vindicte  populaire  ses  rivaux  qui  lui  avaient 
enlevé  les  dernières  caresses  de  Louis  XI,  Olivier  le  Diable, 
qu'on  pendit,  et  Doyac,  dont  on  coupa  les  oreilles.  Le  duc 
d'Orléans  recueillit  les  dépouilles  d'Olivier  le  Diable,  et 
Commines,  dans  ses  Mémoires,  crut  être  assez  généreux 
en  ne  mentionnant  pas  son  honteux  châtiment. 

Tels  étaient  les  bizarres  et  émouvants  auspices  sous 
lesquels  s'inaugurait  ce  régime  nouveau  qui  devait  avoir, 
disait-on,  un  code  politique  spécial,  ce  qu'aujourd'hui  nous 
appellerions  une  Constitution. 

Les  opinions  de  Commines  se  retrouvent  presque  toutes 
dans  les  vœux  exprimés  par  les  états-généraux. 

En  ce  qui  touche  les  dépenses  du  roi  et  de  l'État,  si  le 
domaine  ne  suffit  point,  il  sera  mis  sur  le  pays  des  imposi- 
tions modérées  autres  que  les  tailles,  dont  le  nom  est  odieux 
au  peuple.  Les  tailles  et  gabelles  seront  abolies. 

S'il  arrive  quelque  guerre,  les  gens  des  trois  états  sub- 
viendront à  la  nécessité  du  roi  et  du  royaume. 


n  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

En  ce  qui  concerne  l'administration  de  la  justice,  il  faut 
que  les  juges  soient  choisis  par  le  roi  sur  la  présentation 
des  cours  souveraines  ;  qu'ils  soient  inamovibles,  mais  res- 
ponsables en  cas  de  forfaiture  ;  que  les  procédures  soient 
abrégées  et  simplifiées  ;  qu'on  ne  prononce  plus  par  défaut 
la  peine  de  la  confiscation;  que  l'on  ne  puisse  saisir  les 
instruments  de  travail l. 

En  ce  qui  touche  le  fait  des  marchandises,  il  faut  qu'il 
soit  loisible  à  tout  marchand  de  circuler  clans  le  royaume 
et  hors  du  royaume  franchement  et  librement;  que  tous 
acquits  et  péages  soient  supprimés  ;  qu'il  y  ait  une  bonne 
monnaie;  qu'on  répare  les  routes  et  les  ponts. 

Enfin,  en  ce  qui  se  rapporte  aux  deux  points  spécialement 
développés  par  Commines,  l'impôt  et  l'armée,  on  évalua  la 
force  de  l'armée  permanente  à  deux  mille  cinq  cents  lances 
et  à  six  mille  hommes  d'infanterie,  et  l'on  accorda  un  impôt 
annuel  de  quinze  cent  mille  livres  2. 

Il  faut  ajouter  que  les  états-généraux  décidèrent  que  le 
duc  d'Orléans  présiderait  le  conseil ,  et  cette  résolution 
paraît  avoir  engagé  la  régente  à  faire  quitter  brusquement 
au  jeune  roi  la  ville  de  Tours,  dont  l'air,  disait-on,  ne  lui 
convenait  point  (8  mars).  L'absence  du  roi  entraîna  la  sépa- 
ration des  états-généraux. 

Dès  ce  moment,  Anne  de  Beaujeu  allait  lutter  avec  une 
prudence  et  une  énergie  dont  l'histoire  lui  a  tenu  compte, 
contre  le  parti  des  princes  du  sang. 
'  Il  est  douteux  que  Commines  se  soit  pleinement  félicite 

1  II  faut,  dit  Commines,  «  traicter  les  subjects  en  grant  doulceur 
et  en  bonne  justice.  »  Me'm.,  t.  II,  p.  3. 

2  Preuves  de  V Histoire  de  Charles  VIII,  p.  339.  Voyez  aussi  le 
Journal  de  Jean  Masselin. 


DE  COMMINES.  13 

de  cette  première  tentative  de  gouvernement  parlemen- 
taire. Il  n'avait  pas  réussi  à  établir  son  influence  sur  ces 
bases  chancelantes  et  agitées,  et  néanmoins,  pour  atteindre 
ce  but,  il  avait  démenti  son  passé,  condamné  sa  conduite, 
désavoué  tout  ce  qu'il  avait  fait  et  tout  ce  qu'il  avait 
approuvé.  Il  n'avait  pas  même  osé  s'opposer  à  une  ordoiij 
nance  rendue  presqu'aussitôt  après  la  mort  de  Louis  XI, 
où  l'on  avait  déclaré  qu'il  y  avait  lieu  de  réviser  «  les 
«  grandes  aliénations  induement  faictes  du  dommaine  royal 
«  à  plusieurs  gens  lais  qui  les  tiennent  par  les  dons  qu'ils  en 
«  ont  obtenus  par  leurs  grans  importunités  et  autrement1.  » 

Cette  ordonnance  appelait  contre  le  seigneur  d'Argenton 
d'anciennes  et  redoutables  revendications. 

A  peine  Louis  XI  avait-il  rendu  le  dernier  soupir,  que 
la  maison  de  la  Trémoïlle  provoqua  une  enquête  sur  l'inten- 
tion qu'elle  assurait  avoir  été  manifestée  par  le  roi  mou- 
rant, de  révoquer  une  inique  spoliation. 

Le  9  septembre  1483,  Antoine  de  Jarrye  déposait  en  ces 
termes,  au  château  d'Amboise,  devant  le  lieutenant  de  Tou- 
raine  : 

«  Noble  homme,  Antoine  de  Jarrye,  dict  et  deppose,  par  son 
«  serment,  que  le  jeudi  28  août  dernier  passé  2 ,  environ  l'heure 
«  de  trois  heures  après  midi,  lui  estant  ou  chastel  de  Montils- 
«  lez-Tours,  en  la  chambre  en  laquelle  le  feu  roy  Loys  estoit 
«  malade,  après  son  réveil  de  dormir,  demanda  ledict  feuroy  à 
«  un  des  gens  de  sa  chambre  si  Estienne  de  Vez,  bailli  de  Meaux, 
«  estoit  là  ;  et  lors  ledict  Estienne,  qui  estoit  dans  ladicte 
«  chambre,  se  présenta  devant  ledict  seigneur,  et  incontinent 
«  que  ledict  seigneur  l'eust  apperceu,  lui  dict  les  paroles  qui 

1  Recueil  des  ordam.,  t.  XIX,  p.  140  (22  septembre  1483). 

2  Deux  jours  avant  la  mort  de  Louis  XI. 


14  LETTRES  ET  NÉGOCIATIONS 

«  s'ensuivent  :  Estienne,  dictes  à  monsieur  le  Dauphin  que  j'ai 
«  tenu  la  viconté  de  Thouars,  que  j'ai  baillée  au  seigneur  de  Brés- 
il suyre  ',  en  laquelle  je  n'ai  aucun  droit,  mais  appartient  aux 
«  enfants  de  la  Trémoïlle  ;  et  dictes-lui  que  je  lui  prie  qu'il  la 
«  leur  rende  et  le  plus  tost  qu'il  pourra,  car  j'en  sens  ma  con- 
«  science  chargée;  et  si  je  estoye  en  prospérité,  je  la  leur  baille- 
«  roye,  aussi  Tallemont,  que  j'ai  baillé  au  seigneur  d'Argenton. 
«  Je  lui  ai  promis  deux  mille  livres  de  rente  ;  il  est  estranger, 
«  est  un  honneste  chevalier  et  homme  de  bien  ,  et  m'a  bien 
«  servi.  Pour  ce,  je  vous  prie,  dictes  à  monsieur  le  Dauphin 
«  qu'il  m'en  acquitte  et  qu'il  lui  baille  les  dictes  deux  mille  livres 
«  de  rente,  car  je  vueil  que  Talmont  lui  soit  rendu.  Je  lui  laisse 
«  assez  pour  me  acquitter  ;  ce  ne  monte  pas  grant  chose,  et  est 
«  tout  ce  que  dont  je  en  tiens  plus  ma  conscience  chargée  *.   » 

La  même  déposition  fut  faite  par  Etienne  de  Vesc,  bailli 
de  Meaux,  et  par  Jacques  Goctier,  premier  président  de  la 
chambre  des  comptes. 

Antoine  de  Jarrye  était  écuyer  de  Pierre  de  Beaujeu, 
beau-frère  et  tuteur  du  jeune  roi,  et  on  ne  peut  passer  sous 
silence  qu'Anne  de  Beaujeu,  aussi  «  sage»  que  le  roi  son  père, 
avait  reçu  de  la  maison  de  la  Trémoïlle,  comme  prix  de  son 
intervention,  une  somme  de  dix-sept  mille  livres  3.  Ajoutons 

1  On  ne  rencontre  aucune  donation  faite  par  Louis  XI  du  château 
de  Thouars.  C'était  Bressuire  qui  s'en  était  emparé  à  la  mort  de  Louis 
d'Amboise,  mais  il  n'avait  agi  qu'au  nom  du  roi,  et  Commines  paraît 
avoir  seul  étendu  son  autorité  à  Thouars.  Du  reste,  dans  le  procès 
qui  va  s'engager,  les  revendications  dirigées  contre  Commines  por- 
teront aussi  bien  sur  Thouars  que  sur  Talmont  et  les  terres  voi- 
sines. 

2  Mém.,  t.  III,  pr.  p.  81. 

3  Anne  de  Beaujeu  avait  élevé  des  prétentions  sur  la  terre  de 
Thouars.  Le  5  décembre  1483,  elle  y  renonce  pour  17,000  écus  d'or 
payés  par  les  La  Trémoïlle.  Le  10  mai  1484,  elle  donne  quittance  de 


DE  COMMINES.  15 

qu'Etienne  de  Vesc,  ancien  valet  de  chambre  de  Louis  XI, 
devait  atteindre  à  une  haute  fortune  sous  Charles  VIII,  qui 
lui  donna  un  duché  dans  le  royaume  de  Naples;  mais  Com- 
mines  lui  garda  toujours  rancune  de  sa  déposition  au  châ- 
teau d'Amboise  :  c'était  «  un  homme  de  petit  estât  et  qui 
«  de  nulle  chose  n'avoit  eu  expérience1.  »  Quant  à  Coctier, 
il  est  aisé  de  reconnaître  dans  le  premier  président  de  la 
cour  des  comptes,  le  médecin  à  qui  Louis  XI  donnait  dix 
mille  écus  par  mois  afin  qu'il  lui  allongeât  la  vie,  et  qui  lui 
adressait  d'outrageuses  et  rudes  paroles  2. 

Le  19  septembre  1483,  Charles  VIII  ordonnait  de 
mettre  les  La  Trémoïlle  en  possession  de  la  vicomte  de 
Thouars  et  de  la  principauté  de  Talmont,  «  pour  en  jouir 
«  à  titre  de  provision  3.  »  Mais  Commines  forma  aussitôt 
opposition  à  l'entérinement  des  lettres  royales.  Dès  le 
2  octobre ,  il  fit  exposer  au  grand  conseil  «  qu'il  estoit 
«  question  de  grant  chose ,  et  que  par  arrest  de  parle- 
<c  ment,  la  vicomte,  terre  et  seigneurie  de  Thouars  avoit 
«  esté  adjugée  au  roy,  et  la  dite  vicomte  unie  et  joincte  à 
«  la  couronne  de  France ,  et  que ,  pour  déduire  les  dites 
«  choses,  le  dit  de  Commynes  n'avoit  peu  trouver  de  con- 
«  seil  en  ceste  ville  d'Amboise4.  »  Huit  jours  après,  il 
demanda  un  délai ,  attendu,  répétait-il ,  «  qu'il  n'avoit  pu 
«  recouvrer  de  conseil  en  ceste  dite  ville  d'Amboise  pour 
«  communiquer  sa  matière  5.  » 

10,000  écus  payés  à  compte  et  de  plus  d'un  diamant  en  bague. 
(Archives  de  Thouars.) 

1  MéW-,  t.  II,  p.  329. 

*  3Icm.,  t.  II,  pp.  227,  228,  258,  263,  364. 

5  Mcm.,  pr.  t.  II,  p.  83. 

4  Archives  de  Thouars. 

5  Archives  de  Thouars. 


16  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Un  long  et  honteux  procès  s'engageait  au  moment  même 
où  Commines  siégeait  parmi  les  quinze  conseillers  du  nou- 
veau roi  aux  états-généraux  de  Tours.  L'avocat  de  la  mai- 
son de  la  Trémoïlle  soutenait  que  Philippe  de  Commines 
connaissait  parfaitement  l'acte  par  lequel  le  roi  Charles  VII 
avait  approuvé  le  mariage  de  Pierre  de  Bretagne  et  de 
Françoise  d'Amboise,  et  qu'il  avait  aidé  à  le  faire  dispa- 
raître. Si  Commines  comptait  sur  le  silence  des  témoins 
qui  avaient  tous  juré,  entre  les  mains  de  Louis  XI,  de  ne 
rien  révéler,  son  espoir  fut  promptement  déçu.  L'arche- 
vêque de  Tours,  Élie  de  Bourdeille,  qui,  au  lit  de  mort  de 
Louis  XI,  lui  avait  rappelé  la  spoliation  des  La  Trémoïlle, 
déclara,  le  8  octobre  1483,  relever  de  leurs  serments  tous 
ceux  qui  pouvaient  éclairer  la  justice  l. 

L'enquête  s'ouvre  dans  les  derniers  jours  de  janvier. 

Jacques  de  Beaumont,  seigneur  de  Bressuire,  dépose 
qu'il  a  été  chargé  par  Louis  XI,  ainsi  que  Commines,  d'aller 
rechercher  au  château  de  Thouars  les  lettres  qui  pouvaient 
servir  au  procès  contre  les  La  Trémoïlle.  Il  ajoute  qu'il 
tenait  dans  ses  mains  les  lettres  de  Charles  VII,  lorsque 
Commines  les  lui  arracha  et  les  lança  au  feu ,  en  disant  : 
«  Le  roy  veult  que  ces  lettres-cy  soient  jetées  au  feu.  » 
Jean  Chambon  les  en  retira,  et  le  seigneur  de  Bressuire  les 
porta  au  roi  ;  Commines  l'accompagnait  et  dit  :  «  Sire,  vecy 
«  monsieur  de  Bressuire  qui  a  des  lettres  qui  ne  servent 
«  pas  bien  à  nostre  matière.  »  Louis  XI  les  prit  et  les  livra 
aux  flammes,  en  ajoutant  :  «  Je  ne  les  brusle  pas,  c'est  le 
«  feu;  »  mais  aussitôt  après,  il  fit  jurer  à  tous  ceux  qui 
étaient  présents   qu'ils  ne  révéleraient  rien   de   ce   qu'ils 

4  Mém.,  t.  III,  pr.  p.  95. 


DE  COM MINES.  17 

avaient  vu.  «  Jean  Chambon ,  ajoutait  le  roy,  a  cuidé  nous 
«  tromper,  moi  et  le  seigneur  d'Argenton.  » 

Le  seigneur  de  Bressuire  observe  «  qu'il  scet  bien  que  le 
«  seigneur  d'Argenton  a  eu  grant  auctorité  et  a  esté  fort 
«  en  la  grasce  du  feu  roy1.  » 

Un  autre  témoin,  Richard  Estivalle,  procureur  de  la 
vicomte  de  Thouars,  dépose  que  feu  le  roi  Louis  XI  «  lui 
«  déclaira  les  services  que  le  dit  de  Commynes  lui  avoit  faits 
«  pendant  qu'il  estoit  avec  le  duc  Charles  de  Bourgogne, 
«  et  que  pour  ce  le  voloit  récompenser.  »  Il  apporta  au  roi 
les  lettres  de  restitution  émanées  de  Charles  VII  et  reçut 
l'ordre  de  les  remettre  à  Commines,  mais  il  ne  voulut  pas 
le  faire,  parce  qu'il  n'avait  pas  de  décharge,  et  ce  fut  le  roi 
lui-même  «  qui  les  bailla  en  garde  au  dict  de  Commynes, 
«  qui  les  print  et  receut.  »  Il  a  vu  aussi  «  le  feu  roy  Loys 
«  prendre  la  lettre  relative  au  mariage  de  Françoise  d'Am- 
«  boise,  et  la  jetta  ou  fit  jetter  au  feu  par  le  dict  de  Com- 
«  mynes,  n'est  recors  lequel  des  deux  2.   » 

Voici  enfin  en  quels  termes  dépose  Jean  Chambon ,  qui 
a  retiré  les  lettres  du  feu  : 

Honorable  homme  et  saige ,  maistre  Jehan  Chambon  ,  con- 
seiller et  maistre  des  requestes  ordinaires  de  l'hostel  du  roy, 
aagé  de  soixante  ans,  dit  que,  visitant  les  lettres  de  Thouars, 
quant  messire  Philippe  de  Commynes  ouyt  dire  à  qui  il  deppose 
et  à  autres  qui  les  visitèrent,  qu'il  y  en  avoit  une  de  la  restitu- 
tion de  Thalemont ,  et  l'autre  de  la  permission  de  mariage, 
iceluy  de  Commynes  les  prit  et  les  jetta  au  feu.  Et  lors  il  qui 
deppose,  dit  que  e'estoit  très-mal  faict,  et  se  leva  hastivement 

1  3/ém.,  t.  III,  pr.  p.  103. 
'-'  3Iém.,  t.  III,  pr.  p.  110. 

COMMINES.  —  II.  2 


18  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

et  les  retira  dudict  feu  ;  et  dit  qu'il  ne  voudroit  point  estre  pré- 
sent à  telles  choses,  mais  conseilla  que  l'on  les  portast  devers  le 
roy.  Et  ne  set  depuis  que  devindrent  les  dictes  lettres,  sinon 
qu'il  ouyt  depuis  dire  aux  dessusdicts  que  ledit  feu  roy  les  avoit 
jettées  au  feu.  Et  est  bien  recors  que,  certain  temps  après,  ledict 
feu  seigneur  luy  dit,  ainsi  que  dessus  a  dit,  que  lesdictes  lettres 
n'estoient  en  ciel,  ny  en  terre  ;  et,  en  disant  cela,  luy  monstra 
le  feu  qui  estoit  en  la  chambre,  en  se  sousriant;  et  adoncques  luy 
feit  faire  le  serment  de  non  révéler  ledict  cas,  comme  il  avoit  fait 
faire  aux  autres  dessusdicts.  Dit  outre  que,  deux  ans  après,  le 
procès  dudict  Thalemont  durant,  ledict  feu  seigneur  feit  venir  il 
qui  deppose,  et  luy  dit  qu'il  falloit  qu'il  allast  à  Paris  poursuivre 
ledict  procès  audict  parlement  ;  et  disoit  ledict  feu  seigneur  que 
il  se  esbahissoit  comme  il  duroit  tant.  Et  il  qui  deppose,  luy  feit 
responce  qu'il  y  avoit  beaucoup  de  difficultés  audict  procès,  car 
lesdicts  de  la  Trémoïlle  mettoient  en  faict  que  les  lettres  de  res- 
titution estoient  audict  Thouars,  en  la  puissance  dudict  feu  roy 
Loys,  et  par  ainsi  n'en  po voient  riens  monstrer,  mais  ils  trou- 
veroient  bien  gens  qui  en  depposeroient  qu'ils  avoient  veu  les 
dictes  lettres.  Et  aussi  dit  il  qui  deppose,  audict  feu  roy,  ces 
mots  ou  semblables  :  «  Sire,  vous  savez  bien  comme  il  va  des  dictes 
«  lettres ,  et  la  conscience  y  gist.  »  Et  lors  ledict  feu  roy  Loys 
demanda  à  il  qui  deppose,  s'il  n'avoit  point  parlé  au  sieur  de 
Cran,  entendant  qu'il  l'eust  suborné  ou  fait  dire  les  paroles 
dessusdictes  ;  et  il  qui  parle ,  luy  respondit  que  non ,  mais  le 
disoit  pour  soy  acquitter  envers  luy.  Et  lors  il  qui  deppose,  luy 
supplia  que ,  attendu  qu'il  avoit  son  imagination  sus  luy,  que 
il  ne  l'envoyast  point  à  Paris.  Et  alors  ledict  seigneur  luy  jura 
et  affirma  que  il  n'avoit  point  d'ymagination  sus  luy,  en  lui 
disant  Que,  au  regart  de  ce  qui  avoit  esté  faict  desdictes  lettres, 
il  ne  lui  en  devoit  challoir  *. 

Le  20  février,  le  Parlement  a  ordonné  à  Commines  de 
produire  ses  moyens  de  défense.  Trois  jours  après,  il  invoque 

1  Mém.,  t.  I,  Introd.  p.  LXIV. 


DE  COMMINES.  10 

la  garantie  expresse  mentionnée  dans  la  donation  qui  lui 
a  été  faite,  et  déclare  appeler  en  cause  le  procureur 
général  du  roi  ;  mais  la  valeur  de  cette  garantie  est  évidem- 
ment bien  affaiblie  depuis  que  Charles  VIII  a  succédé  cà 
Louis  XI.  Le  Parlement  l'autorise  toutefois  «  à  amener 
«  son  garant,  si  bon  lui  semble  \  »  mais  il  maintient  le 
jour  de  la  citation. 

Commines ,  mécontent  et  inquiet ,  songea-t-il  à  cette 
époque  a  rentrer  dans  sa  patrie  et  à  se  réconcilier  avec 
Maximilien?  Quelques  traces  de  cette  intention  sont  arrivées 
jusqu'à  nous.  Alain  d'Albret,  qui  avait  siégé  avec  Commines 
dans  le  conseil  de  Charles  VIII,  l'avait  associé,  comme 
l'avait  fait  naguère  le  prince  de  Tarente,  à  l'espoir  d'une 
couronne  (c'était  celle  du  royaume  de  Navarre  promise 
à  son  fils).  Commines  prêtait  de  l'argent  qui,  le  jour  du 
succès,  eût  produit  de  notables  bénéfices,  et  en  même 
temps  le  sire  d'Albret,  héritier  de  la  maison  de  Chàtillon, 
cédait  les  terres  d'Avesnes  et  de  Landrecies  à  Commines, 
qui  voulait  y  bâtir  un  château  et  qui  fût  devenu  de  plein 
droit  l'un  des  pairs  du  comté  de  Hainaut2.  Cependant,  il 
était  douteux  que  cette  transmission  pût  s'effectuer  régu- 

1  Archives  du  château  de  Thouars  (23  février  1484). 

2  Le  prix  des  seigneuries  d'Avesnes  et  de  Landrecies  fut  fixé  à  vingt- 
cinq  mille  écus  d'or,  et  afin  que  le  contrat  ne  laissât  rien  à  désirer  sous 
le  rapport  de  la  forme,  on  le  fit  dresser  le  7  avril  1483  (v.  st.)  par  un 
tabellion  impérial  qu"on  appela  de  Cambray.  Cet  acte"  a  été  publié  par 
M.  Rahlenbeck,  Messager  des  sciences  Hsloriqties ,  1867  p.  219.  Le 
25  août  1485,  Commines  était  à  Montsoreau,  lorsqu'il  chargea  Reguault 
du  Noyer  et  Olivier  de  Yendel  de  payer  cinq  mille  écus  qu'il  devait 
encore  au  sire  d"Albret.  Quelques  mois  plus  tard,  Philippe  de  Com- 
mines prêta  mille  livres  au  sire  d'Albret.  Archives  des  Basses-Pyré- 
nées. —  Alain  d'Albret,  bisayeul  de  Henri  IV,  avait  épousé  Françoise 
de  Bretagne,  arriére-petite-fille  de  saint  Charles  de  Blois. 


20  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

lièrement,  et  dès  le  lendemain  du  jour  où  Alain  d'Albret 
s'y  était  engagé ,  Commines  réclama  de  lui  un  nouvel 
acte  où  il  promit  d'assurer  au  seigneur  d'Argenton,  à 
défaut  des  domaines  d'Avesnes  et  de  Landrecies,  le  comté 
de  Dreux,  en  se  réservant  toutefois  le  droit  de  rachat  pen- 
dant dix  années  ' . 

Le  comté  de  Dreux  avait  appartenu,  comme  Talmont,  à 
la  maison  d'Amboise,  mais  dès  1473,  Louis  de  Belleville, 
petit-fils  de  Charles  VI  et  d'Odette  de  Champdivers,  l'avait 
reçu  du  roi  en  échange  de  la  baronnie  de  Montaigu  2.  Com- 
mines avait  été  présent  à  cette  convention,  et  s'était  épris, 
paraît-il,  de  la  richesse  de  ce  domaine  que  défendait  un 
vieux  château. 

Depuis  qu'Anne  de  Beaujeu  avait  quitté  Tours,  son 
parti  s'organisait  avec  vigueur  sous  l'impulsion  de  son 
énergique  volonté,  et  Commines  comprit  que  le  procès  sou- 
levé devant  le  Parlement  allait  prendre  une  gravité  contre 
laquelle  ses  efforts  seraient  impuissants.  Les  circonstances 
devenaient  de  moins  en  moins  favorables  :  il  s'agissait  d'at- 
tendre qu'elles  se  fussent  améliorées  et  de  retarder  le  plus 
possible  la  marche  des  débats  judiciaires. 

Commines  a  écrit  quelque  part  que  dans  les  procès,  «  il 
«  faut  avoir  bonne  cause,  despendre  largement  et  compter 
«  sur  la  longueur  du  temps  pour  avoir  raison3.  »  Comme  il 
n'avait  pas  bonne  cause,  il  cherchait  d'autant  plus  à  tout 
obtenir  par  «  longueur  de  temps.  » 

1  Acte  du  8  avril  1483  (v.  st.)  Archives  des  Basses-Pyrénées. 

2  Commines  avait  été  l'un  des  témoins  de  cet  acte.  —  On  voit  par 
une  lettre  de  Louis  XI  au  seigneur  de  Bressuire  qu'il  tenait  beaucoup 
à  ce  château  de  Montaigu  où  ses  gens  dévoient  entrer  sans  bruit,  ayant 
chacun  une  bonne  arbalète.  (Brantôme). 

5  Mém.,  t.  II,  p.  137. 


DE  COMMINES.  21 

Cependant,  les  héritiers  de  la  Trémoïlle  poursuivent  la 
revendication  avec  autant  de  zèle  et  d'activité  que  Com- 
mines  apporte  de  lenteur  et  de  mauvais  vouloir  à  s'y  sou- 
mettre. Ils  déclarent  le  22  juin  qu'ils  entendent  invoquer, 
«  en  tant  que  mestier  est  et  servir  leur  pourroit,  les  enques- 
«  tes  ou  examens  faits  en  ceste  matière,  tant  touchant  la 
«  dite  voulenté  et  déclaration  du  feu  roy  que  le  brûlement 
«  des  lettres  et  filtres  desdits  demandeurs  l.  » 

Le  moment  est  venu  où  Commine^  lui-même  ne  pourra 
plus  échapper  à  ces  enquêtes  et  à  cet  examen. 

Le  19  juillet  1484,  il  comparaît  devant  les  commissaires 
du  Parlement. 

Du  lundi  xixe  jour  de  juillet  1484,  pardevant  messieurs 
J.  d'Armes,  P.  des  Plantes,  J.  Bouchart  et  J.  Pelieu.  Messieurs 
dessus  nommés  ont  fait  venir  pardevant  eux  messire  Philippes 
de  Commynes,  chevalier,  seigneur  d'Argenton ,  lequel,  après 
serment  par  lui  fait  sur  les  saints  évangiles  de  Dieu  de  dire 
vérité,  a  esté  interrogié  s'il  eut  jamais  charge,  de  par  le  feu  roy 
Loys,  d'aller  au  chasteau  de  Thouars  veoir  des  lettres  estans  en 
ieelui,  et  en  quelle  compagnie  il  y  fut.  Dit  que,  sept  ou  huit  ans 
a  ou  environ ,  le  feu  roy  Loys  envoya  il  qui  parle  en  la  com- 
pagnie de  maistre  Jehan  Chamhon ,  Loys  Tindo,  le  seigneur  de 
Bressuyre,  maistre  Riehart  Estivalle  et  Regnaut  du  Noyer, 
audict  chasteau  de  Thouars,  pour  scavoir  et  veoir  s'il  y  avoit 
aucunes  lettres  servans  au  procès  qui  estoit  lors  entre  les  enfans 
du  seigneur  de  la  Trémoïlle  et  ledict  feu  roy,  touchant  les  terres 
du  feu  viconte  de  Thouars,  auquel  lieu  de  Thouars  leur  furent 
monstrées  plusieurs  lettres  par  le  seigneur  de  Bressuyre  et 
autres,  qui  en  avoient  la  garde,  lesquelles  furent  mises  sur  une 
table  audict  chasteau. 

Interrogié  se  lui  qui  parle  et  les  dessusdicts,  entre  autres 
lettres,  virent  pour  lors  deux  lettres  du  feu  roy  Charles,  l'une 

1  Archives  de  Thouars. 


22  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

de  la  restitution  faite  par  ledict  feu  roy  Charles  audict  feu  Loys, 
viconte  de  Thouars,  de  la  seigneurie  de  Tallemont  et  Chasteau- 
Gaultier,  et  l'autre  lettre  dudict  feu  roy  Charles,  par  laquelle  il 
donne  congié  audict  feu  Loys.  viconte  d'Amboise,  de  marier  sa 
fille  à  Pierre  Monseigneur,  fils  du  duc  Jehan  de  Bretaigne  :  dit 
que,  pour  le  présent,  il  n'a  pas  bonne  souvenance  d'avoir  lors 
veu  lesdictes  lettres,  et  requiert  délay  d'y  penser,  afin  qu'il  en 
puisse  mieux  dire  la  vérité. 

Dit,  par  le  serment  qu'il  a  fait,  que  le  délay  qu'il  demande,  il 
ne  le  demande  pour  éviter  d'en  dire  la  vérité  ,  mais  est  seule- 
ment pour  y  penser,  pour  en  sçavoir  plus  seurement  parler  ;  et, 
pour  toute  souvenance  qu'il  ait  pour  le  présent,  dit  que  audict 
ehasteau  de  Thouars  furent  regardées  plusieurs  lettres,  et  les 
aucunes  par  eux  emportées,  mais  ne  scet  depposer,  comme  dit  a, 
pour  le  présent,  se  lesdictes  lettres  faisoient  mention  de  ladicte 
restitution  et  congié  de  mariage,  et  requiert  de  rechief  délay,  s'il 
plaist  à  la  court,  d'y  povoir  penser,  afin  d'en  respondre  plus  cer- 
tainement, et  jusqu'ad  ce  que  le  roy  soit  en  Touraine,  ou  autre 
tel  délay  qu'il  plaira  à  la  court  lui  donner  *. 

Dix  jours  après,  Commines  est  rappelé  devant  les  com- 
missaires du  Parlement,  qui  lui  ordonnent  de  répondre 
péremptoirement  par  oui  ou  par  non  : 

Messire  Philippe  de  Commynes,  chevalier,  seigneur  d'Argen- 
ton,  lequel,  après  serment  par  lui  fait  de  dire  vérité,  lui  a  esté 
remonstré  par  mesdicts  seigneurs  qu'ils  ont  fait  leur  rapport  à  la 
court  du  délay  qu'il  leur  avoit  demandé  de  respondre  de  la 
matière  dont  ils  l'interrogièrent  le  dix-neuf  de  ce  présent  mois, 
et  que,  tout  considéré,  par  ladicte  court  a  esté  appointé  qu'il 
respondra  de  ce  qu'il  scet  de  ladicte  matière,  affirmative  ou  néga- 
tive, ainsi  qu'il  sçaura  parler.  Et,  ce  fait,  a  esté  interrogié  se, 
entre  les  lettres  qui  furent  trouvées  audict  lieu  de  Thouars , 
furent  point  trouvées  certaines  lettres  de  restitution  faite  à  mon- 

1  Mém.,  t.  III,  pr.p.  119. 


DE  COMMINES.  23 

sieur  Loys  d'Ambôise,  lors  viconte  de  Thouars,  par  le  feu  roy 
Charles  VU,  de  Tan  1437,  signées  A.  le  Beuf,  par  laquelle  ledict 
feu  roj  le  restituoit  à  la  seigneurie  de  Tallemont  et  de  Chasteau- 
Gaultier,  réservée  à  icelui  feu  roy  Charles  par  autre  restitution 
par  lui  faite  audict  Loys  d'Ambôise,  Fan  1434. 

Dit  que,  trois  mois  a  ou  environ,  et  après  le  renvoi  fait  par 
les  gens  du  grant  conseil  du  principal  de  la  matière  en  la  court 
de  parlement,  touchant  les  terres  dudict  feu  viconte  de  Thouars, 
maistre  Regnault  du  Noyer  dit  à  lui  qui  parle,  qu'il  falloit 
envoyer  à  Paris  les  titres  que  lui  qui  parle,  pourroit  avoir  tou- 
chant ladicte  matière;  et,  pour  a  faire,  envoya,  lui  qui  parle, 
à  Montsoreau  quérir  les  lettres  et  titres  qu'il  avoit  touchant 
ladicte  matière,  lesquelles  lui  furent  apportées  en  un  coffre  en 
la  ville  de  Tours,  et  les  visita  ledict  du  Noyer,  et  rapporta  à  il 
qui  parle  que,  entre  ks  lettres  estans  audict  coffre,  il  avoit  trouvé 
unes  lettres  faisans  mention  de  la  restitution  faite  par  ledict  feu 
roy  Charles  audict  feu  viconte  de  Thouars,  desdictes  terres  de 
Tallemont  et  de  Chasteau-Gaultier  ;  lesquelles  ledict  qui  parle, 
veit  et  ne  les  leut  pas  au  long,  mais  les  fit  coppier  par  l'un  de 
ses  clercs  ;  et  n'estoient  icelles  lettres  de  restitution  vérifiées,  ne 
expédiées  parla  court  de  parlement,  ne  la  chambre  des  comptes, 
ne  en  forme  telle  qu'il  appartient,  ainsi  qu'il  fut  dit  à  il  qui  parle 
par  son  conseil  ;  et  a  par  devers  lui  lesdictes  lettres,  et  sont  les- 
dictes  lettres  de  celles  qui  furent  trouvées  audict  Thouars  et 
apportées  devers  ledict  feu  roy  Loys,  ou  dit  an  1476,  qui  les 
bailla  à  il  qui  parle.  Dit,  sur  ce  interrogié,  que  audict  lieu  de 
Thouars,  ou  dit  an  1476,  furent  trouvées  aussi  unes  lettres  closes 
dudict  feu  roy  Charles,  signées  Charles  et  Burdelot,  faisant 
mention  de  la  provision  faite  audict  feu  viconte  de  Thouars  par 
ledict  feu  roy  Charles,  de  marier  sa  fille  à  feu  Pierre,  fils  de 
feu  Jehan  duc  de  Bretaigne,  lesquelles  furent  portées  dès  lors 
audict  feu  roy  Loys  ;  et,  peu  de  temps  après,  icelui  feu  roy  Loys, 
estant  à  Thouars,  manda  venir  par  devers  lui  maistre  J.  Burde- 
lot, chanoine  de  Saint-Martin,  trésorier  de  l'église  de  Ne  vers, 
auquel,  en  la  présence  de  il  qui  parle,  icelui  Burdelot,  interro- 


24  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

gié  par  serment  par  ledict  feu  roy  s'il  avoit  escript,  signé  et 
expédié  lesdictes  lettres,  respondit  que  jamais  il  ne  les  avait 
escriptes,  ne  signées. 

Interrogié  se  lesdictes  lettres  furent  monstrées  par  ledict  feu 
roy  audict  Burdelot,  ou  se  ledict  feu  roy  Finterrogia  seulement, 
comme  dit  est,  sans  monstrer  lesdictes  lettres  à  icelui  Burdelot, 
dit  qu'il  n'a  en  mémoire  pour  le  présent. 

Interrogié  se,  audict  lieu  de  Thouars ,  après  que  lesdictes 
lettres  furent  trouvées,  elles  furent  jettées  au  feu,  et,  se  elles  y 
furent  jettées,  par  qui  et  qui  les  retira  du  feu,  dit  qu'il  n'a  point 
esté  présent  que  audict  lieu  de  Thouars  lesdictes  lettres  ayent 
esté  jettées  au  feu,  et  qu'il  a  bien  mémoire  qu'il  n'y  avoit  point 
de  feu  en  la  chambre  en  laquelle  il  veit  lesdictes  lettres  audict 
Thouars,  et  depuis  ne  les  veit  jusqu'à  ce  qu'elles  furent  appor- 
tées et  baillées  audict  feu  roy  au  lieu  de  Cande,  auquel  lieu, 
après  que  ledict  feu  roy  les  eust  vues,  il  les  jetta  au  feu,  présens 
lui  qui  parie,  le  seigneur  de  Bressuj're,  maistre  Jehan  Chambon 
et  autres  dont  il  n'a  mémoire. 

Interrogié  à  quelle  requeste  lesdictes  lettres  furent  jettées  au 
feu  par  ledict  feu  roy,  et  mesmement  se  de  se  faire  il  fut  requis 
par  il  qui  parle,  dit  que  non,  et  que  le  roy  le  fit  de  soy-mesme, 
sans  prières  de  lui,  ne  d'autres  ;  et,  qui  plus  est,  jamais  il  qui 
parle,  ne  demanda  audict  feu  roy  Loys  lesdictes  terres  dont  il  est 
question  ;  mais  les  lui  bailla  sans  demander,  de  soy-mesme, 
estant  moins  de  plus  grant  somme  dont  il  estoittenu  envers  lui, 
et  les  lui  promit  garantir  envers  tous  et  contre  tous  ;  et  n'eust 
point  voulu  ledict  feu  roy  que  s'il  y  eust  eu  aucunes  doubtes  es 
dictes  terres,  que  il  qui  parle  en  eust  esté  adverti,  pour  crainte 
que  il  qui  parle,  ne  se  feust  apperceu  lesdictes  terres  n'estre  pas 
seures,  et  que,  par  ce  moyen,  ledict  qui  parle,  eust  eu  cause  de 
s'en  retourner  dont  il  estoit  venu,  et  de  laisser  ledict  feu  roy; 
et  autre  chose  n'en  scet  '. 

Une  citation  à  comparaître  devant  le  Parlement  suivit 
de  près  ces  interrogatoires;  elle  fut  renouvelée  le  2  août. 
*   Mém.^  t.  III,  pr.  p.  125. 


DE  COMMINES.  25 

Dix  jours  après ,  Commines  demande  de  nouveau  «  à  estre 
«  reçu  à  sommer  garans.  »  On  l'y  autorise  une  seconde 
fois,  mais  en  lui  intimant  de  se  défendre  au  principal. 
Autres  moyens  dilatoires.  Le  seigneur  d'Argenton  cherche, 
porte  un  mémoire  de  Louis  de  la  Trémoïlle  «  à  rendre  illu- 
«  soires  lesdits  arrests  et  appoinctemens  audit  suppliant, 
«  et  que  fin  ne  puisse  estre  mise  audit  procès  pour  ce  qu'il 
«  est  possesseur  des  terres  audit  suppliant,  qui  sont  et 
«  furent  le  vray  dot  et  héritaige  de  la  mère  d'icellui  sup- 
«  pliant,  où  le  feu  roy,  que  Dieu  absolve,  n'avoit  tiltre  cou- 
ce  louré,  ne  autre,  ains  eust  et  ait  ordonné  pour  la  des- 
«  charge  de  sa  conscience  les  terres  que  tient  ledit  de 
«  Commynes  estre  rendues  audit  suppliant.  »  Quel  droit 
pouvait-il  donc  alléguer?  11  ne  pouvait  produire  aucun 
autre  titre  qu'un  don  de  Louis  XI  révoqué  par  lui-même. 
Il  parlait  de  garantie ,  mais  en  matière  de  donation,  «  de 
«  raison  ne  chéit  garant1.  »  Ce  n'était  point  par  de  sem- 
blables arguments  qu'on  pouvait  retarder  la  restitution  d'un 
revenu  de  quatre  à  cinq  mille  livres,  dont  les  légitimes  pro- 
priétaires étaient  privés  depuis  quatorze  ou  quinze  ans. 

Le  30  août ,  l'avocat  des  La  Trémoïlle  dépose  la  sup- 
plique qui  suit  : 

«  Messieurs  du  Parlement, 

«  Supplie  humblement  Loys,  seigneur  de  la  Trémoïlle,  viconte 
«  de  Thouars,  comme  par  ordonnance  de  la  dite  cour  et  à  la 
«  requeste  du  dit  suppliant  et  du  procureur  général  du  roy, 
«  messire  Phelippes  de  Commines,  chevalier,  et  Regnault  du 
«  Noyer  aient  esté  interrogés  sur  certaines  charges  à  eulx 
«  imposées,  estant  dedans  la  dite  court,  et  considéré  que  le  dit 
«  suppliant  a  grant  intérest  de  veoir  leurs  confessions,  il  vous 

1  Archives  de  Thouars. 


26  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

«  plaise   ordonner  icelles  luy   estre   monstrées  et  communi- 
«  quées  *.  » 

Dès  le  lendemain,  opposition  de  Commines.  Son  avocat 
Piédefer  soutient  «  qu'il  n'avoit  jour,  ne  terme  sur  ladite 
«  requeste,  et  néantmoins  offroit  et  estoit  content  que  si 
«  ledit  de  la  Trémoïlle  vouloit  prendre  droit  par  icelles 
«  confessions,  qu'elles  lui  feussent  communiquées;  autres 
«  ment,  dit  qu'elles  ne  lui  doivent  estre  communiquées.  » 
Étrange  prétention  qui,  en  portant  l'interrogatoire  de  la 
partie  intéressée  à  la  hauteur  d'un  serment  décisoire,  eût 
remis  le  sort  de  ce  procès  entre  les  mains  de  celui  contre 
lequel  il  était  dirigé. 

Cependant,  Commines  conservait  ses  fonctions  de  membre 
du  conseil.  Il  s'en  éloigna,  paraît-il,  aux  mois  de  juillet  et 
d'août,  lors  de  ses  interrogatoires. 

Au  mois  d'août,  il  s'était  rendu  en  Champagne,  nous  ne 
savons  pour  quel  motif  secret,  et  ce  fut  de  là  qu'il  écrivit 
au  bailli  de  Chartres,  au  sujet  d'un  de  ses  serviteurs  qui 
avait  été  arrêté  : 

Monsieur  le  bailly,  j'ay  entendu  qu'Antoine  Percane,  ung 
de  mes  serviteurs,  lequel  estoit  prisonnier  détenu  au  chastel 
de  Chaumont ,  d'où  avoit  requis  qu'il  fût  eslargi ,  pour  estre 
innocent  du  faict  qui  luy  avoit  esté  imputé  par  aulcuns  ses 
hayneulx,  comme  a  esté  bien  recongneu  depuis,  ne  voyant 
adriver  son  eslargissement,  a  brisé  ses  dictes  prisons  et  s'en 
est  enfouy.  Toutesvoyes  a  esté  depuis  prins  au  corps  et  mené 
prisonnier  en  prison  de  vostre  baillage ,  qui  me  faict  vous 
prier,  attendant  qu'il  soit  faict  droict  sur  sa  dicte  affaire,  dont 
veulx  appeller  au  roy,  voulloir  tant  faire  qu'il  ne  soit  mollesté 
en  ses  corps  et  biens,  estant  prest  de  donner  caution  pour  luy, 

1  Archives  de  Thouars  (30  août  1484). 


DE  COMMINES.  27 

s'il  est  besoing  d'ieelle.  Et  à  Dieu  prierai,  monsieur  le  bailly, 

que  vous  doint  ce  que  plus  désirez. 

Escript  de  Rheims,  ce  mercredi  après  la  Sainct-Berthélemy. 

Le  tout  vostre, 

Commynes. 
A  monsieur  le  bailly  de  Chartres i. 

Au  mois  d'octobre,  Commines  siégea  de  nouveau  au  con- 
seil, et  il  y  prit  la  parole  dans  les  derniers  jours  de  décem- 
bre 1484,  lorsque  Charles  VIII  somma  Maximilien  de  ces- 
ser la  guerre  contre  les  états  de  Flandre  et  d'évacuer 
Termonde.  Secrètement  préoccupé  de  son  projet  de  se  retirer 
en  Hainaut,  il  demanda  qu'on  invitât  en  même  temps  Maxi- 
milieu  à  lui  faire  restituer  par  Baudouin  de  Lannoy,  l'un  des 
principaux  chefs  de  son  armée,  les  terres  d'Ugies  et  de 
Siply,  confisquées,  en  1472,  par  le  duc  de  Bourgogne  2. 

Charles  VIII,  favorable  aux  communes  flamandes,  con- 
firma leurs  privilèges.  Le  nom  de  Commines  se  lit  au  bas 
des  lettres  royales  qui  ratifient  les  franchises  accordées  par 
Marie  de  Bourgogne  à  la  ville  de  Douay  3.  Cette  fois,  bien 
moins  encore  qu'au  mois  de  septembre  1483,  il  n'osa  s'abs- 
tenir de  figurer  comme  témoin  dans  une  ordonnance  du 
27  décembre,  où  Charles  VIII  renouvela  la  révocation 
de  nombreuses  aliénations  du  domaine  royal  faites  par 
Louis  XI 4. 

Ce  fut  vers  cette  époque  et  dans  les  derniers  temps  de 
son  séjour  à  la  cour,  que  Commines  entendit  le  comte  de 
Richemont  lui  raconter  que,   depuis  l'âge  de  cinq  ans,  il 

*  Collection  de  M.  Labouchère. 
-  Mém.,  t.  III,  pr.  p.  192. 

3  Recueil  des  ordonn.,  t.  XIX,  p.  442  (octobre  1484). 

*  Godefroy,  Hist.  de  Charles  VIII,  p.  463. 


28  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

avait  été  constamment  fugitif  ou  prisonnier  '.  Le  comte  de 
Richemont  était  venu  réclamer  l'appui  de  Charles  VIII ,  et 
bientôt  après,  vainqueur  à  Bosworth,  il  ceignit  la  couronne: 
autre  souvenir  qui,  dans  la  mémoire  de  Commines,  s'ajouta 
à  la  sanglante  légende  des  révolutions  anglaises. 

A  partir  du  27  décembre  1484,  Commines  ne  paraît  plus 
n  la  cour,  qui  réside  alors  à  Montargis.  S'est-il  rendu  à 
Paris?  On  ne  le  sait.  Il  ne  se  montre  point  :  il  attend  avec 
prudence  le  résultat  d'une  importante  manifestation. 

Dans  les  premiers  jours  du  mois  suivant,  le  duc  d'Orléans, 
qui  croyait,  comme  Commines,  que  la  capitale  parlait  plus 
haut  que  la  France,  accourut  à  Paris,  et  nous  retrouverons 
les  inspirations  du  seigneur  d'Argenton  dans  les  lettres  que 
le  duc  d'Orléans  adressa  au  roi  le  14  janvier  : 

Mon  très-redoubté  et  souverain  seigneur, 

Je  me  recommande  à  vostre  bonne  grâce  tant  et  si  humble- 
ment que  je  puis.  Mon  très-redoubté  seigneur,  vous  avez  précé- 
demment eu  cognoissance  que  ce  qui  fust  conclu  par  vous  en 
la  présence  des  seigneurs  de  vostre  sang  et  des  estas  de  vostre 
royaulme ,  n'a  point,  esté  gardé,  et  n'avez  usé  de  l'auctorité, 
laquelle  vous  appartient,  en  vostre  conseil,  ne  en  la  distribution 
de  vos  biens  :  pour  quoy  est  besoing,  pour  le  bien  de  vous  et 
de  vostre  royaulme,  qu'il  vous  plaise  venir  en  vostre  ville  de 
Paris,  en  vostre  franc  et  libéral  arbitre,  en  vous  ostant  hors 
du  pooir  d'aultruy,  et  de  quoy  vous  supplie  si  humblement  que 
je  puis  ;  car  ce  me  seroit  dure  chose  à  porter  et  à  pluiseurs  vos 
parens,  subgets  et  serviteurs  et  aultres  notables  gens  de  vostre 
royaulme,  que  vostre  personne  fust  et  demourast  en  la  subjec- 
tion  de  madame  de  Beaujeu,  vostre  sœur,  laquelle,  soubs  umbre 
d'une  coustume  qu'elle  dist  estre  en  aucuns  lieux  particuliers 

1  Mém.,  t.  II,  p.  158.  Accessit  omnium  régis  procerum  incredibilis 
in  eum  affectio.  Berjs.  Andk.,  Vita  Henr.  VII,  p.  25. 


DE  COMMINES.  29 

de  vostre  royaulme  que  une  fille  eagie  de  douze  ans  poeult  tenir 
tenir  en  bail  son  frère  jusque  en  eage  de  vingt  ans,  et  sur  ce 
regard,  vous  veult  tenir  en  bail  et  avoir  le  gouvernement  de 
vous  et  de  vostre  royaulme;  et  pour  parvenir  à  son  intention, 
a  gaigniet  la  pluspart  de  vos  capitaines  et  gens  de  vostre 
garde,  tellement  que  nuls  ne  se  peult  sécurement  tenir  autour 
de  vostre  personne  pour  vous  servir,  s'il  n'est  de  ses  intelligences. 
Et  pour  ce  que  pour  riens  ne  voudroye  souffrir,  ne  endurer  que 
vostre  personne  fust  en  telle  subjection  contre  l'ordonnance 
des  roys  vos  prédécesseurs  et  contre  la  délibération  de  vos 
estas,  où  j'estoys  présent,  je  désiroys  bien  que  madame  de  Beau- 
jeu,  vostre  sœur,  et  ceulx  qui  sont  avoecques  elle  adbérans  à 
son  intention,  voulsissent  avoir  plus  de  regard  au  bien  de  vous 
et  de  vostre  royaulme  que  à  leur  voulenté,  et  vous  souffrir  venir 
entre  vos  subgets  de  vostre  bonne  ville  de  Paris  à  vostre  liberté, 
et  là  mander  les  trois  estas  de  vostre  royaulme  et  les  seigneurs 
de  vostre  sang  pour  adviser  choses  qui  seront  bonnes  pour  le 
bien  de  vostre  personne,  et  vous  garder  de  celles  qui  pourroient 
nuyre  ou  appetier  vostre  auctorité,  et  donner  ordre  aux  affaires 
de  vostre  dit  royaulme.  Car,  en  ce  faisant,  je  ne  me  vouldroye 
porter  envers  eulx,  sinon  en  toute  amitié  ;  mais  quand  ils  voul- 
droient  vous  contraindre  et  tenir  en  subjection  telle  que  ne 
puissiez  aler  et  venir  à  vostre  plaisir  et  liberté,  ainsi  qu'il  vous 
plaira,  je  suis  délibéré,  tant  pour  la  léaulté  que  je  vous  dois, 
comme  vostre  subget  et  parent,  qui  aussi  suis  tenus  à  vous 
aimer  pour  privaulté  et  biens  que  m'avez  fait,  d'employer 
mon  corps  et  mes  biens  et  tous  mes  parens  et  amis,  et  vous 
tirer  et  mettre  hors  de  ceste  subjection  :  si  feront  le  plus  de  vos 
bons  subgès  et  serviteurs,  car  il  n'est  riens  que  plus  je  désire 
que  de  vous  veoir  obéyr  comme  roy  et  maistre,  et  avoir  gens 
autour  de  vous  à  vostre  plaisir  et  non  pas  à  l'appétit  d'aultruy, 
aussi  de  veoir  vostre  royaulme  gouverné  et  conduit  par  aultre 
ordre  et  justice  qu'il  n'est.  Pour  ce,  mon  très-redoubté  et 
souverain  seigneur  ,  s'ils  sont  refusans  de  se  condescendre  au 
bien  de  vous  et  de  vostre  royaulme,  vous  aurez,  s'il  vous  plaist, 


:  n  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

aggréable  ce  que  par  nous  sera  fait  et  pourchacié  en  ceste 
matière,  laquelle,  à  l'ayde  de  Dieu  et  de  vos  bous  parens, 
subgès  et  serviteurs,  j'ay  intention  de  mener  au  bout,  de  vous 
mettre  en  vostre  auctorité  et  honneur  tel  que  devez.  Mon  très- 
redoubté  et  souverain  seigneur,  je  prie  le  benoît  fils  de  Dieu 
qu'il  vous  doye  très-bonne  vie  et  accomplissement  de  vos  très- 
hauls  et  très-nobles  désirs. 

Escript  à  Paris,  le  XIIIP  de  janvier  '. 

Quatre  jours  après,  le  duc  d'Orléans  se  rendit  lui-même 
au  sein  du  Parlement,  et  y  fit  lire,  par  son  chancelier,  les 
lettres  suivantes  : 

Très-chiers  et  espéciaulx  amis, 

Après  le  décès  du  feu  roy  et  que  le  royaulme  est  escheu  es 
mains  du  roy  qui  à  présent  est,  nous,  avec  nos  très-chiers  et 
amés  cousins,  les  .ducs  de  Bretaigne  et  de  Bourbon,  suppliammes 
et  requisîmes  au  roy  que  son  plaisir  fust  pour  le  bien  de  luy 
et  de  son  royaulme,  faire  assambler  les  trois  estas,  afin  de 
mettre  ordre  et  police  pour  le  temps  advenir,  ayant  regard  aux 
foules  et  charges  que  depuis  aucun  tamps  en  çà  avoient  portées 
les  estas  du  royaulme,  tant  gens  d'église,  gens  nobles  et  le 
povre  peuple.  Et  combien  que  aucuns  le  voussissent  bien 
empeschier,  toutesfois  fu  persisté  tellement  contre  eulx  que 
les  dits  estas  furent  accordés  par  le  roy.  à  laquelle  assamblée 
des  dits  estas,  nous,  cognoissans  pluiseurs  persuasions  et  me- 
naces estre  faites  par  aucuns  qui  désiroient  avoir  le  roy  et  le 
royaulme  entre  mains,  envoyasmes  devers  les  dits  estats  leur 
remonstrer  que  pour  nulles  inductions,  ne  menaces  ils  ne  devoyent 
craindre,  ne  laissier  à  délibérer  et  conclure  tout  ce  que  sça- 
roient  et  cognoistroient  estre  au  bien  et  honneur  du  roy  et  à 
l'utilité  de  sa  personne  et  de  son  royaulme  et  au  soulaigement 
de  son  povre  peuple,  sans  avoir  regard,  ne  partialité  à  nulluy, 

1  Ms.  434  de  la  Bibl.  de  l'Université  de  Gand,  f°  185. 


DE  COMMINES.  31 

et  que  en  ce  les  porterions  et  soutiendrions ,  à  quoi  les  dits 
estats  se  condescendirent  comme  bons  et  léaulx  subgets.  Et 
délibérèrent  que  le  roy  debvoit  user  totalment  de  lauctorité 
appartenant  à  un  roy,  pour  les  grans  biens  et  vertus  qu'ils 
cogneurent  en  sa  personne,  et  qu'il  attaingnoit  l'eage  de  qua- 
torze ans,  et  dès  lors  en  avant  il  pooit  et  debvoit  commander 
toutes  choses ,  ainsi  qu'il  seroit  advisé  par  les  seigneurs  de 
son  sang  et  de  ceulx  de  son  conseil,  et  qu'il  feust  par  luy  conclu 
en  la  présence  des  seigneurs  et  estas  de  son  royaulme.  Aussi 
furent  faites  pluiseurs  aultres  belles  ordonnances  et  conclusions, 
tant  pour  la  justice,  pour  gens  d'église  comme  pour  nobles,  et 
pour  la  diminution  des  tailles  et  soulagement  du  povre  peuple, 
lesquelles  ordonnances  et  conclusions  ont  esté  très-mal  gardées, 
voire  qui  est  plus ,  toutes  corrompues,  car  n'a  point  donné  la 
pluspart  de  ses  offices  par  l'oppinion  des  seigneurs  de  son 
sang  et  de  son  conseil,  et  n'a  usé  de  son  auctorité  comme  roy 
doibt  faire,  mais  tout  à  le  voulenté  de  madame  de  Beaujeu  sa 
sœur,  laquelle,  soubs  umbre  de  coustume  qu'elle  dist  estre  en 
aucuns  lieux  particuliers  du  royaulme  que  une  sœur  eagie  de 
douze  ans  poeult  tenir  son  frère  en  bail  jusques  à  l'eage  de 
vingt  ans ,  et  à  ceste  occasion  voeult  tenir  en  bail  le  gouver- 
nement, le  roy  et  le  royaulme,  et  pour  plus  parvenir  à  son 
intention  a  gaigniet  la  pluspart  des  cappitaines  et  aucuns  des 
gens  de  ses  gardes  et  print  serment  d'eulx,  combien  que  jamais 
ne  fust  de  coustume  que  aultruy  eust  le  auctorité,  ne  le  com- 
mandement sur  eulx  sinon  le  roy  seulement,  et  tellement  en 
use  que  ceulx  qui  doibvent  et  désirent  servir  et  conseiller  le 
roy,  craignent  de  soy  trouver  en  sa  maison  pour  les  dangiers 
de  lors  personnes,  congnoissans  exploix  et  démonstrances  qui  là 
se  sont  consommés  et  jusques  à  mettre  hors  d'avoecques  luy 
les  serviteurs  qui  lui  avoient  estes  bailliés  par  le  roy  son  père 
et  par  la  royne  sa  mère  et  contre  sa  voulenté  et  deffence. 
Avoecques  ce,  en  procédant  contre  la  pramatique  sanction  et  les 
libertés  de  l'église  de  France,  par  quoi  tout  l'argent  de  ce  royaulme 
pourroit  estre  porté  à  court  de  Rome,   distribuent  aussi  les 


32  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

finances  du  roy  à  leurs  serviteurs  propres,  à  gens  estraingniers 
et  incogneus,  pour  les  gaingnier,  qui  n'ont  pas  l'amour  du  roy, 
ne  ne  peuvent  servir  de  riens  au  bien  de  luy,  ne  du  royaUlme, 
et  ont  mis  les  deniers  tant  en  arrière  qu'il  est  deu  de  l'année 
passée  trois  ou  quatre  cens  mille  francs  oultre  et  par  dessus  les 
trois  cens  mille  francs  qui  furent  accordés  par  les  estas  pour 
Padvénement  et  sacre  du  roy.  Et  pour  continuer  l'outrageuse 
despense  et  sans  cose  voellent  imposer  et  croître  les  tailles  de 
ceste  présente  année ,  de  pareille  ou  plus  grant  somme,  qui 
seroit  onze  cent  mille  francs  oultre  et  pardessus  ce  que  par  les 
estas  avoit  esté  accordé,  qui  seroit  chose  importable  au  povre 
peuple;  et  jà  ont  commenchiet  à  y  besoingner,  car  en  aucuns 
lieux,  tierres,  etc.,  ils  ont  décheu  le  povre  peuple  en  le 
faisant  payer  cinq  quartiers  pour  quatre,  car  les  tailles 
soloient  commenchier  au  premier  jour  de  janvier,  et  le  premier 
quartier  et  paiement  se  faisoit  au  dernier  jour  de  mars  ;  et  de 
présent  il  les  fait  commenchier  au  premier  jour  d'octobre  qui 
estoit  de  l'année  passée,  et  font  faire  le  payement  premier  au 
dernier  jour  de  décembre,  qui  sont  choses  déraisonnables  et 
fort  estraignes,  dont  nous  sommes  si  très-desplaisans  que  plus 
ne  poons  :  si  sont  pluiseurs  des  seigneurs  du  sang  et  aultres 
notables  gens  du  royaulme,  principalment  pour  l'amour  que 
avons  et  debvons  au  roy  et  au  bien  de  sa  personne,  lequel 
n'est  pas  en  sa  liberté,  mais  en  grant  subjection,  aussi  pour  le 
bien  du  royaulme  et  du  povre  peuple  qui  seroit  par  ce  moyen 
en  voye  de  venir  en  totale  destruction  et  désolation,  se  provi- 
sion n'y  estoit  mise  ou  donnée  ;  car  les  tailles  et  aultres  exac- 
tions qui  soloient  estre  si  grandes  et  excessives,  seroient  en 
brief  tamps  pires  et  plus  grandes  que  jamais.  Et  à  ceste  cose, 
voiant  la  subjection  en  quoy  le  roy  mon  souverain  seigneur  est 
déceu  par  madame  de  Beaujeu  sa  sœur  et  par  ses  adhérens, 
laquelle  voelt  tout  faire  et  gouverner,  aussi  la  désolation  et 
destruction  qui  pourroit  venir  par  son  gouvernement,  la  per- 
sécution de  l'église,  la  perturbation  de  justice,  le  grant  con- 
tempnement  aussi  que  elle  et  ses  adhérens  font  des  belles  et 


DE  COMMINES.  33 

notables  conclusions  des  dits  estas,  cognoissans  non  pooir  y 
remédier  seul  et  que  n'estions  en  seurté  de  nostre  personne 
en  leur  compaignie,  nous  nos  sommes  retirés  en  ceste  bonne 
ville  de  Paris  qui  est  la  ville  eappital  du  royaulme,  fontaine 
de  justice  et  de  bon  conseil,  et  depuis  nostre  partement  avons 
communiquiet  et  fait  communiquier  à  pluiseurs  des  seigneurs 
du  sang  et  aultres  notables  du  royaulme  les  choses  qui  estoient 
à  faire  pour  le  bien  du  roy  et  du  royaulme ,  lesquels  avons 
trouvé  très-desplaisans  de  veoir  et  cognoistre  le  roy  en  telle 
subjection  et  les  maulx  qui  sont  esmeulx  et  poevent  ensievir 
par  faulte  de  bon  gouvernement,  et  par  le  conseil  d'eulx  avons 
envoyet  devers  le  roy  pour  luy  remonstrer  les  choses  dessus 
dites  et  lui  supplyer  et  requerre  que  luy  plaise  soy  trouver 
en  sa  ville  de  Paris  en  son  franc  et  libéral  arbitre,  et  là,  par 
l'advis  et  délibération  des  seigneurs  de  son  sang,  de  sa  court  de 
parlement  et  aultres  notables  hommes,  mander  les  estas  de 
son  royaulme  pour  prendre  conclusion  de  la  forme  et  manière 
comment  il  se  gouvernera  touchant  sa  personne ,  aussi  pour 
adviser  comment  seront  conduis  les  affaires  de  son  royaulme 
et  oster  les  désordres  et  abus  qui  y  sont.  Et  quant  au  dit 
gouvernement  de  sa  personne,  nous  ne  le  désirons,  ne  préten- 
dons à  avoir,  mais  sommes  délibérés  de  nous  eslongier,  pour- 
veu  que  les  aultres  qui  le  tiennent  à  présent  en  subjection,  se 
recullent ,  auxquels  nous  en  avons  rescript ,  afin  qu'ils  aient 
regard  plus  au  bien  de  luy  que  à  leur  voulenté  particulière.  De 
toutes  lesquelles  choses,  cognoissans  que  tousjours  avez  esté  bons 
et  léaulx  au  roy  et  à  la  royne,  vous  voulons  bien  advertir  et 
faire  sçavoir  que  l'intention  de  pluiseurs  des  seigneurs  du 
sang  et  notables  hommes  du  royaulme  et  la  nostre  est,  si 
madame  de  Beaujeu  et  ses  adhérens  sont  reffusans  de  mettre 
le  roy  en  son  franc  et  libéral  arbitre,  de  servir  le  roy  et  le 
délivrer  et  mettre  hors  de  la  subjection  et  détention  où  il  est, 
et  de  le  remettre  avoecques  bonne  ayde  de  ses  aultres  bons 
et  léaulx  subgets  en  son  franc  et  libéral  arbitre,  et  le  faire  joi'r 
et  user  des  auctorités  et  prééminences  royaulx  en   ensievant 

COMMINES.  —  II.  3 


M  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

la  conclusion  et  délibération  des  dits  estas.  Encores  nous  vous 
prions  de  tout  nostre  cœur  que  veulliés  adhérer  à  vous  acquit- 
ter comme  bons  et  loyaulx  subgets  pour  le  bien  de  sa  personne, 
laquelle ,  comme  vous  pouvez  cognoistre ,  est  traictiée  à  son 
grant  déshonneur,  et  aussi  pour  éviter  les  grans  maulx  qui, 
par  ce  moyen,  se  pourroient  ensievir,  se  provision  n'y  estoit 
mise,  dont  vous  porteriez  vostre  part.  Et  au  regard  de  nous, 
nous  avons  bonne  espérance  de  remonstrer  au  roy  le  devoir 
en  quoy  vous  serez  mis,  ensamble  le  service  que  vous  luy  aurez 
fait  en  mettant  paine  de  vostre  pooir  de  le  mettre  en  liberté, 
et  de  nostre  part  nous  vous  porterons,  favoriserons  et  sousten- 
rons  contre  fous  aultres  qui  vouldront  nuire  aux  adhérans  à 
nostre  bonne  intention,  et  emploierons  au  besoing  corps  et 
biens,  et  ne  debvez  ajouter  foy,  ne  croire  le  contraire  par  lettre 
que  on  fâche  signer  au  roy  durant  le  tamps  qu'il  est  et  sera 
tenu  en  la  subjection  où  il  est  ;  car  vous  sçavez  que  on  luy 
pourra  légièrement  faire  signer  ou  dire  et  escripre  par  forche 
ou  aultrement  pluïseurs  choses  qui  seront  contre  son  honneur 
et  proufflt  et  sans  ce  qu'il  soit  venu,  ne  viengne  à  sa  cognois- 
sance.  Très-chier  et  espéciaulx  amis,  Nostre-Sire  vous  ait  en  sa 
sainte  garde. 

Escript  à  Paris,  le  XVIIe  jour  de  janvier. 

Le  duc  d'Orléans,  de  Millan  et  de  Vallois, 

Loys  *. 

Le  25  janvier  1484  (v.  st.),  le  comte  de  Dunois  écrivait 
de  Paris  à  l'amiral  de  Bourbon  pour  l'engager  à  venir 
rejoindre  Monsieur  (il  désignait  en  ces  termes  le  duc  d'Or- 
léans), qui  était  «  en  bonne  volonté  de  mettre  le  roy  en 

1  Ms.  434  de  la  Bibliothèque  de  l "université  de  Gand ,  f°  184.  — 
Une  analyse  de  ce  document  a  été  publiée  par  Godefroy,  Hist.  de 
Charles  VIII ,  p.  266  :  il  est  assez  important  pour  être  reproduit  inté- 
gralement. 


DE  COMMINES.  3S 

«  estât  que  les  gens  de  bien  puissent  avoir  loy  de  parler 
«  pour  son  bien  et' le  servir  \  » 

La  tentative  du  duc  d'Orléans  ne  réussit  pas.  Le  Parle- 
ment, loin  d'accéder  à  son  désir  de  s'emparer  du  gouver- 
nement, envoya  vers  Charles  VIII  des  députés  parmi  les- 
quels ?M  trouvait  Martin  de  Bellefaye,  et  peu  de  jours  après, 
tandis  que  le  duc  d'Orléans  regagnait  la  Touraine,  le  jeune 
roi  rentra  à  Paris,  où  son  premier  soin  fut  de  se  rendre  au 
sein  du  Parlement  pour  en  accroître  les  prérogatives.  Com- 
mines  eut  l'audace  d'assister  à  cette  séance  ;  et  ce  fut  peut- 
être  le  même  jour  que  le  duc  de  Lorraine  «  ayda  à  le  chas- 
o  ser  de  la  court  avec  rudes  et  folles  parolles  2.  »  Le  duc  de 
Lorraine  s'était  allié  intimement  par  des  lettres  du  29  sep- 
tembre 1484  avec  le  seigneur  de  Beaujeu 3.  Il  reprochait  de 
plus  à  Commines  de  s'être  opposé  à  ses  prétentions  sur  le 
comté  de  Provence.  Commines  comprit  qu'il  n'était  ni  sûr, 
ni  honorable  pour  lui  de  prolonger  son  séjour  à  Paris  4,  et 
il  se  retira  dans  le  domaine  de  sa  femme  à  Montsoreau, 
afin  d'être  plus  près  des  princes  confédérés  qui  se  forti- 
fiaient aux  bords  de  la  Loire. 

Tout  semblait  annoncer  une  insurrection  prochaine. 
Tandis  qu'une  prise  d'armes  s'organisait  en  Guyenne  et  en 
Bretagne,  des  mécontents  se  réunissaient  depuis  Auxerre 

1  Documents  français  à  la  Bibl.  imp.  de  Saint-Pétersbourg. 

8  Mém..  t.  II,  p.  290.  Le  duc  d'Orléans  déclarait  aussi  que  tous  ses 
griefs  s'adressaient  non  au  roi,  mais  au  duc  de  Lorraine.  Godefroy. 
Hist.  de  Charles  Y III,  p.  450. 

5  Godefroy,  Histoire  de  Charles  VIII,  p.  451. 

4  Le  nom  de  Commines  se  trouve  pour  la  dernière  fois  cité  dans 
une  ordonnance  du  mois  de  février  1484  (v.  st.).  Recueil  des  ordonn., 
t.  XIX,  p.  472. 


36  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

jusqu'à  Soissons  pour  passer  l'Oise  et  marcher  vers  Paris. 
Cômmines  avait-il,  l'année  précédente,  aidé  à  préparer  ces 
complots  par  son  voyage  en  Champagne? 

Le  16  septembre  1485,  Charles  VIII  écrit  au  Parle- 
ment qu'il  a  résolu  de  procéder  contre  le  duc  d'Orléans  et 
ses  complices  «  par  adjournements  et  prises  de  corps.  »  Peu 
de  jours  après,  le  28  du  même  mois,  une  ordonnance  royale 
priva  Cômmines  de  la  dignité  de  sénéchal  de  Poitou  ;  elle 
était  conçue  en  ces  termes  : 

Charles,  par  la  grâce  de  Dieu,  roy  de  France,  à  tous  ceulx 
qui  ces  présentes  lettres  verront,  salut.  Comme  il  soit  ainsi  que 
présentement  aucuns  princes  et  seigneurs  de  nostre  royaulme 
se  soient  eslevés  et  mis  en  armes  contre  nous,  à  la  grant 
charge,  foule  et  oppression  de  nos  subjects,  pour  quoy,  après  ce 
que  nous  avons  esté  deuement  informés  que  Philippes  de  Com- 
mynes,  chevalier,"  séneschal  de  Poictou,  avoit  et  a,  dès  long- 
temps a,  conseillé,  favorisé  et  porté,  conseille,  porte  et  favorise 
à  rencontre  de  nous  les  dicts  princes  et  seigneurs  à  nous  rebelles 
et  désobéissans,  et  leur  donne  tout  l'ayde  et  faveur  qu'il  peut, 
nous  l'avons  deschargé  dudict  estât  et  office,  et  d'icelluy  avons 
pourveu  nostre  amé  et  féal  conseiller  et  chambellan  Yvon  du 
Fou,  chevalier,  grant  veneur  de  France;  et  pour  ce  que,  de 
tout  temps  et  d'ancienneté,  ceulx  qui  ont  tenu  ledict  estât. et 
office  de  nostre  séneschal  de  Poictou,  ont  eu  de  par  nous  la 
garde  et  cappitainerie  du  chastel  de  nostre  ville  de  Poictiers, 
que  pareillement  a  tenu  et  tient  ledict  de  Commynes,  nous 
avons  été  conseillés ,  par  l'advis  des  princes  et  seigneurs  de 
nostre  sang  et  gens  de  nostre  conseil ,  de  l'en  descharger  et 
d'en  pourvoir  aucun  notable  personnaige  à  nous  seur  et  féable. 

Donné  à  Orléans,  le  quinziesme  septembre,  l'an  de  grâce 
mil  quatre  cens  quatre-vingt  et  cinq ,  et  de  nostre  règne  le 
troisiesme1. 

?m.,  t.  III,  pr.  p.  128. 


DE  COMMINES, 

On  ordonna  en  même  temps  à  Commines  de  changer  le 
capitaine  qu'il  avait  chargé  de  la  garde  du  château  de 
Talmont.  Commines  répondait  le  6  novembre  au  roi  : 

Sire,  j'ay  receu  vostres  lettres  qu'il  vous  a  pieu  m'escripre 
avecques  une  information  contre  celluy  qui  est  au  chasteau 
de  Tallemond,  par  lesquelles  il  vous  plaist  me  mander  que 
incontinent  je  l'oste  et  que  je  vous  mande  le  nom  de  celluy 
que  j'y  mettrai  :  ce  que  je  feray  à  toute  diligence,  et  a  nom 
celluy  que  je  y  enverray,  Régné  de  Poillé  ,  qui  est  d'auprès 
d'Argenton  et  a  femme  et  plusieurs  enfants. 

Sire,  celluy  qui  estoit  à  Tallemont,  a  nom  Régné  de  Pel- 
voisin  et  est  fils  de  messire  Mathurin  de  Pelvoisin,  et  dès  que 
je  fus  premièrement  arrivé  devers  vous,  vous  le  me  baillastes, 
et  lui  et  son  père  sont  bien  hérités  au  pays  de  Poitou ,  et 
croy  que  le  père  et  le  fils  vouldroient  loyalement  servir.  Mais 
celluy  qui  les  a  chargés,  estoit  à  Tallemond  à  la  morte  paye  et 
contrefist  mon  signe  pour  cuider  avoir  argent  du  receveur 
dudict  lieu,  et  encontinent  le  dict  Régné  le  fist  mettre  en  prison, 
et  les  officiers  procédèrent  contre  luy  comme  l'on  fait  en  tel 
cas  ;  et  pour  ce  que  je  savois  qu'il  estoit  serviteur  dudict 
Régné  et  pour  lui  faire  plaisir,  je  mandai  incontinent  qu'on 
le  laissât  aller,  nonobstant  qu'un  homme  m'étoit  venu  dire 
qu'il  avoit  envoyé  devers  monseigneur  de  la  Trémoïlle  pour 
lui  offrir  de  le  mettre  de  nuit  dedans  la  place.  Il  ne  m'en 
challist ,  pour  ce  que  je  voyois  que  quant  il  seroit  dehors , 
qu'il  ne  me  poroit  nuyre  ;  et  pour  vengeance  de  cette  prison, 
il  se  alla  adresser  aux  gens  de  monseigneur  de  Carey,  à  la 
Chèze-le-Visconte,  afin  qu'il  lui  aidast  à  mettre  cecy  en  avant, 
et  aussy  le  premier  qui  déposa  en  ce  procès  contre  ledict  Régné, 
est  le  lieutenant  dudict  lieu  de  la  Chèze. 

Sire,  la  place  vous  sera  tousjours  bien  gardée,  et  vous  en 
sera  rendu  bon  compte  au  plaisir  de  Dieu,  auquel  je  prie,  sire, 
qu'il  vous  doint  bonne  vie  et  longue  et  accomplissement  de  ce 
que  désirez. 


oH  LETTRES  ET  NÉGOCIATIONS 

Esoript  à  Montsoreau,  le  VP  jour  de  novembre. 

Votre  très-humble  et  très-obéissant  serviteur, 
Philippes  de  Commynes  L 

René  de  Pouillé.  zélé  serviteur  de  Coramines,  garda, 
paraît-il,  avec  un  courageux  dévouement,  le  château  de 
Talmont,  malgré  le  roi  et  malgré  le  Parlement. 

Les  discordes  intérieures  devenaient  de  jour  en  jour  plus 
menaçantes2.  Au  mois  de  février  1186,  Dunois  écrivait  au 

*  Documents  français  à  S'aint-Pétershoury ,  vol.  71,  n°  65. 

-  Oa  avait  habilement  répanda  le  bruit  que  Charles  VIII  n'était  qu'un 
enfant  supposé.  «  On  l'a  tenu  ,  porte  une  note  écrite  au  commencement 
«  du  XVIe  siècle ,  et  y  avoit  apparence,  pour  fils  supposé  du  consente- 
i  ment  du  roi  et  de  la  reine  pour  servir  à  oster  les  prétentions  de 
«  Charles,  frère  du  roi,  et  aussi  on  dit  que  le  dit  Charles  estoit  fils 
'<  d'un  boulanger  d'Amboise.  Je  l'ay  ainsi  appris  de  feu  messin' 
«  Renar.t  de  Beaune  ,  archevesque  de  Bourges  et  puis  de  Sens,  qui 
«  en  avoit  des  mémoires  escrits  à  la  main  de  ce  temps-là.  »  Renaud 
de  Beaune  était  le  petit-fils  du  marchand  de  Tours  chez  qui  furent 
déposés  1rs  fonds  de  Commines.  Son  beau-frère,  Robert  Briçbnnel , 
avait,  comme  archevêque  de  Reims,  sacré  Charles  VIII. 

Du  Haillan,  qui  était  par  sa  mère,  parent  de  Tristan  l'Ermite,  dit 
à  ce  sujet  : 

«  Au  mesme  temps  (1470*),  tiasquit  Charles  fils  du  roy,  et  despujs 
"  rny  et  nommé  Charles  huictiesme.  Plusieurs  ont  eu  opinion  qm'il 
a  ftust  esté  supposé,  antres  qu'il  estoit  bien  fils  du  roy,  mais  non  de 
«  la  royne  sa  femme,  oui  estoit  Charlotte  de  Savoye,  et  laquelle  ledit 
i  roi  son  mary  n'aimoit  guerres;  mais  que  pour  assopir  les  troubles 
«  esmeus  par  son  frère,  il  fit  ceste  supposition,  laquelle  nous  avons 
i  plus  amplement  descrite  en  l'histoire  dudit  roy,  et  non  encores 
«  imprimée.  La  naissance  de  cest  enfant  (si  tant  est  qu'il  fust  vray  fils 
«  du  roy),  affoiblit  l'espérance  des  princes  et  luy  enfla  le  cœur.  »  De 
V estât  et  sucrè.s  des  affaires  de  France ,  Liv.  II,  p.  157,  (éd.  de  1607). 

Pieire  Landais  avoua  dans  son  procès  qu'il  avait  été  porté  par  quel- 
ques grands  à  contester  la  légitimité  de  Charles  VIII.  Lenglet  désigné 
le  duc  d'Orléans. 


DE  COMMISES.  39 

gouverneur  d'Auxerre  que  le  moment  était  venu  pour  tous 
les  mécontents  de  «  tirer  aux  champs  »  et  de  se  diriger  en 
armes  vers  Paris  où  les  rejoindrait  le  duc  d'Orléans  l. 

Restait  le  soin  de  trouver  ce  qu'on  a  appelé  dans  tous  les 
temps  le  nerf  de  la  guerre. 

Le  seigneur  du  Bouchage  avait  remis  en  1478  dix  mille 
écus  d'or  au  soleil  à  la  banque  lyonnaise  des  Médicis  et  des 
Sasseti,  et  depuis  lors  il  avait  grossi  cette  somme  par  de 
nouveaux  versements  2.  Ce  fut  sur  ce  dépôt,  paraît-il,  qu'on 
préleva  les  fonds  dont  on  avait  le  plus  urgent  besoin ,  et 
le  seigneur  du  Bouchage  se  porta  caution  vis-à-vis  de  la 
banque  des  Médicis  et  des  Sasseti  à  Lyon,  d'une  somme  de 
quatre  mille  écus  d'or,  qui  devait  être  remise  à  Tours,  non 
pas  entre  les  mains  de  Commines,  qui  ne  s'y  trouvait  pas, 
mais  probablement  dans  l'hôtel  qu'il  y  possédait  comme  les 
autres  favoris  de  Louis  XI.  Ce  prêt  se  fait  «  sur  cela  que 
«  vous  savés,  »  écrit  mystérieusement  Cosme  Sasseti  au 
seigneur  du  Bouchage  : 

Monseigneur,  je  me  recommande  humblement  à  vostre  bonne 
grâce.  Plaise  vous  savoir  que  monseigneur  d'Argenton  m'a 
escript,  einsy  que  verres  par  ces  lettres  que  je  vous  envoie 
dedens  ces  présentes  entercloses,  que  je  vous  mande  de  par  luy 
que  vostre  plaisir  soit  de  lui  faire  prester,  à  Tours,  la  somme 
de  IIIIm  escus  d'or,  sur  cela  que  vous  savés  ;  car  le  doit  à  ung 
homme  de  bien  à  quy  point  ne  vouldroit  faillir  :  et  m'a  requis 
ledit  seigneur  d'Argenton  de  m'obliger  à  vous  de  ladicte  somme, 
en  cas  que  aultrement  ne  le  veuilles  bailler,  ce  que  je  suis  bien 
content  de  faire.  Pour  tant,  monseigneur,  sy  avés  intencion  de 
besognier ,   m  envoierés ,  par    ce  présent  pourteur ,  les  lettres 

•  Godefroy,  Hist.  de  Charles  VIII,  p.  507.  Cf.  p.  576. 

1  Moi.i.m,  Doc.  M  stor.  ital.,  t.  I,  p.  13. 


40  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

adressant  à  celui  qui  le  doit  desborser,  et  cornant  je  dis,  je 
m'obligeray  de  restituer  ladicte  somme  à  vostre  vouloir , 
ensemble,  sy  riens  voulés  que  faire  puisse,  pour  lacomplir  de 
très-bon  cuer,  à  l'aide  de  Dieu,  au  quiel  je  prie,  mon  très-hon- 
noré  seigneur,  que  vous  doint  bonne  vie  et  longue. 

Escript  à  Lyon,  ce  XXVe  jour  de  décembre,  de  la  main  de 

Vostre  humble  serviteur, 

COSME    SASSET. 

A  monseigneur  du  Bouchage ,  mon  très-konoré  seigneur  > . 

Commines  feignit  devoir  mille  écus  au  marquis  de  Saluées, 
et  le  seigneur  du  Bouchage  promit  d'en  tenir  compte  person- 
nellement. Le  marquis  de  Saluées,  seigneur  à  peu  près  indé- 
pendant entre  la  Savoie  et  le  Dauphiné,  espérait  accroître 
sa  puissance  en  entrant  dans  la  coalition  dirigée  contre 
la  royauté  2.  D'autres  liens  le  rapprochaient  de  Commines. 
A  son  exemple,  il'cultivait  les  lettres,  et  bien  qu'il  eût  tra- 
duit l'Art  de  chevalerie  d'après  Végèce,  il  plaçait  comme 
Commines,  la  première  condition  des  succès  dans  les  ruses 
et  dans  les  combinaisons  de  la  politique. 

Le  seigneur  du  Bouchage  écrivait  à  Cosme  Sasseti  en 
termes  déguisés  mais  fort  affables,  car  comme  le  dit  Com- 
mines, pour  les  seigneurs  aussi  bien  que  pour  les  princes, 
il  est  utile  «  de  tenir  bons  termes  aux  marchans  :  on  ne 
«  sçait  à  quelle  heure  on  en  peut  avoir  besoing,  car  quel- 
«  quefois  peu  d'argent  faict  grand  service  3.  » 

Voici  en  quels  termes  était  conçue  une  des  lettres  d'Irn- 

1  Mém.,  t.  III,  pr.  p.  193. 

"2  Louis,  marquis  de  Saluées,  avait  épousé  Jeanne  de  Montferrat, 
sœur  de  la  duchesse  de  Savoie.  Il  mourut  en  1504. 
3  Mém.,  t.  II,  p.  338. 


DE     COMMINES.  Il 

bert  de  Batarnay  plus  connu  dans  l'histoire  sous  le  nom 
de  seigneur  du  Bouchage  : 

Seigneur  Cosme,  je  me  recommande  à  vous  tant  comme  je 
puis.  J'ay  receu  les  lettres  que  m'avez  escriptes,  par  lesquelles 
me  mandez  que  avez  baille  environ  mil  escus  à  monseigneur  le 
marquis  de  Salluces,  que  monsieur  d'Argenton  luy  debvoit. 
Je  vous  prie  que  teniez  quicte  mondict  seigneur  d'Argenton 
de  ladicte  somme  de  mil  escus,  et  je  vous  en  tiendray  compte. 

Au  surplus,  je  vous  prie  que  luy  veilliez  assurer  pour  moy 
et  luy  respondre  de  la  somme  de  six  cens  vingt-cinq  escus,  en 
quoy  je  luy  suis  tenu,  en  cas  que  monseigneur  le  marquis  ne 
retire  la  terre  et  seigneurie  d'Ampton  avant  le  terme  qui  est 
dit  et  mis  es  contracts  passés  entre  mondict  seigneur  le  mar- 
quis et  monsieur  d'Argenton  ;  car,  cas  advenant  qu'il  retirast 
ladicte  terre  ,  je  ne  serois  tenu  luy  baillier  lesdicts  six  cens 
vingt-cinq  escus,  ains  en  demoureroye  quicte.  Aussi,  en  cas 
qu'il  ne  la  retire,  le  terme  passé,  si  vous  plaist,  l'aseurez  de  les 
lui  bailler  incontinent  le  terme  escliu.  Et  au  surplus,  s'aucune 
chose  vous  plaist  que  pour  vous  faire  puisse,  mandez-le  moy, 
et  je  le  feray  de  très-bon  cueur,  aidant  Nostre-Seigneur,  auquel 
je  prie,  seigneur  Cosme,  vous  donner  ce  que  désirez. 

Escript  au  boys  de  Vincennes,  le  XXVe  jour  d'avril,  l"an 
mil  quatre  cens  quatre-vingt  et  six. 

Le  tout  vostro, 
Ymbert  de  Batarnay1. 

En  même  temps  s'engageait  une  correspondance  mysté- 
rieuse oùCommines  attribuait  les  titres  d'évêque2,de  prévôt, 
de  doyen,  de  chapelain,  de  compagnon,  à  ses  principaux 
complices.  Il  serait  difficile  de  déterminer  aujourd'hui 
lesquelles    de    ces    désignations    doivent   s'appliquer    aux 

1  Mém.,  t.  III,  pr.  p.  190. 

-  L'évêque  est,  je  pense,  le  duc  d'Orléans.  La  dignité  la  plus  élevée 
lui  revenait  de  droit.  Le  cousin  n'est-il  pas  le  duc  de  Bourbon  ? 


12  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

ducs  d'Orléans,  de  Bourbon  et  de  Bretagne,  aux  comtes 
d'Angoulême  et  de  Dunois  \  à  Lescun ,  qui  résidait  eu 
Guyenne  2,  à  Coetman,  alors  gouverneur  d'Auxerre;  mais 
on  ne  saurait  douter  que  le  bénéfice  engagé  dans  le  procès 
auquel  on  fait  sans  cesse  allusion,  ne  fût  le  gouvernement 
même  du  royaume,  prêt  à  être  livré  aux  hasards  de  la 
guerre  civile  : 

Le  prévost  a  fait  sçavoir  au  cousin  qu'il  envoyait  au  com- 
pagnon pour  l'advertir  que  luy,  le  secrétaire  et  le  diacre,  avec 
eux  le  chevecier,  se  délibéraient  de  commencer  un  grand  procès 
au  cbapelain  et  à  son  chapitre,  délibérés  de  luy  faire  perdre 
tous  ses  bénéfices,  car  ils  ont  mil  ou  douze  cens  escus  en  or, 
et  de  monnoye  tant  que  en  voudront.  Ledict  prévost  voudroit 
bien  que  le  compagnon  ne  se  adjoignît  point  avec  le  doyen  et 
que  ne  se  meslast  de  son  procès  ;  ledict  cousin  n'a  peur,  mais 
que  l'on  aye  de  quoy  fournir  au  procès ,  et  que  si  Ton  avoit 
de  quoy  y  fournir,  il  seroit  bien  d'opinion  que  l'on  le  poursui- 
vit ;  mais  quand  est  de  luy,  il  ne  veut  entrer  en  procès,  qu'il  ne 
voie  bien  les  provisions  de  Rome  bonnes.  Et  de  la  ligue  du 
compagnon  au  doyen,  ledict  cousin  ne  s'en  soucie  point,  mais 
que  vous  establissiez  le  procès  en  manière  que  tout  soit  bien. 
Ledict  cousin  m'a  dit  qu'il  ne  prise  pas  fort  la  ligue  du  doyen 
devers  le  prévost,  car  il  s'est  doubté  que  s'il  y  aloit,  qu'il  luy 
feroit  renoncer  à  ses  bénéfices,  et  si  luy  feroit  par  advanture 
pis.  Le  chapelain  ne  sera  que  sage  de  garder  de  tomber  au  défaut 

1  Dunois,  dans  sn  correspondance,  use  aussi  d'un  langage  énigma- 
tique  quand  il  parle  du  grand  homme  qui  est  au  sergent  des  bois  qui 
est  pardelà.  Godefroy,  Histoire  de  Charles  VIII,  p.  508. 

*  Le  21  février  (1487)  le  comte  de  Comminges  (Lescun)  écrivait 
au  roi  pour  se  plaindre  des  mauvais  offices  qu'on  lui  rendait  et  des 
soupçons  qu'on  répandait  sur  sa  fidélité.  Le  18  décembre  1487,  il  lui 
écrit  de  nouveau  et  déclare  qu'il  n'est  ni  Anglais,  ni  Espagnol,  mais 
imn  Français.  Documents  français  à  Saint-Pétersbourg . 


DE  COMMINES.  13 

là  où  il  est,  et  y  vaudrait  mieux  retirer  au  bénéfice  du  doyen. 
Le  compagnon  ne  sera  que  sage  de  faire  provisions  de  sens  le 
plus  qu'il  pourra,  aussi  de  monnoye,  et  de  bien  garder  le  béné- 
fice et  de  s'en  aller  incontinsnt  au  doyen,  s'il  ne  s'y  est  allé. 
Si  le  cousin  a  les  titres  nécessaires  contre  le  compagnon,  qui 
touchent  le  procès,  il  ne  y  doit  point  obéir,  et  que  prenne  garde 
de  bien  garder  le  prieuré  contentieux.  Le  maistre  n'a  rien  aux 
ordres,  en  manière  que  je  croy  que  bientôt  en  sera  au  bout,  en 
manière  que  le  compagnon  soit  des  principaux  amis  du  doyen, 
car  le  prévost  luy  en  donnera  plus  tost  bénéfice,  quand  il  verra 
qu'il  ne  pourra  besoigner  que  pour  son  ami,  et  que  le  doyen 
et  chapelain  soient  bien  unis  en  leur  procès,  car  le  prévost  ne 
demande  que  de  appointer  à  l'une  des  parties.  Ledict  doyen 
et  compagnon  ne  doivent  aller  là  où  est  le  diacre,  pour  chosse 
que  l'on  leur  sache  dire,  car  seroient  arrestés  pour  ce  que  doivent 
à  la  banque;  car  je  suis  adverty  que  ne  y  auroit  point  de 
faute.  Le  clerc  du  doyen  a  perdu  la  recréance  de  sa  chapelenie, 
mais  si  le  doyen  veut,  il  aura  bonne  cause  au  principal.  Ledict 
compagnon  doit  tousjours  tascher  que  les  prévost  et  secrétaire 
soient  ses  amys.  Aussi  encore  doit  montrer  qu'il  est  le  leur  ; 
mais  puisqu'il  est  appelant  de  l'official,  s'il  procède  contre  luv 
par  authorité ,  en  cette  manière  et  en  tous  ses  procès,  que 
ledit  compagnon  face  si  bonne  poursuite  que  le  tout  soit  bien  ; 
et  si  enfin  n'est  venu  devers  le  doyen,  faut  faire  de  manière 
qu'il  y  vienne  pour  mettre  à  fin  l'eschange  du  compagnon  et  du 
chantre,  et  faire  en  manière  que  le  doyen  soit  tousjours  pour 
ledict  compagnon.  Soyez  si  sage  à  la  poursuite  de  votre  procès 
que  ne  perdiez  la  recréance,  car  si  le  secrétaire  la  gagne,  vous 
aurez  bien  à  faire  au  principal;  mais  faites  que  le  compagnon 
fasse  tousjours  savoir  de  ses  volontés  au  prévost  et  secrétaire, 
et  ad  visés  de  rassambler  desus  le  plus  que  pourrés,  car  sont 

pour  le  recréant  que  le  voroye,  et  le  surplus  en  monnoye 

la  plus que  verés  *. 

1  Documents  français  à  Saint-Pétershourg ,  vol.  71 ,  n°  34.  Lettre 

autographe,  non  signée.  Les  dernières  lignes  sont  à  peu  près  illisibles. 


li  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Commiiies  avait  quitté  la  Touraiïie,  où  le  parti  des 
princes  du  sang  n'avait  osé  se  maintenir  contre  les  forces 
de  la  régente,  et  après  un  court  séjour  en  Poitou,  où  ses 
fonctions  de  sénéchal  avaient  cessé,  il  alla  rejoindre  le 
duc  de  Bourbon.  Ce  fut  du  village  de  Saint-Maurice,  situé 
entre  Poitiers  et  Usson,  qu'il  écrivit  la  lettre  suivante  au 
seigneur  de  Brosse  : 

Tout  est  prest  icy,  mais  un  des  estats  est  en  pratique.  Tout 

est  bien ,  excepté  moy  à  qui  on  tient  bonnes  paroles  :  nous 

avons  bien  eu   affaire  à  demesler  le  fait  de  céans.  L'évesque 

est  allé   à  Bourges  et  n'y  a  eu  remède;    il  a  demandé  mes 

serviteurs,   il  n'y  arrestera  guères  et  est  bien   icy  de  ceste 

compagnie;  le  chapelain  et  le  chantre  sont  vers  eux.  Le  com- 

pagon  ne  partira  encore  d'icy,  qui  est  homme  de  vertu  et  ses 

gens  aussy;  je  ne  partiray  encore  d'icy  que  je  ne  voye  plus 

clair.  De  nostre  bénéfice  n'ay  sceu  que  tout  bien.  Bertrand  '  est 

allé  au  Dauphihé  pour  dix  jours  et  sçait  bien  là  où  vous  estes; 

le  principal  chapelain  du  doyen  se  recommande  à  vous  et  le 

compagnon   et   ses   gens  ,   et  tous  voudroient  que  ne   fussiez 

bougé;   je  voudrois  le   chapelain    mieux  qu'il   n'est    et   pour 

toujours.  Et  à  Dieu,  à  demain. 

De  Saint-Morisse. 

Le  tout  vostre. 

En  nostre  appointement  nul  n'y  a  charge,  ni  honte;  mais  il 
n'est  pas  tel  que  nous  l'eussions  bien  fait,  si  ce  ne  fussent  aucuns 
de  ceux  que  vous  vistes. 

A  monsieur  de  Brosse  -. 

1  Je  ne  sais  quel  est  ce  personnage.  Ici  encore  le  nom  est  probable- 
ment faux. 

2  Lettre  entièrement  écrite  de  la  main  de  Commines,  mais  non 
signée.  Documents  fr .tarais  à  Saint-Pétersbourg ,  vol.  71,  n°  31. 


DE  COMMINES.  15 

A  la  suite  de  l'adresse,  la  lettre  porte  ces  mots  :  pour 
bailler  au  mestre  de  son  liostel.  Ont-ils  été  ajoutés  parCom- 
raines  et  faut-il  supposer  qu'il  avait  voulu  désigner  ainsi  le 
duc  de  Bretagne  lui-même?  Ce  message  assez  périlleux  fut-il, 
au  contraire,  décliné  par  celui  qui  devait  le  transmettre  et  qui 
l'aurait  renvoyé  au  seigneur  d'Argenton,  en  écrivant  sur  la 
lettre  ces  mots  :  pour  bailler  au  mestre  de  son  liostel?  De 
ces  deux  hypothèses,  la  seconde  paraît  la  plus  vraisem- 
blable, car  elle  est  aisée  à  justifier.  La  lettre  aurait  été 
rapportée  à  Tours,  où  le  seigneur  d'Argenton  ne  se  trouvait 
plus,  on  vient  de  le  voir,  avec  l'ordre  de  la  donner,  en 
son  absence,  à  son  maître  d'hôtel.  Ce  qui  est  certain, 
c'est  que  ce  messager,  qu'alarmaient  sans  doute  les  bruits 
répandus  sur  les  motifs  du  départ  du  seigneur  d'Argenton, 
n'osa  entrer  dans  son  hôtel  et  s'adressa  à  un  passant  pour 
le  prier  d'y  remettre  la  lettre  dont  il  était  chargé. 

Commines,  disgracié  et  fugitif,  abandonnait  à  ses  adver- 
saires le  terrain  judiciaire  que  jusqu'à  ce  moment  il  avait 
défendu  pas  à  pas. 

Dès  le  9  mars  1486,  le  Parlement  prescrivit  le  dépôt  au 
greffe  de  toutes  les  confessions  du  seigneur  d'Argenton  *,et 
quelques  jours  après,  le  22  mars,  il  lui  ordonna  de  remet- 
tre Talmont  et  Chàteau-Gontier  aux  La  Trémoïlle,  et  de 
leur  restituer  tous  les  revenus  qu'il  avait  perçus  2;  mais, 
lorsqu'un  sergent  se  présenta  au  nom  des  La  Trémoïlle  pour 
prendre  possession  du  château  de  Talmont,  René  de  Pouillé 
lui  en  refusa  l'accès  3. 

1  Archives  de  Thouars. 
-  Archives  de  Thouars. 
3  Le  dit  appelant  ne  lui  avoit  voulu  faire  obéissance  de  la  place  de 


46  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Le  10  juin  1486,  le  roi,  par  des  lettres  patentes  données 
à  Troyes,  ordonne  que  si  le  seigneur  d'Argenton  persiste  à 
se  refuser  à  la  restitution  du  château  de  Talmont,  il  sera 
arrêté  et  que  tous  ses  biens  seront  saisis.  En  même  temps, 
le  Parlement  désigne  un  conseiller,  nommé  Jean  Pellieu, 
pour  veiller  à  l'exécution  de  son  arrêt.  Jean  Pellieu  évalua, 
avec  une  minutieuse  exactitude,  les  revenus  perçus  par 
le  seigneur  d'Argenton  à  11,693  livres  10  sous  9  deniers 
et  deux  tiers  de  denier,  et  chargea  Pierre  Guilloton,  ser- 
gent au  baillage  de  Thouars,  de  se  rendre  à  Argenton  pour 
sommer  Commines  de  s'incliner  devant  l'autorité  de  la 
justice.  Cette  citation  attachée  aux  portes  du  château 
d'Argenton  en  fut  aussitôt  arrachée. 

Je  sergent  susdit,  le  onzième  jour  du  mois  de  juillet  1486, 
me  transporta^  de  la  ville  de  Thouars  en  la  ville  d'Argenton, 
et  quant  fus  audit  lieu  d'Argenton,  me  transportay  jusqucs  à 
la  porte  du  chastel,  en  espoir  d'entrer  audit  ehasteau  pour  faire 
les  eommandemens  cy-après  à  déclairer,  aux  personnes  dudit 
de  Commynes,  seigneur  dudit  lieu,  et  de  dame  Hélène  de 
Jambe,  sa  femme,  demourant  audit  ehasteau,  auquel  ehasteau 
ne  peu  entrer  parce  que  on  me  ferma  les  portes  et  la  barrière 
d'iceluy,  et  pour  ce,  après  ce  que  je  fus  deument  informé  que 
lesdits  seigneur  et  dame  d'Argenton  faisoient  et  avoient  à 
coustume  faire  leur  continuelle  résidence  audit  ehasteau  d'Ar- 
genton et  que  ladite  dame  y  estoit  pour  lors  résidente,  je,  par 
une  cédulle  par  moy  atachée  Pt  délaissée  à  la  porte  dudit  ehas- 
teau, feis  commandement...  et  ainsi  que  m'en  voulloye  retour- 

Thallemond,  en  laquelle  il  n'avoit  peu  entrer,  nonobstant  quelque  com- 
mandement qu'il  fist,  pour  les  rébellions  et  les  désobéissances  que  fai- 
soit  le  dit  appelant,  René  de  Pouillé  et  autres  ses  serviteurs  estans  en 
en  ladicte  place.  (Archives  du  château  de  Thouars). 
1  Archives  de  Thouars. 


DE  COMMINES.  17 

ner,  survint  illec  Hantoine  Ledoux,  sov-disant  procureur  dudit 
seigneur  d'Argenton ,  qui  icelle  cédulle  en  ma  présence  osta 
de  ladite  porte  et  me  déclaira  que  ledit  seigneur  d'Argenton, 
son  maistre,  estoit  de  longtemps  appellans  *« 

A  la  suite  de  ce  procès-verbal,  Pierre  Guilloton  adressa 
au  Parlement  un  rapport  où  il  exposait  qu'il  s'était  rendu 
en  la  ville  d'Argenton,  a  quatre  lieues  de  Thouars,  «  espé- 
«  rans  y  trouver  et  appréhender  en  personne  nobles  per- 
«  sonnes,  messire  Phelippe  de  Commines ,  chevalier,  et 
«  dame  Hélène  de  Jambe,  seigneur  et  dame  dudit  lieu, 
«  avecques  lesquieulx  ne  peu  avoir  seur  accès  de  parler 
«  aucunement,  parce  que  le  chasteau  estoit  clos  et  que 
«  l'on  ne  m'en  voulut  faire  aucune  ouverture.  »  Le  ser- 
gent attacha  donc  sa  cédule  «  à  la  porte  du  chasteau  du  dit 
«  lieu  d'Argenton,  ouquel  estoit  lors  ladite  dame  Hélène 
«  de  Jambe,  ainsi  que  de  ce  fut  deuement  informé.  » 
Cette  cédule  portait  qu'à  défaut  de  paiement  le  dit  sergent 
«  exposeroit  et  mettroit  en  vente  lesdits  chasteaux  et 
«  hostels  par  criée  au  plus  offrant  et  dernier  enchérisseur, 
«  au  plus  prouchain  jour  de  marché.  »  C'est  ce  qui  eut 
lieu,  en  effet;  la  criée  se  fit  à  Bressuire  et  à  Thouars. 
Personne  ne  mit  ces  biens  à  prix,  et  le  procureur  des  La 
Trémoïlle  déclara  les  prendre  en  paiement  de  sa  créance, 
en  se  réservant  de  saisir  d'autres  biens  si  ceux-là  étaient 
insuffisants,  et,  en  effet,  presqu'aussitôt  après,  on  saisit  la 
terre  d'Argenton  2. 

Cependant,  le  procureur  de  Commines  était  intervenu 
pour  former  un  nouvel  appel  au  Parlement.  Il  soutenait 

1   Archives  de  Thouars. 
s  Archives  de  Thouars. 


48  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

que  le  seigneur  d'Argenton  n'avait  rien  à  restituer  parce 
qu'il  avait  dépensé  à  Talmont  et  à  Château-Gonthier  plus 
de  quinze  mille  livres,  c'est-à-dire  au  delà  des  revenus  qu'il 
avait  perçus  ;  que  l'on  avait  dans  tous  les  cas  commis  une 
grave  erreur  en  évaluant  le  revenu  des  domaines  que  l'on 
avait  saisis  ;  que  la  forêt  de  Talmont  valait  annuellement 
de  trois  à  quatre  cents  livres  tournois,  et  qu'elle  relevait 
non  pas  de  la  principauté  de  Talmont,  mais  de  la  seigneurie 
d'Olonne. 

D'autre  part,  le  procureur  des  La  Trémoïlle  niait  tout  ce 
qu'avançait  le  procureur  de  Commines.  La  forêt  de  Tal- 
mont ne  relevait  que  de  Talmont,  mais  lors  même  qu'il  en 
eût  été  autrement,  à  quel  titre  Commines  invoquait-il  le 
lien  féodal  qui  l'eût  assujettie  à  la  seigneurie  d'Olonne? 
«  Dient  les  dits  intimés  que  de  dire  par  le  dit  appellant 
«  qu'il  soit  seigneur  de  la  seigneurie  d'Aulonne,  n'y  a 
«  apparence;  ains  de  la  dite  terre  d'Aulonne,  de  Berrye  et 
«  autres  terres  jusques  à.  deux  ou  trois  milles  tournois  de 
«  rente  qui  appartindrent  à  feu  monseigneur  le  viconte  de 
«  Thouars,  ayeul  maternel  des  dits  intimés,  le  dit  appel- 
«  lant  en  est  usurpateur  comme  il  estoit  de  la  principaulté 
«  de  Thallemond,  Bran,  Brandois  et  Curzon  l.  » 

Lorsque  Commines  tomba  en  disgrâce  et  fut  réduit  à 
s'éloigner  de  la  cour,  il  invoqua  lui-même  ces  circonstances 
pour  obtenir  de  nouveaux  délais.  D'une  part,  il  annonça 
l'intention  de  faire  droit  aux  réclamations  des  La  Trémoïlle; 
d'autre  part,  il  représenta  qu'il  se  trouvait  dans  l'impossi- 
bilité de  se  défendre.  Rien  de  plus  noble  que  la  conduite 
du  Parlement  dans  cette  affaire.  Quelque  convaincu  qu'il 

1  Archives  de  Thouars. 


DE  COMMINES.  49 

fût  de  la  déloyauté  de  Commines,  il  n'hésita  pas  à  accueillir 
cette  requête  afin  que  ses  décisions  impartiales  fussent 
rendues  après  un  débat  contradictoire  :  «  Appoinçté  est, 
«  sans  préjudice  de  l'accord  que  on  dit  estre  fait  entre 
«  les  dites  parties,  qu'elles  produiront  ce  qu'elles  vouldront 
«  dedans  le  premier  jour  de  juin  prochain,  et  se  l'empes- 
«  chement  dudit  de  Commynes  dure  encore,  il  restera  à 
«  la  court  de  pourvoir  d'autre  délay  ï .  » 

Commines,  retiré  en  Bourbonnais,  adressait  à  Laurent 
de  Médicis  cette  lettre  qui  fait  allusion  à  ses  relations 
financières  avec  les  Sasseti  : 

An  seigneur  Laurens  de  Médicis. 

Seigneur  Laurens,  je  me  recommande  à  vous  tant  comme  je 
puis.  J'escrips  aucunes  choses  d'importance  à  Cosme  Sasset, 
lesqueus  il  vous  fera  sçavoir.  Je  vous  prie  que  à  diligence  m'en 
fassiez  response  et  que  m'en  mandiez  vostre  avis  ;  car  en  Testât 
que  sont  mes  affères,  j'ay  bien  bessoin  de  tel  conseil  que  le 
vostre.  Toutesfoys  je  ne  suis  point  despourveu  d'amis ,  et  si 
vous  me  voulez  emploier  en  riens,  me  trouverez  tousjours  vostre 
serviteur.  Priant  à  Dieu ,  seigneur  Laurens ,  qu'il  vous  doint 
accomplir  tout  ce  que  vous  dessirez. 
A  Molins ,  le  IXe  de  may. 

Le  plus  que  tout  vostre, 
Commynes  2. 

Le  duc  de  Bourbon,  qui  résidait  à  Moulins,  était  un 
prince  faible  qui  se  souvenait  de  ses  intrigues  de  la  ligue 
du  Bien  Public  et  qui  écoutait  en  ce  moment  Commines  pour 
le  trahir  quelques  semaines  plus  tard. 

1  Archives  de  Thouars. 

2  Benoist,  Lettres  de  Comptes,  p.  16. 

COMMISES.  —  II.  ^ 


50  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Coramines  vit  aussi  à  Moulins  le  duc  de  Lorraine  qui 
avait  contribué  à  le  faire  chasser  de  la  cour,  et  qui  l'avait 
quittée  lui-même  parce  que  Charles  VIII  plaçait  en  Italie 
ses  propres  prétentions  au-dessus  de  celles  de  la  maison 
d'Anjou.  Commines  dit  en  parlant  du  duc  de  Lorraine:  «  Il 
«  me  feit  la  plus  grant  chière  du  monde,  soy  doulant  de 
a  ceulx  qui  demoroient  au  gouvernement1.  »  Ceci  n'était 
pas  moins  vrai  du  duc  de  Bourbon. 

Commines,  aidé  par  son  ami  le  sire  de  Culant,  décida  le 
duc  de  Bourbon  à  se  rendre  à  Beauvais  près  du  roi 
Charles  VIII  pour  lui  porter  ses  plaintes  sur  le  gouver- 
nement du  royaume.  Charles  VIII ,  qui  avait  besoin  du 
duc  de  Bourbon  dans  un  moment  où  Maximilien  prenait 
les  armes,  lui  avait  promis  d'avoir  égard  à  son  conseil 
«  de  bien  traiter  les  grands,  bons  et  notables  personnages 
«  de  son  royaume 2,  »  et  Commines  avait  pu  croire  que 
cette  promesse  le  concernait  directement.  Néanmoins , 
comme  il  était  sous  le  coup  des  lettres  du  10  juin  1486,  il 
eut  besoin  pour  accompagner  le  duc  de  Bourbon  d'un  sauf- 
conduit  qui  lui  fut  accordé  le  26  août  de  la  même  année  : 

De  par  le  roy.  Nos  amés  et  féaulx,  nostre  oncle  de  Bourbon 
nous  a  fait  prier  que  le  seigneur  d'Argenton,  qui  est  avec  luy, 
puisse  venir,  et  il  le  puisse  seurement  amener  par  devers  nous  : 
ce  que  voulentiers  luy  avons  octroyé.  Et  par  ce  ne  luy  donnez 
ou  faictes  donner  aucun  empeschement,  car  nous  n'en  serions 

1  Mém.,  t.  II,  p.  299. 

*  Godefroy,  Histoire  de  Charles  VIII ,  p.  531.  On  peut  appliquer 
à  Commines  ce  passage  de  ses  mémoires  :  «  Nulle  mutation  ne  peut 
estre  en  ung  royaulme  qu'elle  ne  soit  bien  douloureuse  pour  la  plupart, 
et  combien  que  aucuns  y  gaignent,  encores  il  y  en  a  cent  plus 
qui  y  perdent...  Ce  qui  plaist  à  ung  roy,  desplaist  à  l'aultre.  i 
Mém.,  t   II,  p.  583. 


DE  C0MM1NES.  51 

pas  contens  ;  et  s'il  y  avoit  cause  de  luy  faire  quelque  arrest, 
nous  sommes  pour  le  faire  obéyr  et  satisfaire  à  justice. 
Donné  à  Beauvais,  le  XXIIIP  jour  d'août. 

Charles  '. 

Mais  cela  ne  suffisait  point  à  Commines.  Il  redoutait 
autant  la  justice  royale  que  le  roi  lui-même,  et  il  réclama 
de  la  cour  du  Parlement  une  ratification  des  lettres  de 
sauf-conduit  : 

Veues  par  la  court  les  lettres  du  roy,  et  veue  aussi  la  requeste 
bailliée  par  -le  seigneur  d'Argenton ,  par  laquelle  il  requéroit 
que,  attendu  le  contenu  es  dictes  lettres,  ne  luy  fust  donné 
aucun  empeschement  à  sa  personne,  la  court  le  luy  a  octroyé 
et  a  commandé  au  greffier  la  réponsce  à  sa  requeste,  et  qu'elle 
feust  par  ledict  greffier  signée  -. 

L'entrevue  du  roi  et  du  duc  de  Bourbon  fut  sans  résultat. 

«  Le  roy  estant  à  Beauvais,  à  l'entrée  du  mois  de  sep- 

«  tembre,  l'an  mille  quatre  cent  quatre-vingt  et  six,  mon- 

«  seigneur  de  Bourbon,  venant  de  son  pays  de  Bourbon- 

«  nais,  arriva  en  cour,  bien  accompagné ,  et  le  roy  envoya 

«  des  plus  gens  de  bien  de  sa  maison  au  devant  de  lui  : 

«  il  avoit  dans  sa  maison  aucuns  de  ses  serviteurs,  qui 

«  estoient  fort  grands  mutins,  dont  le  seigneur  de  Culant 

«  et  le  seigneur  d'Argenton  qui  s'estoit  retiré  par  devers 

«  luy ,  estoient  les  principaux ,  qui  avoient  attiré  plusieurs 

«  jeunes   gentilshommes   à    leur    cordelle  ;    et,   trois   ou 

«  quatre  jours  après  que   mondit   seigneur   de   Bourbon 
«  eut  séjourné  audit  Beauvais,  à  la   poursuite  des  dits 

*  Mém.,  t.  III,  pr.  p.  137. 

*  Mém.,  t.  III,  pr.  p.  137. 


52  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

«  seigneurs  de  Culant  et  d'Argenton    (je  crois  bien  que 

«  monseigneur  d'Orléans,  qui   estoit  aussy   à   Beauvais, 

«  et  ceux  de  sa  bande  n'y  nuisoyent  pas),   mondit  sei- 

*  gneur  de  Bourbon  feit  un  peu  du  courroussé,  feignant 

«  de  n'estre  point  content  de  monseigneur  et  de  madame 

«  de    Beaujeu,   ny   du   seigneur    de   Graville    et  autres 

«  qui  gouvernoyent  sous   eux,  en   disant  qu'ils  estoient 

«  cause  de  la  guerre    que    le  duc  d'Autriche  faisoit,   et 

«  du  mescontentement  qu'avoient  les  autres  seigneurs  du 

«  sang.  Il  alléguoit  qu'il  estoit  connestable,  et  qu'à  luy 

«  appartenoit  l'exécution  de  la  guerre,  et  qu'il  s'en  vouloit 

«  aller  en  Picardie,  pour  résister  à  l'entreprise  du  dit  duc 

«  d'Autriche  et  y  trouver  quelque  bon  appointement.   De 

«  fait,  il  partit  du  dit  Beauvais  contre  le  gré  du  roy,  pour 

«  tirer  en  Picardie  :   il  y  eut  à  son  départ  des  allées  et 

«  venues  de  la  part  de  monseigneur  et   de   madame  de 

«  Beaujeu,  et  autres  grands  personnages  de  la  maison  du 

«  roy,  par  devers  luy ,  pour  interrompre  son  despart,  mais 

«  il  n'y  eut  point  de  remède  ;  et  il  s'en  alla  au  giste  en  la 

«  Neuville-en-Hez,  à  quatre  lieues  de  là.  Auquel  lieu  sem- 

«  blablement,  dès  le  lendemain,  il  y  eut  des  gens  envoyés 

«  de  par  le  roy  et  mondit  seigneur  et  dame  de  Beaujeu 

«  pour  le  retarder  ;    mais  toujours  il  faisoit  du  mauvais 

«  cheval.  Toutefois  quelque  chose  qu'il  fît,  je  crois  qu'il 

«  l'entendoit  autrement,  et  qu'il  avoit  une  secrète  intelli- 

«  gence  avec  mondit  seignenr  et  madame  de  Beaujeu,  qui 

«  se  menoit  par  aucun  de  ses  serviteurs  ;  mais  il  vouloit 

«  bien  feindre  d'estre  un  peu  rnescontent,  pour  contenter  les 

«  dits  seigneurs  de  Culant  et    d'Argenton  et  autres  qui 

«  estoyent  de  leur  bande,  et  par  ce  moyen  il  sçavoit  tou- 


DE  C0MM1NES.  53 

«  jours  le  faict  et  les  intrigues  de  mondit  seigneur 
«  d'Orléans  et  de  ceux  de  sa  suite  l.  » 

Guillaume  de  Jaligny  termine  la  page  que  nous  venons 
de  citer,  par  ces  mots  :  «  Quoy  qu'il  en  soit,  bientost  après 
«  les  dicts  seigneurs  de  Culant  et  d'Argenton  furent  mis 
«  hors  de  la  maison  du  duc  de  Bourbon.  » 

Voici  les  détails  que  Guillaume  de  Jaligny  donne  à  ce 
sujet  :  «  Le  lendemain  que  le  roy  fut  arrivé  à  Compiègne, 
«  monseigneur  de  Bourbon  se  trouva  avec  monseigneur  et 
«  madame  de  Beaujeu,  et  se  mirent  à  part  eux  en  confé- 
«  rence,  et  là  eurent  plusieurs  paroles  ensemble,  chacun 
«  faisant  sa  doléance  et  plainte,  de  ce  qu'il  luy  sembloit  que 
«  l'un  faisoit  tort  à  l'autre  ;  mais,  après  plusieurs  remons- 
«  trances,  ils  délibérèrent  d'estre  bons  frères  et  parens, 
«  et  d'avoit  le  faict  du  roy  et  du  royaume  sur  toute  chose 
«  à  cœur  et  en  recommandation,  et  de  s'employer  à  son 
«  service  comme  ils  y  estoient  tenus,  sans  avoir  de  partia- 
«  lité  pour  quelque  homme  que  ce  fust,  et  là  arrestèrent 
«  entre  eux  de  plus,  que  tous  leurs  serviteurs  qui  s'estoient 
«  meslés,  ou  avoient  volonté  de  mettre  et  nourrir  quelque 
«  dissension  et  division  entre  eux,  qu'ils  s'en  défferoient 
«  et  ne  leur  donneroient  plus  de  crédit  auprès  d'eux  ;  et, 
«  à  cet  effet,  pour  ce  que  les  dits  seigneurs  de  Culant  et 
«  d'Argenton  estoient  notés  estre  des  principaux,  mondit 
«  seigneur  de  Bourbon,  dès  lors,  leur  donna  congé  et  les 
«  esloigna  de  lui  avec  tous  ceux  qui  estoient  de  leur  intel- 
«  ligence.  Plusieurs  gens  de  bien,  qui  aimoient  le  service 
«  du  roy,  furent  fort  joyeux  de  voir  les  deux  frères  estre 
«  ainsi  bien  ensemble,  pour  ce  que  les  affaires  du  roy  s'en 

1  Godefroy,  Hist.  de  Charles  VIII,  p.  6. 


51  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

«  fortifioient  toujours  davantage  ;  mais  d'autres,  au  con- 
«  traire,  qui  eussent  bien  voulu  voir  des  brouilleries  dans 
«  l'Estat,  n'en  estoient  pas  fort  joyeux  l.  » 

Commines  n'en  continua  pas  moins  ses  complots.  Il  avait, 
raconte  Octavien  de  Saint-Gelais,  formé  le  projet  de  s'em- 
parer de  la  personne  du  roi  de  France.  Tout  au  moins  s'agis- 
sait-il d'une  vaste  prise  d'armes  contre  la  dame  de  Beaujeu. 

Quels  étaient  les  principaux  complices  du  sire  d'Argen- 
ton?  Par  une  coïncidence  remarquable,  il  faut  à  la  fois 
citer  parmi  eux  un  prince  que  l'histoire  a  inscrit  au  nombre 
des  bons  rois  et  un  prélat  qu'elle  a  également  placé  parmi 
les  grands  ministres.  C'était  le  duc  d'Orléans  qui  régna 
depuis  sous  le  nom  de  Louis  XII  ;  c'était  l'évêque  de  Mon- 
tauban  qui,  sous  le  titre  de  cardinal  d'Amboise,  devait  être 
l'illustre  conseiller  de  ce  même  roi  Louis  XII. 

Nous  ne  savons  si  Commines  revint  près  du  roi,  sur  la 
foi  des  anciennes  lettres  de  sauf-conduit,  ou  bien  s'il  essaya, 
ce  qui  paraît  plus  probable,  de  feindre  une  fausse  soumis- 
sion. Malgré  son  habileté,  il  fut  pris  au  piège  :  «  Au  mois 
«  de  janvier  1486  (v.  st.),  continue  Guillaume  de  Jaligny, 
«  le  roy  fut  adverty  que  les  évesques  de  Périgueux,  sur- 
«  nommé  de  Pompadour,  et  de  Montauban,  surnommé  de 
«  Chaumont,  et  les  seigneurs  d'Argenton  et  de  Bucy,  frère 
«  dudit  évesque  de  Montauban,  avoient  intelligence  avec 
«  monseigneur  d'Orléans  et  monseigneur  de  Dunois,  et 
«  d'autres  qui  s'estoient  retirés  en  Bretagne,  et  qu'ils  leur 
«  faisoient  scavoir  toutes  nouvelles  de  cour.  Mesme  fut 
«  trouvé  un  homme  allant  d'Amboise  (où  ils  estoient  avec 
«  le  roy)  en  Bretagne,  portant  des  lettres  d'eux,  et  crois 

1  Godefroy,  Histoire  de  Charles  VIII ,  p.  9. 


DE  COMMINES.  55 

«  bien  que  le  porteur  desdites  lettres  fît  sous  main  sçavoir 
«  son  message  afin  d'estre  trouvé  chargé  d'icelles  lettres  : 
«  pour  ce  faict,  le  roy  les  fit  un  matin  constituer  prison- 
ce  niers,  et  à  chacun  d'eux  bailla  des  gardes  et  les  fit 
«  mettre  en  lieu  seur  l .  » 

Nous  ne  possédons  pas  d'autres  détails  sur  l'arrestation 
de  Commines.  Nous  savons  seulement  que  ce  fut  le  sire  du 
Mesnil-Simon  qui  mit  la  main  sur  lui  en  saisissant  en  même 
temps  sa  vaisselle  et  ses  bijoux  qui  étaient  d'une  valeur 
considérable. 

Dès  que  l'arrestation  de  Commines  fut  connue,  un  bour- 
geois de  Tours  qui  avait  été  chargé  de  remettre  à  son 
maître  d'hôtel  la  lettre  écrite  de  Saint-Maurice,  se  présenta 
devant  le  chancelier  de  Bourbonnais  et  le  général  de  Lan- 
guedoc et  la  déposa  entre  leurs  mains.  Il  déclara  qu'il 
l'avait  reçue  d'un  homme  inconnu  et  écrivit  lui-même  au 
verso  les  quelques  lignes  que  nous  allons  reproduire  : 

Ces  présentes  me  furent  baillées  par  ung  passant  que  je  ne 
congnois,  il  y  a  environ  huit  mois,  pour  les  bailler  au  maistre 
d'hostel  de  monseigneur  d'Argenton,  depuis  lequel  temps  je  les 
ay  gardées.  Depuis  que  j'ay  oy  les  nouvelles  dudict  d'Argenton, 
je  les  ay  baillées  à  monsieur  le  chancelier  de  Bourbonoys,  mais- 
tre Charles  de  la  Vernade,  et  monsieur  le  général  de  Languedoc, 
pour  en  faire,  pour  le  bien  du  roy,  ce  qu'ils  verront  bien  estre. 

Du  jeudi  XVe  jour  de  février  1486. 

Basquet  *. 

Les  preuves  de  la  trahison  de  Commines  se  multipliaient  : 
il  fut  conduit  au  château  de  Loches  3. 

1  Godefroy,  Histoire  de  Charles  VIII,  p.  14. 

*  Documents  français  à  Saint-Pétersbourg ,  vol.  71,  n°  31. 

5  II  est  à  remarquer  que  l'uu  des  derniers  actes  où  Commines  eût 


LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Peu  de  mois  s'étaient  écoulés  depuis  que,  Louis  XI  étant 
mort,  Olivier  le  Diable  avait  cessé  d'être  capitaine  du  châ- 
teau de  Loches  ;  mais  tout  y  retraçait  encore  les  plus  tristes 
souvenirs.  Autour  du  donjon,  un  vaste  terrain  que  la 
cognée  avait  dépouillé  de  ses  chênes  séculaires,  rappelait 
une  des  bizarres  fantaisies  de  Louis  XI  qui,  ayant  reçu  un 
jour  une  fâcheuse  nouvelle  dans  cette  forêt,  avait  fait 
détruire  les  arbres  qui,  à  ce  qu'il  croyait,  lui  avaient  porté 
malheur1.  Dans  le  donjon  où  avaient  été  enfermés  le  duc 
d'Alençon,  Philippe  de  Savoie  et  tant  d'autres  victimes  de 
sa  tyrannie,  se  voyait  encore  une  de  ces  cages  de  fer,  basses 
et  étroites,  à  double  serrure,  où  le  prisonnier,  même  sous 
les  barreaux  de  fer  qui  l'entouraient,  portait  une  lourde 
chaîne  terminée  par  une  sonnette  de  cuivre,  afin  que  le 
moindre  mouvement  n'échappât  point  à  l'attention  des  geô- 
liers. Étrange  et  terrible  exemple  des  vicissitudes  de  la 
fortune!  Le  ministre  de  Louis  XI,  conduit  à  Loches,  fut 
enfermé  dans  la  cage  de  fer  inventée  par  son  bon  maître 
pour  torturer  les  pensionnaires  du  barbier  Olivier.  Il  rap- 
porte lui-même  «  qu'il  tasta  de  ces  rigoureuses  prisons  2.  » 

Ce  fut  probablement  alors  qu'il  répéta,  à  ce  que  raconte 
Sleidan,  ce  verset  du  psalmiste  qui  s'appliquait  si  bien  à  sa 
situation  présente  :  Veni  in  altitudinem  maris  et  tempestas 
demersit  me. 

Commines  put  faire  à  Loches  d'amères  réflexions  sur  la 

figuré  comme  témoin,  était  une  charte  en  faveur  de  la  collégiale  de 
Notre-Dame  au  château  de  Loches.  Recueillies  ordonn.,  t.  XIX,  p.  367. 

1  Louis  XI  ne  gardait  ni  les  habits,  ni  le  cheval  dont  il  se  servait 
un  jour  de  malheur  ou  de  contrariété.  Cabinet  de  Louis  XI,  Lenglet, 
t.  II,  p.  246. 

2  Mém.,  t.  II,  p.  265. 


DE  COMMINES.  57 

vanité  de  la  puissance  et  de  la  grandeur,  et  la  trace  s'en  est 
conservée  dans  ses  Mémoires  : 

«  Nostre  vie,  dit-il,  est  si  brefve  qu'elle  ne  suffîst  à  avoir 
«  de  tant  de  choses  expérience...  Tout  bien  regardé,  nostre 
«  seulle  espérance  doibt  estre  en  Dieu;  car  en  cestui-là  gist 
«  toute  nostre  fermeté  et  toute  bonté,  qui  en  nulle  chose 
«  de  ce  monde  ne  se  pourroit  trouver,  mais  chascun  de 
«  nous  la  congnoist  tard,  et  après  ce  que  nous  avons  eu 
«  besoing  '.  » 

Supporta-t-il  son  malheur  avec  courage  ?  Sa  prison  reten- 
tit-elle de  ses  lamentations?  «  L'on  dit  que  le  plaindre 
«  allège  la  douleur ,  »  mais  Commines  qui  fait  cette  obser- 
vation en  parlant  de  lui,  ne  l'applique  qu'à  ses  maladies  où 
il  montrait  moins  de  force  et  moins  de  patience  que  le  roi 
Louis  XI  2. 

Il  affirme  du  reste  que  les  peines  du  corps  sont  bien 
moins  grandes  que  celles  de  l'entendement,  même  dans  le 
bonheur,  même  dans  la  prospérité,  à  plus  forte  raison  pour 
ceux  «  qui  sont  des  conditions  de  ceulx  qui  sont  nommés  au 
«  livre  de  Boucasse...  Les  coups  que  Dieu  donne  sur  les 
«  grans,  sont  surtout  les  plus  cruels  et  les  plus  pesans3.  » 
Hélas!  Commines  venait  lui-même  ajouter  un  chapitre  de 
plus  au  livre  :  De  casibus  zirortwi  illnstrmm. 

Il  est  à  penser  toutefois  que  Commines  ne  fut  pas  traité 
avec  une  extrême  rigueur.  François  de  Poiitbriant  qui  avait 
remplacé  Olivier  le  Diable  comme  capitaine  de  Loches,  ne 
lui  était  pas  inconnu,  car  c'était  ce  même  personnage  qu'en 

1  Mém.,  t.  I,  pp.  113  et  156. 

2  Mém.,  t.  II,  p.  256. 

3  Mém.,  t.  II,  p.  584. 


58  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

1480  il  avait  si  vivement  recommandé  au  duc  de  Milan  l. 
Du  reste,  la  détention  de  Commines  ne  se  prolongea  pas 
huit  mois  comme  il  le  dit  dans  ses  Mémoires  2,  mais  un  peu 
plus  de  six  mois,  et  l'on  comprend  que  ce  temps  lui  ait  paru 
bien  long. 

Un  arrêt  du  parlement  du  18  juin  1487  ordonna  que 
Commines  serait  conduit  en  la  Conciergerie  du  Palais  à 
Paris  :  il  n'y  arriva  toutefois  qu'après  le  17  juillet,  date  de 
l'ordonnance  suivante  du  conseil  de  la  grand'chambre  : 

Veues  par  la  court  les  lettres  à  elle  escriptes  par  François  de 
Pontbriant,  capitaine  de  Loches,  par  lesquelles  il  a  escript  qu'il 
a  amené  à  Corbeil,  par  l'ordonnance  du  rov,  les  évesques  de 
Montaulban  et  de  Périgueux,  et  qu'il  amène  à  Paris  le  seigneur 
d'Argenton  et  six  autres  prisonniers,  et  tout  considéré  :  ladicte 
cour  a  ordonné  et  ordonne  que  ledict  seigneur  d'Argenton  sera 
mis  prisonnier  en  la  haulte  chambre  de  la  tour  carrée  de  la  con- 
siergerie  du  Palais,  gardé  par  deux  huissiers  de  ladicte  court  qui 
luy  feront  sa  despense.  Et,  au  rcgart  des  autres  six,  ils  seront 
mis  es  prisons  faictes  nouvellement  en  ladicte  consiergerie,  sépa- 
rément et  le  plus  seurement  que  faire  se  pourra  5. 

Une  autre  ordonnance  prescrivit  les  mesures  de  surveil- 
lance qu'il  y  avait  lieu  de  prendre  à  l'égard  du  prisonnier, 
dont  on  redoutait  l'évasion  : 

La  court  a  permis  que  messire  Philippe  de  Commines,  cheva- 
lier, seigneur  d'Argenton  ,  à  présent  prisonnier  en  la  tour 
carrée  des  haultes  galleries  de  ce  palais,  puisse  oyr  messes  en 

1  Voyez  tome  I,  p.  317.  François  de  Pontbriant  était  fort  dévoué 
à  Charles  VIII.  Il  avait  été  pris  par  les  partisans  du  duc  d'Orléans  au 
mois  de  septembre  1485.  Histoire  de  Charles  VIII,  p.  492. 

2  Mém.,  t.  II,  p.  265. 

3  Mém.,  t.  III,  pr.  p.  141. 


DE  COMMINES.  59 

sa  prison,  tous  les  jours  à  ses  dépens,  se  bon  lui  semble;  et  a 
enjoinct  ladicte  court  à  Nicolas  le  Mercier  et  Jehan  Bachelier, 
huissier  en  ladicte  cour,  qu'ils  prengnent  de  jour  en  jour  cha- 
pellain  pour  dire  ladicte  messe,  et  qu'ils  ne  laissent  parler  ledict 
d'Argenton  audict  chapellain,  ne  autre,  en  quelque  manière  que 
ce  soit  ;  et  qu'ils  gardent  bien  et  seurement  ledict  d'Argenton, 
tellement  que  aucun  inconvénient  n'en  adviengne,  sur  leurs 
vies ,  et  qu'ils  facent  mettre  des  crochets  de  fer  aux  huys 
desdictes  galleries  et  facent  murer  les  fenestres  des  galleries 
du  eosté  de  la  rivière. 

Aujourd'hui  Jehan  Balay  a  mis  par  devers  le  greffe  criminel 
de  la  court  de  céans  certaine  clef  qu'il  disoit  estre  de  l'un  des 
huys  des  galleries  haultes  de  la  Consiergerie,  et  a  requis  qu'il 
pleust  à  la  court  faire  mettre  des  serrures  ou  fermetures 
auxdicts  huys  et  autres  de  ladicte  gallerie  *. 

Le  Parlement  avait  délégué  Martin  de  Bellefaye  pour 
interroger  Commines  «  sur  plusieurs  mauvaises  et  damp- 
«  nées  entreprises,  conspirations  et  machinations  illicites 
«  contre  le  roy  et  son  auctorité,  ainsi  que  sur  plusieurs 
«  lettres  contrefaictes,  avec  les  expositions  d'icelles,  infor- 
«  mations  et  confessions a.  »  Martin  de  Bellefaye,  arraché  de 
son  siège  par  l'ordre  de  Louis  XI  et  livré  à  ses  honteuses 
vengeances 3,  venait  de  rentrer  au  Parlement  pour  présider 
à  une  enquête  qui  embrassait  et  les  périls  du  règne  nouveau 
et  les  abus  du  règne  précédent. 

Lundy  XIIIe  jour  de  juillet  1487,  au  Conseil  de  la  grant 
chambre. 

A  esté  fait  venir  messire  Philippe  de  Commines,  chevalier, 
seigneur  d'Argenton,  prisonnier  en  la  tour  carrée  de  la  consier- 

1  Mém.,  t.  III,  pr.  p.  142. 
s  Mém.,  t.  III,  pr.  p.  140. 
3  Recueil  des  ordonn.,  t.  XIX,  p.  338. 


HO  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

gerie  de  ce  palais,  auquel,  après  serment  par  lui  faict  de  dire 
vérité,  lui  ont  esté  leues  de  mot  à  mot  ses  confessions  autresfois 
faictes  par  devant  aucun  conseiller  de  ladicte  court,  ensemble  la 
confrontation  dudict  d'Argenton  et  d'un  nommé  Georges,  faicte 
par  devant  ledict  conseiller,  èsquelles  confession  et  confronta- 
tion il  a  persévéré,  sans  y  vouloir  adjouter,  ne  diminuer,  et  icelles 
a  dit  contenir  vérité.  Ce  fait,  a  e^ré  interrogué  touchant  certain 
article  contenu  en  certaines  lettres  missives  escriptes  par  le  sei- 
gneur de  la  Forest  ;  lequel  d'Argenton,  après  lecture  à  lui  faicte 
dudict  article,  a  dit  qu'il  n'estoit  véritable,  et  du  contenu  en 
icelluy  n'en  parla  jà  :  mais  audict  seigneur  de  la  Forest,  et  dit, 
sur  ce  interrogué,  que  sur  ledict  article  ne  s'en  vouldroit  audict 
de  la  Forest  rapporter,  pour  ce  qu'il  scet  la  prinse  et  détention 
de  la  personne  de  qui  il  parle,  et  pourroit  avoir  esté  induit  à 
charger  ledit  d'Argenton.  Et  à  tant  a  esté  renvoyé  en  sa  prison  '. 

C'est  tout  ce  que  nous  possédons  des  interrogatoires  subis 
par  Commines  à  Loches  et  à  Paris.  Il  lui  avait  été  à  peu 
près  impossible  de  trouver  quelque  avocat  qui  se  chargeât 
de  sa  défense  :  il  l'entreprit  lui-même  et  plaida  pendant 
deux  heures.  «  Il  insista  fort,  dit  Sleidan,  sur  les  travaux 
«  et  peines  qu'il  avoit  soustenus  pour  le  roy  et  le  royaume, 
«  combien  le  roi  Louys  s'estoit  montré  envers  luy  de  bonne 
«  volonté  et  libéralité,  et  qu'il  n' avoit  rien  fait  par  ambition 
«  ou  avarice  ;  que  s'il  se  fust  voulu  enrichir,  il  en  avoit  eu 
«  autant  grand  moyen  qu'homme  de  sa  qualité  et  estât 2.  » 

Le  discours  de  Commines,  à  ce  qu'assure  Sleidan,  fut  fort 
éloquent,  et  il  put  dès  ce  moment  obtenir  quelques  adoucis- 
sements dans  les  précautions  dont  on  entourait  sa  captivité. 
Les  fenêtres  furent  démurées  ;  quelques  grilles  disparurent, 

1  Mém.,  t.  III,  pr.  p.  143. 

*  Mém.,  éd.  Lenglet,  t.  IV,  2,  p.  123. 


DE  COMMINES.  61 

et  le  prisonnier  put  voir  et  l'azur  du  ciel  et  les  eaux  de  la 
Seine,  chargées  de  nombreux  bateaux  qui  en  remontaient 
le  cours. 

Il  est  permis  de  croire  que  Commines,  tranquillisé  sur 
son  sort,  ne  se  borna  pas,  pendant  sa  captivité,  à  compter 
les  navires  qui  arrivaient  de  Normandie  \  et  que  ces  longues 
heures  furent  en  partie  employées  à  la  rédaction  de  ses 
mémoires.  Ils  avaient  été  commencés,  paraît-il,  aussitôt 
après  la  mort  de  Louis  XI 2.  Il  les  poursuivit  dans  le  silence 
et  dans  la  méditation  de  la  captivité  ;  et  cette  fois  encore, 
les  enseignements  du  malheur  rendirent  les  jugements  de 
l'historien  plus  profonds  et  plus  sages  ;  mais  en  comparant 
«  les  pertes  et  douleurs  reçues  depuis  le  trespas  de 
«  Louis  XI  »  aux  «  grâces  et  privautés  »  dont  il  avait  été 
comblé,  il  ne  se  sentit  que  plus  porté  à  louer  et  à  excuser  le 
prince  que,  presque  seul  au  milieu  de  ceux  qui  le  maudis- 
saient, il  continuait  à  appeler  «  son  bienfaicteur 3.  » 

Cependant,  le  procès  des  La  Trémoïlle  contre  Commines, 
suspendu  depuis  le  mois  de  février  1487  jusqu'au  mois  de 
mars  1488,  avait,  dès  cette  époque,  occupé  de  nouveau  le 
Parlement.  Piédefer,  avocat  de  Commines,  réclama  un 
autre  ajournement,  que  combattit  Michon,  avocat  des  La 
Trémoïlle. 

«  Le  délai  étant  passé,  Piédefer,  pour  le  défendeur,  a  dit 
«  que  la  cause  de  son  empeschement  dure  toujours  et  que 
«  il  ne  sçauroit  faire  son  enqueste,  car  toutes  les  terres  du 
«  dit  défendeur  sont  saisies,  et  si  ne  parle  personne  à  lui, 
«  par  quoy  impossible  seroit  de  y  besongner,  et  doit  avoir 

1  Mém.,  t.  I,  p.  74. 

2  Mém.,  t.  I,  p.  15^5. 

3  Mém.,  t.  I,  p.  4. 


62  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

«  délay  de  troys  moys  après  sa  délivrance.  Michon  dit  que 
«  ledit  défendeur  a  des  gens  et  procureurs  assez  instruis  de 
«  la  matière  et  que  la  présence  dudit  défendeur  n'y  est 
«  requise  \  » 

Huit  mois  après,  Piédefer  insistait  encore  :  «  Piédefer 
«  pour  Commynes  a  dit  que  il  n'avoit  charge,  ne  mémoires 
«  pour  ledit  défendeur  qui  estoit  empesché  tant  en  sa  per- 
ce sonne  que  en  ses  biens,  comme  chacun  scet,  et  estoient 
«  ses  terres  saisies  et  n'eust  sceu  faire  son  enqueste 2.  » 

Cependant  de  graves  événements  allaient  s'accomplir.  Le 
duc  d'Orléans,  le  duc  de  Bretagne  et  le  prince  d'Orange 
avaient  levé  l'étendard  de  la  rébellion,  et  c'était  l'illustre 
héritier  d'une  maison  longtemps  spoliée,  c'était  Louis  de  la 
Trémoïlle  qui  commandait  l'armée  du  roi.  La  guerre  le 
ramenait  dans  ses  domaines  héréditaires.  Le  19  mai  1488, 
il  était  à  Thouars  et  écrivait  que  l'on  craignait  un  débar- 
quement des  Anglais  aux  Sables  d'Olonne  3.  Le  30  juin  il 
renforçait  la  garnison  de  Thouars4.  Un  mois  après,  la 
victoire  de  Saint-Aubin  du  Cormier  couronne  sa  fidélité 
et  son  courage,  et  Anne  de  Beaujeu  qui,  dès  le  mois  d'avril, 
a  recommandé  aux  conseillers  du  Parlement  «  de  vider  le 
«  procès  touchant  la  visconté  de  Thouars  en  faveur  de 
«  son  cousin  de  la  Trémoïlle,  lequel  est  continuellement 
«  occupé  au  service  du  roi  en  ses  plus  grans  affaires,  » 
n'hésite  pas,  le  22  septembre,  à  donner,  au  nom  du  roi,  des 
ordres  formels  pour  qu'il  en  soit  ainsi  \ 

1  Archives  de  Thouars. 

*  Archives  de  Thouars. 

3  Documents  français  à  Saint-Pétersbourg . 

1  Documents  français  à  Saint-Pétersbourg . 

3  Mém.,  t.  I,  introd.,  p.  XCV. 


DE  COMMINES.  63 

L'un  des  plus  savants  éditeurs  de  Commines,  Godefroy, 
rapporte  que  la  restitution  de  la  vicomte  de  Thouars  fut 
le  prix  des  services  rendus  par  Louis  de  la  Trémoïlle  à  la 
bataille  de  Saint- Aubin,  et  Jean  Bouchet  ajoute,  dans  le 
panégyrique  de  son  héros,  que  cette  vicomte  et  d'autres 
terres,  venant  de  la  succession  de  sa  mère,  ne  lui  furent 
délivrées  «  non  sans  grandes  mises  et  labeurs  » ,  mais 
qu'il  demeura  enfin  prince  de  Talmont  et  vicomte  de 
Thouars. 

En  effet,  Louis  de  la  Trémoïlle,  dans  tout  l'éclat  de  sa 
gloire,  avait  été  réduit  à  présenter  de  nouvelles  réclama- 
tions où  il  exposait  qu'il  avait  dépensé  vingt  mille  francs 
pour  le  service  du  roi  et  qu'il  n'avait  pu  recouvrer  l'héri- 
tage de  ses  ayeux  ' . 

Si  la  défaite  du  duc  d'Orléans,  à  la  journée  de  Saint- 
Aubin-du-Cormier,  servit  mal  les  projets  ambitieux  de  Com- 
mines, elle  lui  fut  utile  à  un  autre  point  de  vue,  car  elle 
permit  de  ne  plus  redouter  la  faction  à  laquelle  il  avait 
apporté  l'appui  de  ses  intrigues.  L'intervention  du  pape 
Innocent  VIII  en  faveur  des  prélats  arrêtés  en  même  temps 
que  lui ,  ne  fut  pas  non  plus  sans  influence  sur  l'heureuse 
issue  des  poursuites,  dont  était  saisi  le  Parlement. 

Laurent  Spinelli  écrivait,  le  28  mars  1488,  à  Laurent  de 
Médicis  : 

Vous  aurez  appris  que  les  ambassadeurs  du  pape  se  sont 
tirés  à  leur  honneur  de  leur  harangue  et  que  l'évêque  en  a  été 
grandement  loué.  Le  roi  les  a  chargés  de  juger  le  procès  de 
l'évêque  de  Montauban  et  de  l'évêque  de  Périgueux ,  et  ils 
sont  disposés  à  le  faire,  pensant  qu'ils  seront  absous.  S'il  en 

1  Documents  français  à  Saint-Pétersbourg. 


64  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

est  ainsi,  monseigneur  d'Argenton  peut  avoir  bon  espoir  pour 
lai4. 

La  procédure  instruite  contre  Commines  ne  se  termina 
qu'un  an  après  :  le  24  mars  1489,  un  arrêt  du  Parlement, 
que  nous  reproduirons ,  le  condamna  à  dix  ans  d'exil  dans 
un  de  ses  domaines  et  à  la  confiscation  du  quart  de  ses 
biens. 

Veues  par  la  court  les  charges,  informations  et  procès  faicts  à 
rencontre  de  messire  Philippe  de  Commynes,  prisonnier  au 
palais,  à  Paris,  pour  raison  de  ce  qu'il  estoit  chargé  d'avoir  eu 
intelligence,  adhésion  et  praticque  par  parolles,  messaiges, 
lettres  de  chiffre  et  autrement  avec  plusieurs  rebelles  et  déso- 
béissais subjects  du  roy,  et  d'autres  crimes  et  maléfices,  les 
confessions  dudict  de  Commynes,  faictes  tant  par  devant  aucuns 
commissaires,  ordonnés  par  le  roy  que  depuis  en  la  court  de 
céans,  lesdictes  lettres  de  chiffres,  confrontation  et  autres  choses 
estans  audict  procès  et  tout  considéré,  dict  a  esté  que  ladicte 
court,  pour  réparation  et  pugnition  desdicts  cas,  a  condamné  et 
condamne  ledict  de  Commynes  à  estre  relégué,  jusques  à  dix  ans 
prochainement  venans,  en  une  des  maisons,  terres  et  seigneuries 
de  luy  ou  de  sa  femme,  telle  qu'il  plaira  au  roy  lui  ordonner, 
dont  il  ne  partira  durant  ledict  temps,  et  promettra  et  jurera  ledict 
de  Commynes  que  par  lettres,  messaiges,  ne  autrement  il  ne  com- 
municquera,  ne  praticquera  avec  aucuns  qu'il  saiche  vouloir 
entreprendre  aucune  chose  contre  l'auctorité  du  roy  et  le  bien 
du  royaulme,  et  s'aucune  chose  il  en  scet,  en  advertira  ou  fera 
advertir  le  roy  sur  peine  d'estre  tenu  et  réputé  crimineux  de 
crime  de  lèse-majesté  et  comme  tel  pugny,  et,  néantmoins,  de 
ce  faire  baillera  bonne  et  suffisante  caution,  jusques  à  la  somme 
da  dix  mil  escus  d'or.  Et  si  a  déclaré  et  déclare  icelle  court  la 
quarte  partie  de  tous  les  biens  dudict  de  Commynes  estre  acquise 

*  Archives  de  Florence. 


DE  COMMIMES.  05 

et  confisquée  au  rqy,  et  sans  préjudice  du  droict  prétendu  par- 
Jehan  d'Orval  en  la  conté  de  Dreux.  Prononcé  le  vingt-quatriesme 
jour  de  mars,  Tan  mil  quatre  cens  quatre-vingts  huict  '. 

Nous  ne  savons  si  Commines  prêta  le  serment  de  ne  plus 
pratiquer.  Du  reste,  la  confiscation  d'une  partie  de  ses 
biens  ne  fut  point  exécutée,  et  la  sentence  même  d'exil, 
comme  nous  le  verrons  bientôt,  fut  appliquée  avec  peu  de 
rigueur. 

Cependant,  Commines  était  à  peine  rendu  à  la  liberté, 
lorsque  des  sergents  se  rendirent  à  Argenton  afiu  de  pour- 
suivre l'exécution  des  arrêts  du  Parlement  qui  avait,  depuis 
longtemps,  ordonné  qu'on  mît  ce  domaine  aux  enchères  pour 
satisfaire  à  des  amendes  et  à  des  indemnités  judiciaires.  Si 
Commines  avait  résisté  du  fond  du  Châtelet,  en  défendant 
Talmont  et  Olonne  avec  une  persévérante  ténacité,  il  n'eût 
pas,  à  plus  forte  raison,  laissé  aisément  échapper  de  ses 
mains  l'héritage  de  sa  femme,  ce  manoir  d' Argenton  dont  les 
seigneurs  avaient  figuré  avec  gloire  dans  les  chroniques 
de  Froissart.  Son  habileté  étant  à  bout,  il  n'hésita  pas  à 
recourir  à  la  violence.  Aidé  de  ses  serviteurs,  il  repoussa  par 
la  force  les  sergents  qui  se  présentèrent  :  de  là,  un  nouvel 
ajournement  devant  le  Parlement  «  sur  peine  de  bannis- 
sement du  royaume  2.  » 

Dix  jours  après,  le  Parlement  déboutant  Commines  de 
tous  ses  moyens  de  défense,  le  condamna  définitivement 
à  restituer  Talmont  et  Chàteau-Gonthier. 

Commines  continuait  à  alléguer  des  réparations  con- 
sidérables exécutées  à  Talmont  et  à  Château -Gonthier,  pour 

*  Mém.,  t.  III,  pr.  p.  146. 
2  Archives  de  Thouars. 

commines.  —  II.  L> 


00  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

contester  les  restitutions  de  revenus,  qu'on  lui  deman- 
dait; mais  il  ne  s'appuyait  que  sur  de  vagues  affirmations, 
comme  on  peut  le  voir  dans  la  requête  suivante  : 

Supplie  humblement  Philippes  de  Commynes,  chevalier,  sei- 
gneur d'Argenton  ,  comme  commandement  ayt  esté  fait  au 
procureur  dudit  suppliant  de  baillier  ses  deffenses  contre  la 
déclaration  des  fruits  de  plusieurs  années,  des  terres  et  seigneu- 
ries de  Talemont  et  Chasteau-Gontier,  à  luy  baillée  par  l'opinion 
de  monseigneur  de  la  Trémoïlle,  et  aussi  de  bailler  par  escript 
les  réparations  que  icellui  de  Commynes  a  faictes  es  dits  lieux, 
ce  qui  seroit  impossible  au  procureur  dudit  suppliant,  parce 
qu'il  n'a  mémoire,  ne  instruction  pour  ce  faire,  etc,  ' 

En  vain  voudrait-on ,  ajoute  Commines,  consulter  les 
receveurs  pour  évaluer  les  dépenses  faites  à  Talmont  et  à 
Chàteau-Gonthier  Celles  qui  y  figurent  :  «  ce  sont  menues 
«  réparations  ;  mais  il  y  en  a  de  grandes  qui  ont  esté  faictes 
«  par  le  dit  de  Commynes  pour  la  fortification  des  dites 
«  places  et  chasteaux,  et  qui  ont  cousté  au  dit  de  Commynes 
«  plus  de  quinze  mille  livres  tournois.   » 

En  ce  qui  touche  Argenton,  la  saisie  est  nulle  quant 
au  fond,  parce  que  ce  domaine  appartient  à  sa  femme  et  non 
à  lui.  La  mise  aux  enchères  ne  l'est  pas  moins  quant  à  la 
forme,  car  elle  a  eu  lieu,  non  à  Passe-Avant,  àçdeux  lieues 
d'Argenton,  mais  à  Thouars,  qui  est  bien  plus  loin.  Elle 
aurait  même  dû  se  faire  à  Argenton,  et  l'on  ne  dit  pas  la 
vérité  lorsqu'on  soutient  :  «  que  au  dit  lieu  d'Argenton  non 
«  erat  justus  accessits2.  » 


1  Archives  de  Thouars. 
5  Archives  de  Thouars. 


DE  COMMINES.  '  07 

Les  années  1489,  1490  et  1491  se  passèrent  ainsi  en 
interminables  contestations.  Enfin,  deux  arrêts,  l'un  du 
31  août  1491,  l'autre  du  5  septembre  suivant,  ordonnèrent 
de  nouvelles  restitutions,  celles  des  terres  de  Berrye,  Olonne, 
Curzon,  La  Chaume,  Bran  et  Brandois,  et,  de  plus,  le 
remboursement  des  revenus  injustement  perçus  par  Com- 
mines  et  le  paiement  des  frais  du  procès,  évalués  ensemble 
à  la  somme  de  sept  mille  huit  cent  onze  livres  quatre  sous 
sept  deniers  parsisis,  et  payables  nonobstant  toutes  opposi- 
tions ou  appellations  quelconques. 

Le  17  février  1492,  Jacques  Gardeteau ,  sergent  de 
Thouars,  se  rend  à  Argenton,  et  là ,  il  signifie  à  Antoine 
Ledoux,  receveur  du  domaine  d' Argenton,  la  saisie  qui  en 
est  faite  «  pour  convertir  au  paiement  des  sommes  dont  le 
«  sire  de  Cornmines  est  refusant  et  en  demeure.  »  Les 
biens  sont  mis  aux  enchères,  et,  le  14  mars,  les  héritiers 
de  la  Trémoïlle  s'en  rendent  adjudicataires  pour  le  montant 
de  leur  créance ,  qui  est  portée  à  la  susdite  somme  de 
sept  mille  huit  cent  onze  livres  quatre  sous  sept  deniers 
parisis.  Cependant  le  sergent  de  Thouars,  par  incurie, 
avait  perdu  de  vue  que  l'année  était  bissextile,  et  il  en  résulta 
que  les  délais  fixés  par  le  Parlement  n'avaient  pas  été  stric- 
tement observés.  Il  fallut  annuler  tout  ce  qui  avait  été  fait 
et  recourir  à  une  nouvelle  signification,  mais  lorsque  le 
sergent  retourna  à  Argenton,  porteur  de  sa  cédule,  il  n'y 
trouva  plus  Antoine  Ledoux,  «  lors  résidant  à  Paris  pour 
«  les  affaires  de  monseigneur  d'Argenton,  son  maistre  l.  » 

Cornmines,  de  son  côté,  poursuivait  activement  ses  récïa- 

1  Archives  de  Thouars. 


08  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

mations    vis-à-vis    des   banquiers   florentins.    Il   écrivait, 
le  5  août  1489,  à  Laurent  de  Médicis  : 

Scgneur  Lorens,  je  me  recommande  à  vous,  tant  comme  je 
puis.  Je  vous  avois  escript  touchant  Thomas  Portunary ',  II  mois 
a  ;  mes  vous  n'avez  pas  eu  les  lettres,  comme  m'a  mandé  mon 
homme.  Très-vollentiers  j'usse  atendu  en  m'asurant  ma  dette. 
Messer  Aserito  s'est  mis  à  en  nier  une  partie  et  à  me  volloir 
frauder  de  XIIIP  escus.  Je  vous  prie  avoir  tousjours  la  matière 
pour  recommandé.  Mon  homme  est  encore  à  Millan.  Je  ne 
se  s'il  apointeront  :  à  moy  ne  tiendra.  S'il  est  pès  avec  le 
roy  des  Romains,  son  fet  en  amendera.  J'ay  veu  lettres  de  Fran- 
confort  du  XXe  du  mois  pasé  d'un  de  nous  embasadeurs ,  qui 
asure  l'avoir  A-eu  jurer,  et  à  ste  propre  heure  ay  eu  lettres  de 
court,  qui  n'en  l'ont  nulle  mension.  Sy  ency  est,  vous  le  sarez 
avant  avoir  ste  lettre.  Je  ne  se  si  en  Bertangne  l'aseteront  ; 
il  sont  beaucoup  gens  mal  d'acort. 

Cosme  Saset'vous  ara  de  tout  escript,  lequel  s'est  très-exacte- 
ment conduit  comme  j'ay  entendu,  et  a  bonne  renommée  des 
gens  qui  le  connoissent.  Là  où  je  verois  faute  en  vos  serviteurs, 
je  vous  le  manderois,  car  ency  le  m'avez-vous  autresfois  escript. 
Je  ne  les  ay  pas  tousjours  trouvés  tous  sages  ;  mes  à  mon  avis 
il  me  craignoient  plus  que  homme  de  desà. 

J'ay  eu  en  ma  grant  nésessité  à  fère  de  III  cent  escus,  estant 
en  la  prison  ;  mes  gens  n'osoient  emprunter  de  lieu  qui  vint  à 
connoissance  et  presoient  les  vostres  pour  les  fournir  ;  il  mirent 
XV  jours  pour  en  fournir  II  cent.  Au  saillir,  vollus  avoir  trois 
ou  IIII  mille  escus  sur  sertain  argent ,  dont  il  me  sont  res- 
pondant  pour  monseigneur  du  Bosage.  Nonostant  que  en  ay 
escript  souvent,  n'ay  peu  tirer  que  III  mille  francs,  que  j'ay 
receu  puis,  VIII  jours  son,  et  en  a  duré  la  poursuite  IIII  mois. 

1  Thomas  Portinari  avait  été  à  Bruges  le  chef  de  la  nation  de  Flo- 
rence et  le  banquier  des  Médicis  :  il  avait  été  élevé  au  rang  de  con- 
seiller des  ducs  de  Bourgogne. 


DE  COMMINES.  6.0 

Je  se  bien  que  n'ont  pas  tousjours  argent,  mes  y  veoient  mon 
besoing,  et  qui  me  fasoit  pis,  je  doutois  que  ste  dissimulacion 
ne  se  fist  à  l'apétit  de  ceux  qui  me  veullent  mal ,  car  partout 
mes  biens  estoient  embrouilliés.  Toutefois  je  vous  prie  que 
pour  cest  heure  n'en  facez  nul  samblant,  car  je  ne  désire  la 
malle  grâce  de  nul.  Je  n'ay  eu  le  vis  à  nul  de  vous  serviteurs, 
non  plus  que  à  l'autre,  mes  seulement  à  vous,  où  j'ay  plus 
d'espérance  que  en  nulle  autre  personne  qui  vive.  Je  vous  prie 
que  en  escrivant  à  vous  gens  à  Lion,  dites  seullement  se  mot, 
que  en  ce  qui  me  touchera,  qu'il  y  soient  dilligents,  et  tousjours 
me  pardonner  que  si  ardiment  vous  esciïps,  et  vous  prie  ne 
leur  en  mander  autre  chose,  car  tousjours  trouve  Fransois  Sas- 
set,  mon  amy. 

Le  roi  et  Madame  *,  puis  peu  de  jours,  me  donnent  espérance 
de  mes  affères  et  aux  prélats  prins  cant  et  moy  ont  donné  liberté 
d'aller  partout  et  restitué  les  pensions  de  leurs  frers.  De  ces 
choses  n'ay  jusques  icy  fet  nulle  poursuite,  mes  en  attenderay 
leur  plesir;  mes  les  presse  des  biens  que  m'ont  ostés  et  fet 
perdre,  car  d'autre  estât,  ni  office,  n'ay  nulle  envie. 

Segneur  Lorens,  je  vous  suplie  avoir  pour  recommandé  une 
matière  dont  n'a  guères  vous  ay  escript,  qui  s'adrèse  à  Rome, 
et  me  commandez  vostre  plesir,  et  vous  me  trouverez  prest  à  y 
obéir,  priant  à  Dieu,  segneur  Lorens,  qui  vous  doinst  tout  se 
que  vous  désirez. 

A  Dreux,  le  Ve  d'aust,  de  la  main  de 

Plus  que  tout  vostre, 

COMMYNES  S. 

Cependant  un  compte  modifié  par  de  nombreuses  réser- 
ves avait  été  signé  à  Dreux,  tel  que  Commines  l'avait 
écrit  de  sa  propre  main  : 

Nous,  Lorens  de  Médicis  et  Fransois  Sasset,  compaignons  à 

1  Madame  de  Beaujeu. 

1  Lettre  autographe,  qui  peut  donner  une  idée  de  l'ortographe  du 
seigneur  d'Argenton.  Benoist,  Lettres  de  Comynes,  p.  18. 


70  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Lion,  certefions  que  aujourd'huy,  date  de  ces  présentes,  avons 
conté  avec  monseigneur  d'Argenton  de  plusieurs  sommes  de 
deniers,  que  avons  eu  affère  ensamble  juques  aujourdui,  et  de 
tout  sommes  demoré  d'acort,  excepté  de  la  somme  de  V  mille 
escus  qu'il  nous  demande  pour  le  profit  de  deux  ans  finis  de 
mois  d'aust  dernièrement  passé,  pour  aucunes  sommes  d'argent 
que  avons  eu  de  ly  en  garde  ,  comme  estions  acoustumé  de 
fère  le  tams  passé,  se  que  ne  ly  avons  point  aloué,  ne  mis  en 
conte,  ains  sommes  demorés  d'acort  que  sy  ladite  somme  lui 
est  dû  ou  non,  s'en  remest  ledit  seigneur  à  la  discrésion,  juge- 
ment et  équité  du  dessus  dit  Lorens  de  Medisis,  et  en  tesmoing 
de  ce ,  avons  sine  ceste  présente  de  notre  main  et  marque 
acoustumé.  A  Dreux,  le  VIe  de  novembre,  l'an  IIIIXX  IX1. 

C'était  surtout  contre  les  réserves  énoncées  par  Cosme 
Sasseti  que  Commines  protestait  le  plus  vivement,  comme 
nous  l'apprend  la  lettre  suivante  de  Laurent  de  Médicis. 

Illustrissime  seigneur,  j'ai  reçu  par  le  même  messager  une 
lettre  de  Votre  Seigneurie,  et  mon  àme  est  pénétrée  du  regret 
d'apprendre  1  "état  d'irritation  où  paraît  vous  avoir  mis  le  dernier 
règlement  de  compte  de  Cosme  Sassetti  avec  Votre  Seigneurie. 
J'en  serais  bien  plus  désolé  encore  si  je  pouvais  croire  que  Votre 
Seigneurie  ait  suspecté  les  sentiments  de  ma  maison  envers  elle, 
à  qui  je  suis  si  infiniment  obligé  à  tant  de  titres  que  je  serais 
l'homme  le  plus  ingrat  du  monde  si  je  m'acquittais  envers  elle 
autrement  que  je  ne  le  dois,  vu  les  immenses  bienfaits  que  j'ai 
reçus  de  Votre  Seigneurie  dans  la  prospérité  et  dans  les  revers s. 

*  Archives  de  Florence. 

2  Anchora  raolto  maggiormente  me  dolerià,  se  per  questo  intendessi 
essere  nata  in  quella  alcuna  sinistra  opinione  dello  servitù  mio  verso 
VostraSignoria,  alla  quale  io  sono  tanto  obligato  per  infiniti  respecti, 
che  mi  pareria  meritare  il  nome  de  huomo  ingratissimo,  se  io  pagassi 
al  présente  quella  de  altra  moneta  che  io  li  debbo ,  per  raolti  benefki 
ricevuti  da  Vostra  Signoria  nelle  adversità  et  prosperità  mie. 


DE  COMMINES.  71 

Aussi,  examinant  à  fond  la  conscience  de  mon  devoir,  je  puis 
assurer  Votre  Seigneurie  que  ni  moi,  ni  aucun  des  miens  nous 
ne  ferons  jamais  rien  qui  puisse  l'indisposer  à  mon  égard 
ou  lui  faire  concevoir  une  mauvaise  opinion  de  moi.  Et  si  ce 
que  Cosme  Sassetti  a  dit  touchant  les  intérêts  de  Votre  Seigneu- 
rie, devait  avoir  ce  funeste  résultat ,  j'en  serais  affligé  jusqu'au 
fond  de  Tàme,  parce  que  ce  serait  contre  toute  vérité  et  contre 
mon  intention  intime.  Je  confesse  bien,  et  Votre  Seigneurie 
ne  l'ignore  pas ,  que  depuis  quelque  temps  notre  maison  de  Lyon 
a  essuyé  des  dommages  et  des  pertes  dune  si  grande  impor- 
tance que  vis-à-vis  de  ceux  qui  ont  été  ou  qui  seront  encore 
mes  clients,  comme  l'est  Votre  Seigneurie,  il  n'a  pas  été  pos- 
sible de  se  taire,  de  n'en  point  parler  et  de  ne  point  s'en  plain- 
dre, comme  l'a  fait  Cosme  Sassetti  :  c'est  là,  peut-être,  ce  qui 
aura  déplu  à  Votre  Seigneurie  ;  mais  elle  peut  être  assurée  que 
je  n'ai,  au  fait,  rien  à  discuter  avec  elle,  soit  à  propos  de  ce 
qu'elle  en  écrit,  soit  pour  tout  autre  motif,  Votre  Seigneurie 
pouvant  disposer  à  son  gré,  non-seulement  de  toute  la  somme  en 
contestation  avec  Cosme,  mais  de  toute  ma  fortune,  comme  de 
la  sienne  propre.  Que  Votre  Seigneurie  veuille  donc  me  croire, 
et  que  cette  affaire  se  termine  sans  qu'il  y  ait  le  moindre  nuage 
entre  elle  et  moi,  parce  que  je  fais  plus  d'estime  des  bonnes  grâces 
de  Votre  Seigneurie,  '  quelle  que  soit  sa  fortune,  que  de  n'im- 
porte quelle  somme  d'argent2. 

C'est  à  une  autre  lettre  de  Laurent  de  Médicis  que  Com- 
mines  répond  en  ces  termes  : 

Seigneur  Lorens  ,  non  obstant  toutes  mes  plaintes  que  je 
fesois  à  Cosme  Saset,  votre  serviteur,  des  rigoreux  termes  que 
me  tenoit  votre  meson  de  Lion ,  sy  ay-je  esté  forcé  par  ses 
remonstrances  de  fère    mon   donmage  et   m'acorder    à   votre 

1  In  ogni  sua  fortuna. 

2  Archives  de  Florence. 


72  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

volloir  et  au  sien.  Ledit  apointement  est  bien  mègre  pour 
moy,  car  sy  j'avois  afère  d'argent  durant  ce  terme,  je  n'en 
porois  finer.  Toutefois,  ce  que  j'en  ay  fet,  a  esté  pour  demorer 
en  votre  bonne  grâce,  à  laquelle  je  me  recommande  de  toute 
ma  puisance,  et  mes  affères.  Ledict  apointement  m'a  esté  gref 
ung  petit,  mes  il  m'a  forcé.  Des  nouvelles  de  dechà,  on  dit  que 
nous  avons  trois  rois,  nous  voisins,  qui  nous  menacent.  Les 
II  ont  des  affères  et  grans  emprinses,  pour  coy  croy  que  cest 
esté  ne  se  fera  point  grant  chose,  pour  Bretaigne  et  pour  l'Es- 
cluse.  En  Flandre  y  poroit  bien  avoir  débat,  mes  cella  est 
bien  d'autruy  et  ne  grève  point  ce  réaume.  L'un  seul  de  ces 
rois  ne  nous  asaudra  point;  ossy  n'y  feroit  point  son  profit. 
Pour  ceste  heure,  ne  se  autre  chose ,  sinon  que  tousjours  suis 
prest  à  vous  fère  service  :  priant  à  Dieu ,  seigneur  Lorens, 
qui  vous  doinst  acomplir  tout  ce  que  vous  désirez. 

A  Amboise,  le  Ve  de  mars. 

De  la  main  du  plus  que  tout  vôtre, 
Commynes. 

Au  seigneur  Lorens  de  Médias  *. 

En  même  temps,  Commines  chargeait  l'ambassadeur  Lau- 
rent Spinelli  de  recommander  le  soin  de  ses  intérêts  aux 
chefs  de  la  seigneurie  de  Florence. 

Spinelli  écrit  le  25  mars  1490  à  Laurent  de  Médicis  : 

Monseigneur  d'Argenton  m'a  écrit  une  lettre  et  m'a  fait 
parler  par  l'homme  qu'il  a  envoyé  ici,  en  me  priant  très-instam- 
ment de  vous  faire  part  de  ses  sentiments  et  de  vous  assurer 
qu'il  se  dit  votre  serviteur  et  ami  ;  il  me  prie  aussi  de  vous 
engager  à  le  traiter  comme  le  mérite  l'affection  qu'il  a  toujours 
témoignée  à  Votre  Magnificence.  J'écris  à  ce  sujet  à  Filippo  de 
Cagliano.  Pour  le  surplus,  vous  pourrez  vous  faire  montrer  la 
lettre  ». 

1  Archives  de  Florence. 
*  Archives  de  Florence. 


DE  COMMINES.  7:; 

Commines  n'en  repoussait  pas  moins  toutes  les  proposi- 
tions d'arrangement  qu'on  lui  adressait.  Cosme  Sasseti 
mandait  à  ce  sujet  à  Laurent  de  Mëdicis  : 

J'ai  bien  des  fois  réclamé  la  lettre  d'Argenton  et  votre  avis 
sur  la  manière  dont  vous  entendez  qu'on  le  paye.  Quant  à  lui, 
il  ne  veut  s'accommoder  en  aucune  façon  de  ce  vous  m'avez 
écrit  à  diverses  reprises  :  il  lui  semble  qu'on  le  traîne  en  lon- 
gueur, et  il  fait  des  plaintes.  Délibérez  donc  bien  vite  sur  ce 
qu'il  faut  faire  et  répondez -moi1. 

Comme  si  ces  difficultés  ne  suffisaient  point  pour  calmer 
l'activité  de  son  esprit,  Commines  intentait  en  même  temps 
un  procès  à  André  de  Vivonne  pour  faire  annuler  les  lettres 
royales  qui  lui  avaient  enlevé  la  sénéchaussée  de  Poitou. 
Nous  retrouvons  ici  l'avocat  Piédefer,  mais  la  partie  adverse 
lui  répliquait  assez  rudement  que  le  roi  n'avait  fait  que 
pourvoir  «  à  un  cas  insupportable  et  notoire,  que  Com- 
«  mines  avoit  esté  convaincu  d'avoir  eu  aucunes  intelli- 
«  gences,  conspirations  et  factions  avecques  aucuns  tenans 
«  parti  contraire  au  roy,  qu'à  ceste  cause  il  ne  povoit 
«  exercer,  ne  tenir  l'office  de  séneschal,  signanter  que  le 
«  danger  estoit  lors  sur  les  marches  dudict  pais  de 
«  Poictou  2.  » 

Commines,  expulsé  de  Talmont,  menacé  à  Argenton, 
s'était  retiré  au  château  de  Dreux,  et  là  aussi  il  avait  un 
procès  à  soutenir  contre  le  seigneur  d'Orval,  qui  contestait 
la  validité  de  la  vente  consentie  par  Alain  d'Albret. 

1   Archives  de  Florence. 
-  Mém.,  t.  III,  pr.  p.  152. 


74  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

C'était  au  monastère  de  Notre-Dame-la-Ronde ,  près  de 
Dreux,  qu'il  avait  déposé,  comme  une  offrande  qui  rappelait 
sans  doute  quelque  vœu  formé  dans  ses  heures  d'angoisse 
et  de  péril,  les  chaînes  qu'il  avait  portées  à  Loches  l. 

Un  rayon  de  bonheur,  bien  différent  de  celui  qu'on 
demande  aux  brûlantes  déceptions  de  l'ambition  politique, 
mais  que  donnent  les  joies  paisibles  et  pures  du  foyer 
domestique,  vint  éclairer  à  Dreux  la  vie  de  Commines,  après 
tant  de  souffrances  et  de  cruels  revers.  Il  avait  eu  déjà, 
probablement  pendant  son  séjour  à  Montsoreau  en  1485,  un 
enfant  qui  mourut  peu  après.  En  1490,  Hélène  de  Chambes 
qui  avait  intercédé  près  du  roi  pour  le  faire  sortir  de  sa 
cage  de  fer  de  Loches  et  qui  paraît  lui  être  restée  fidèle  et 
dévouée,  le  rendit  père  d'une  fille  qui  devait  vivre  et  trans- 
mettre le  sang  du  seigneur  d'Argenton  à  de  royales  généra- 
tions. 

Cependant  le  séjour  de  Dreux  n'était  pour  Commines 
qu'un  exil.  Il  n'aspirait  qu'à  revenir  à  la  cour  où  il  avait  à 
recouvrer  à  la  fois  son  influence  et  ses  richesses. 

1  Les  anneaux  des  chaînes  que  portait  Commines,  étaient  passés 
dans  une  côte  de  baleine,  qui  fut  conservée  avec  soin.  Elle  fut  exposée 
en  1863  au  concours  régionnal  de  Chartres  et  se  trouve  aujourd'hui 
au  musée  de  cette  ville.  Commines,  lors  de  sa  délivrance,  l'avait  offerte 
en  même  temps  que  ses  chaînes,  au  monastère  de  Notre-Dame-la- 
Ronde.  (Note  communiquée  par  M.  Beautemps-Beaupré.) 


DE  COMMINES. 


VII 


COMMINES    RENTRE    EN    FAVEUR   PRES    DE    CHARLES    VIII. 

Six  mois  à  peine  s'étaient  écoulés  depuis  la  fin  de  la 
captivité  de  Commines,  lorsqu'il  invoqua  auprès  d'Anne  de 
Beaujeu  les  services  jadis  rendus  à  Louis  XI,  pour  obtenir 
sa  rentrée  en  faveur  près  de  Charles  VIII. 

Dès  le  12  septembre  1489,  il  écrivait  à  Anne  de  Beaujeu  : 

Madame,  tant  et  sy  très-humblement  comme  je  puis,  me 
recommande  en  vostre  bonne  grâce.  Monseigneur  de  la  Heuse 
m'a  dit  ce  qu'il  a  plu  au  roy  me  mander  par  ly.  Madame,  je 
répute  ce  bien  et  honneur  venir  de  monseigneur  et  de  vous, 
et  vous  suplie  le  volloir  mestre  à  fin.  J'ay  fet  response  par 
escript.  Je  vous  supplie,  madame,  que  vous  plese  la  voir,  car 
j'ay  espérance  que  le  roy  et  vous  me  serez  bons  procureurs,  pour 
honneur  et  révérence  dou  roy  vostre  père.  Plèse  vous,  madame, 
me  commander  tousjours  vostre  bon  plaisir  pour  l'acomplir  à 
mon  pooir,  en  priant  à  Dieu  que  vous  doinst  bonne  vie  et  longue 
et  Tacomplissement  de  vostre  désir. 

Escript  à  Dreux,  ce  XIIe  jour  de  septembre. 

Vostre  très-humble  et  très-obéyssant  serviteur, 
Commynes  *. 

Commines  obtint,  paraît-il,  au  mois  de  janvier  1490, 
l'autorisation  de  reparaître  à  la  cour,  qui  se  trouvait  à  Mou- 

'  Mém.,  t.  III,  pi.  p.  194. 


76  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

lins.  Ce  fut  de  là  qu'il  adressa  la  lettre  suivante  au  duc  de 
Bourbon  : 

Monseigneur,  si  très-humblement  comme  je  puis,  me  recom- 
mande à  vostre  bonne  grâce.  L'arrivée  de  monseigneur  le  prince 
a  esté  icy  très-bonne  pour  quelque  brouille  encommencé  pour  le 
fait  de  cette  guarde,  où  le  roy  a  très-sagement  procédé.  Je  crois, 
monseigneur,  que  le  roy  désire  vostre  venue,  et  si  fait  chacun,  se 
me  semble.  Des  nouvelles  n'en  sçay  nulles  qne  celles  que  chacun 
jour  vous  sont  envoyées.  Il  a  pieu  au  roy  commander  la  pension 
que  j'avoys,  quand  il  me  désapointa  l'office  ;  mais  il  ne  tiendra 
qu'aux  gens  de  finances  qu'il  ne  se  fasse,  et  n'y  ai  embesogné  que 
luy.  Il  me  semble,  monseigneur,  que  ceux  qui  ont  loy  de  parler 
à  luy,  aisément  luy  font  entendre  la  raison.  Vous  me  pouvez, 
monseigneur,  tousjours  commander  vostre  bon  plaisir  pour 
l'acomplir  à  mon  pouvoir.  Priant  à  Dieu,  monseigneur,  qui  vous 
doint  bonne  vie  et  longue  et  accomplissement  de  tout  ce  que  vous 
désirez. 

A  Molins,  le  4  de  janvier. 

De  la  main  de  vostre  très-humble  et  très-obéissant  serviteur, 

Philippe  de  Commynes. 

A  mon  très-redoute  seigneur,  monseigneur  le  duc  de  Bourbon- 
nois  et  d'Auvergne  '. 

Ce  qui  démontre  suffisamment  que  Commines  avait 
reconquis  son  ancienne  position ,  c'est  que ,  dès  le  mois 
d'avril  1491 ,  intervient  un  contrat  entre  Alain  d'Albret 
et  lui,  où  il  est  dit  que  le  sire  d'Albret,  n'ayant  pu  le  mettre 
dans  la  possession  des  terres  d'Avesnes  et  de  Landrecies, 
«  obstant  aucunes  coustumes  du  pays  de  Hénault,  »  lui 
confirme  celle  du  comté  de  Dreux,  dont  il  restera  saisi,  tant 
que  les  sommes  par  lui  avancées  ne  seront  pas  rembour- 

1  Bihl.  imp.  de  Saint-Pétersbourg,  Poe.  français,  vol.  71,  n°  89 


DE  COMMINES.  77 

sées,  et  y  ajoute  la  vente  d'une  maison  nommée  la  Picque- 
muse,  située  à  Paris,  près  du  palais  des  Tournelles.  Il  est 
à  remarquer  en  effet  que  Commines  se  maintient  dans  la 
jouissance  de  la  terre  de  Dreux,  malgré  divers  procès  qu'en- 
gagent Jean  d'Albret,  comte  de  Nevers  et  seigneur  d'Orval, 
et  Jacques  d'Estouteville,  baron  d'Ivry  :  il  prend  même, 
dès  le  mois  de  novembre  1490,  le  titre  de  comte  de  Dreux  '. 

D'autre  part,  l'influence  politique  de  Commines  renaît 
de  jour  en  jour,  combattue  et  contestée ,  il  est  vrai ,  par 
ceux  qui  le  craignent  ou  le  méprisent,  mais  s'imposant 
malgré  eux,  tant  son  habileté  est  grande. 

Cosme  Sasseti  écrivait  de  Lyon,  le  16  juillet  1490,  à 
Laurent  de  Médicis  : 

Monseigneur  d'Argenton  a  recouvré  la  liberté  d'aller  partout 
et  est  parti  d'ici  pour  une  de  ses  terres.  Néanmoins  je  ne  crois 
pas  qu'il  retourne  à  la  cour  en  ce  moment,  parce  que  sa  monnaie 
n'y  aurait  point  cours 3. 

La  fortune  du  sire  d'Argenton  s'était  déjà  relevée,  lorsque 
Sasseti  mandait  l'année  suivante  à  Laurent  de  Médicis  : 

J'ai  reçu  votre  lettre  du  24  du  mois  passé,  ainsi  que  la  lettre 
destinée  à  monseigneur  d'Argenton  à  qui  je  l'ai  remise  :  il  est 
resté  très-satisfait  de  votre  bienveillance  envers  lui,  il  m'en  a 
beaucoup  remercié  et  paraît  désirer  de  rester  votre  ami.  Je  l'ai 
assuré  que  de  votre  côté  vous  ne  négligeriez  rien  dans  ce  but.  Il 
est  continuellement  ici,  nageant  entre  deux  eaux.  C'est  un  bomme 

1  Le  catalogue  Joursanvault  (n°  1225)  cite  un  acte  de  foi  et  hom- 
mage rendu  le  22  décembre  1490  à  Philippe  de  Commines,  comte  de 
Dreux  et  seigneur  d'Argenton ,  par  Michel  Deschamps  pour  un  fief 
relevant  du  comté  de  Dreux.  (Archives  des  Basses-Pyrénées.) 

2  Archives  de  Florence. 


78  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

sage  et  subtil  '.  Je  ne  sais  encore  de  quel  côté  il  abordera  :  vous 
le  saurez  bientôt 2. 

Huit  jours  après  ,  Commines  répondait  à  Laurent  de 
Médicis  : 

Seigneur  Lorens,  je  me  recommande  à  vous  de  toute  ma  puis- 
sance. J'ay  resu  vos  lettres  par  Cosme,  et  vous  prie  continuer  en 
se  bon  pourpos  envers  moy.  Vous  avez  assez  su  la  prinse  de 
Nantes,  qui  est  cité  petite  et  grans  faubourg,  la  mieux  garnie  de 
pourtaux  et  de  tours  et  de  murailles,  que  nulle  autre  que  j'aie 
jamès  veue,  et  de  fousés  taillés  en  roc,  mal  mésonnée,  et  est  la 
fin  de  la  rivière  de  Lère  et  l'entrée  de  la  mer  de  se  costé  de  Ber- 
tagne,  d'artillerie  assez  pourvue,  et  duché.  Le  treté  a  esté  lonc, 
et  grant  mervilles  que  n'a  esté  découvert,  car  il  est  passé  par  beau- 
coup de  mains,  et  en  estoit  assez  averty  le  marésal  de  Bertainge  ; 
mes  il  ne  le  povoit  croire,  pour  le  parentage.  Madame  Anne  ne 
tient  plus  que  Rennes,  ville  grande  et  fort  peuplée,  loins  de  mer. 
Le  roy  tient  les  présents  païs,  sauf  un  apellé  Redon,  qui  est  ville 
très-feble,  et  n'y  saront  mètre  gens,  que  le  roy  ne  la  preinge  en 
VI  jours,  sy  elle  n'est  secourue.  Six  mois  après,  Rennes  dira  le 
mot  par  famine.  On  n'osa  fère  nulle  asamblée  pour  tirer  outre 
Nantes,  de  peur  que  cella  ne  descovrit  l'emprinse. 

Autres  petites  villes  tient  ladite  dame  au  bas  de  Bertainge, 
mes  niens  fort.  Juques  icy  n'est  désendu  nuls  Englès  ;  sy  faut-il 
que  le  secours  vienge  de  là  ou  que  le  roy  ait  Bertainge,  synon, 
que  le  roy  des  Romains  et  de  Castille  ficent  grant  effors  par  leur 
fons,  qui  samble  mal  aparant,  car  on  dit  que  ne  s'atendoient  de 
rien  fère  jusques  Fan  qui  vient.  Il  samble  que  Dieu  meine  lès  fets 
du  roy,  car  il  viennent  mieux  que  l'on  ne  s'atendoit.  Le  mariage 
estoit  mal  profitable  ;  pour  le  fils  ût  esté  milleur  que  pour  le  père, 
et  les  Englès  usent  plus  prins  la  matière  à  ceur,  qui  est  nacion 

1  Egli  è  del  continue,  qui  et.  stassi  infra  due  aque,  riputato  home- 
savio  et  sottile. 

s  Archives  de  Florence. 


DE  COMMINES.  79 

puisante  et  riche  et  gens  biens  crains  pour  les  batailles,  et  n'a 
pas  tenu  à  eux  les  sésons  passées,  que  il  ne  se  soient  espreuvés 
en  toutes  autres  choses,  et  ne  sont  point  crains  desà. 

Maint  an  a  que  la  couronne  de  France  tint  Bertainge,  se  ne 
fusent-il  et  a  esté  encore  plus  bas  ;  mes  par  une  bataille  fut  reco- 
vrée.  Pluisieurs  désireroient  que  le  roy  espousât  cette  fille  de  Ber- 
tainge pour  avoir  pés  à  se  bout,  à  l'aquit  de  sa  conscience,  et 
seroit  une  grant  ajonsion  pour  cette  couronne  :  autrement  poroit 
bien  durer  la  guerre  encore.  Sy  n'estoit  pour  les  Englès,  le 
demorant  de  ladite  duché  ne  dureroit  ung  mois  ;  ils  n'ont  nul 
homme  de  seur  qne  le  prinse  d'Orange,  qui  à  cette  nécessité  ne  l'a 
vollu  lesser  encore,  mes  dit  ne  la  transporter  point,  mes  atendre 
la  fortune  dedans  Rennes. 

Je  fais  mon  conte  que  d'icy  à  XII  jours,  l'armée  du  roy  sera 
devant  Redon.  Conquérir  Honguerie  et  recouvrer  Bertainge,  est 
grant  emprinse  ;  et  les  Bertons  désiroient  homme  qui  se  tînt  sur 
le  lieu.  La  parsonne  de  ladite  dame  est  fort  louée  et  afecsionnée 
à  se  roy  des  Romains.  Je  croy  que  selon  la  profécie  du  roy  Louis,  à 
qui  Dieu  face  pardon,  que  Italie  demora  encore  en  pès  aucuns  ans. 

J'espère  bref  la  délivrance  de  monseigneur  d'Orléans.  Diverses 
opinions  y  a  en  cette  court;  mes  notre  roy  est  très-sage  et  aime 
le  harnès.  Cosme  vous  escripra  le  demorant,  qui  en  set  plus  [que] 
moy,  mes  je  me  soucie  bien  qui  vous  lira  cette  mavesse  lettre. 
Priant  à  Dieu,  seigneur,  qui  vous  doinst  acomplir  tout  se  que 
vous  désirez. 

A  Monsoreau,  le  XXIe  d'avril. 

J'ai  parlé  à  Cosme  d'une  carte  où  est  comprins  Guinée,  j'en 

tiens  le  double. 

Plus  que  tout  vôtre, 

Commynes  '. 

Si  Commines  nageait  entre  deux  eaux,  c'était  afin  de 
cacher  de  nouvelles  intrigues  :  le  moment  n'était  pas  éloigné 

1  Archives  île  Florence. 


80  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

où  on  allait  voir  combien  il  était  «  sage  et  subtil.  »  Il  avait 
retrouvé,  à  la  cour  de  Charles  VIII,  le  seigneur  de  Miolans, 
naguère  associé  comme  lui  aux  mesures  les  plus  violentes 
de  Louis  XI  contre  la  maison  de  Savoie.  Le  seigneur  de 
Miolans  parvint  à  s'emparer  de  l'esprit  faible  et  inquiet  de 
Charles  VIII,  déjà  impatient  de  se  dérober  à  la  tutelle 
de  ceux  qui,  jusqu'alors,  avaient  gouverné  en  son  nom  ;  et 
son  premier  soin  fut  d'entraîner  le  roi  hors  du  château  du 
Plessis,  dans  une  partie  de  chasse  où  l'on  amena  devant  lui 
le  duc  d'Orléans ,  délivré  de  sa  prison  de  Bourges ,  qui 
recouvra  tous  ses  honneurs.  Ce  fut  ainsi,  observe  Saint- 
Gelais,  que  Charles  VIII  fit  un  tour  de  prince  magnanime, 
et  que  le  duc  d'Orléans  se  trouva  pour  jamais  obligé  de  lui 
faire  service. 

Le  triomphe  du  duc  d'Orléans  était  celui  de  Commines. 
Peu  de  jours  après,  le  25  juillet  1491,  Charles  VIII,  ne  se 
contentant  pas  de  renoncer  à  tout  droit  de  confiscation,  lui 
fit  don,  sous  prétexte  des  garanties  invoquées  contre  la  cou- 
ronne, d'une  somme  de  trente  mille  livres,  bien  supérieure 
à  ce  dont  il  avait  besoin  pour  indemniser  les  La  Trémoïlle. 
Il  semble  aussi,  vers  cette  époque,  avoir  recouvré  les  pen- 
sions dont  il  jouissait  autrefois. 

Un  autre  complice  de  Commines ,  Dunois ,  dominait  en 
Bretagne.  Il  se  réconcilia  aussi  avec  Charles  VIII.  1 

1  Danois  mourut  au  milieu  de  ses  succès  le  25  novembre  1491. 
C'était  «  un  très-sage  chevalier,  rempli  de  très-bon  conseil  sur  toutes 
«  les  concurrences  d'estat  qui  pouvoient  survenir.  (Godefroy,  p.  95.) 
Comme  Commines,  il  aimait  les  lettres  ;  il  possédait  dans  sa  biblio- 
thèque des  manuscrits  précieux  et  plusieurs  volumes  imprimés  dont 
rénumération  ne  sera  pas  sans  intérêt  pour  l'histoire  de  la  typographie 
avant  1492  :  La  mer  des  histoires.  —  Orose.  —  Eticques  et  politicques. 


DE  COMMINES.  81 

Le  6  septembre  1491,  l'ancien  parti  des  princes  du  sang 
est  reconstitué.  Un  traité  d'alliance  est  signé  à  la  Flèche 
par  les  ducs  d'Orléans  et  de  Bourbon,  les  évêques  d'Alby 
et  de  Montauban,  le  comte  de  Dunois,  Miolans  et  Du  Bou- 
chage, «  pour  servir  le  roy  Charles,  défendre  et  garder  sa 
«  personne,  redresser  le  fait  de  son  royaume  et  soulager 
«  son  peuple.  »  Les  auteurs  de  cette  ligue  s'engagent  aussi  : 
«  à  s'aimer  l'un  l'autre,  et  à  se  porter,  favoriser,  soustenir 
«  et  tascher  de  se  mettre  l'un  l'autre  en  la  bonne  gràce  du 
«  roy1.  »  Une  prudence  excessive,  mais  dictée  par  l'expé- 
rience, peut  seule  expliquer  ici  l'absence  du  nom  de  Com- 
mines. 

L'œuvre  de  Miolans  et  de  Dunois ,  dirigée  probablement 
parle  seigneur  d'Argenton,  fut  le  mariage,  aussitôt  accom- 
pli qu'annoncé,  du  roi  de  France  et  de  la  jeune  duchesse 
de  Bretagne.  Si  Commines  ne  parvint  point  à  réunir  la 
Flandre  à  la  France,  ce  fut  peut-être  à  lui  qu'elle  dut  le 
territoire  que  baigne  l'Océan.  La  patrie  d'Artevelde  avait 
résisté  ;  la  terre  du  duc  Noménoé  se  souvint  de  Duguesclin 
et  ne  se  plaignit  point  de  devenir  française. 

Anne  de  Bretagne  se  montra  très-reconnaissante  à  l'égard 

—  Le  propriétaire.  —  Le  mirouer  de  vie  humaine.  —  Le  mirouer  de 
la  Rédemcion.  —  Mélusine.  —  Le  vieil  testament.  —  Le  doctrinal  de 
la  court. —  Fasciculus  temporum.  —  Le  confessional  Jarson.  —  Mague- 
lonne.  — Sidrach.  —  Pourchas.  —  Le  romant  de  la  Rose.  —  Boèce  : 
de  consolacion.  —  Bonnes  meurs.  —  Mandeville.  —  Les  commentaires 
César.  —  L'art  de  chevalerie.  —  Le  lucidaire.  —  Le  doctrinal  des 
crestiens.  —  L'assault  de  Roddes.  —  Le  livre  des  vices  et  vertus.  — 
La  vengence  de  Jhérusalem.  —  Prudence  et  Mélibée.  —  Le  lay  des 
trespassés,  et  plusieurs  autres  petits  traictiés.  (Bibl.  imp.  de  Paris. 
Ms.  fr.  2912,  f»  81  v°.) 

'  Godefroy,  Histoire  de  Charles  VIII,  p.  616. 

commines.  —  II.  6 


82  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

de  ceux  qui  avaient  négocié  son  mariage  ;  c'est  Commines 
qui  nous  l'apprend  dans  une  lettre  à  Laurent  de  Médicis  : 

Seigneur  Laurent,  je  me  recommande  à  vous  autant  que  je 
puis,  et  je  vous  remercie  d'avoir  bien  voulu  m'écrire  et  de  ce  que 
vous  m'avez  fait  dire  par  Corne.  Vous  serez  informé  du  change- 
ment de  ce  mariage  :  les  voisins  de  la  Bretagne  en  éprouvent 
une  grande  allégresse  ;  ceux  de  la  Picardie  et  de  la  Champagne 
ne  se  réjouissent  pas  autant  '.  Le  roi  restituera  honorablement  la 
fille  du  roi  des  Romains  2,  et  tâchera  de  nous  procurer  la  paix  : 
je  crois  bien  que  jusque  là  nous  aurons  des  allées  et  des  venues. 
Monseigneur  d'Orléans  et  monseigneur  de  Bourbon  nous  ont 
beaucoup  servi,  car,  par  la  force,  on  n'en  serait  pas  venu  à  bout 
cette  année.  Le  roi  donne  une  très-grande  autorité  à  ces  deux 
ducs,  qui  sont  grands  amis,  et  il  les  a  pris  pour  chambellans 
pour  faire  tout  passer.  Je  pense  que  les  choses  resteront  sur  ce 
pied  un  peu  de  temps.  Le  même  prince  a  fait  le  duc  d'Orléans, 
gouverneur  de  Normendie,  il  y  a  trois  jours,  ce  qui  est  une 
marque  de  ce  je  vous  dis  plus  haut.  Tout  le  monde  loue  fort  la 
nouvelle  reine,  et  elle  se  montre  très-obligée  envers  ceux  qui  ont 
mené  cette  affaire.  Je  serai  encore  homme  de  cour  pendant  deux 
mois,  toujours  prêt  à  vous  servir  partout  où  je  pourrai.  Priant 
Dieu,  seigneur  Laurent,  qu'il  vous  donne  l'accomplissement  de 
tout  ce  que  vous  désirez. 

Ecrit  à  Tours,  le  IIIe  de  décembre. 

Corne  vous  écrira  plus  au  long  touchant  les  autres  affaires  de 
ce  pays.  Le  pius  qUe  tout  vôtre, 

COMMYNES   3. 

*  Le  12  juillet  1491,  Maximilien  adressa  aux  populations  de  la  Bour- 
gogne un  manifeste  où  il  leur  annonça  qu'il  ne  tarderait  point  à  les 
affranchir  de  la  domination  française. 

2  Déjà  dans  une  lettre  du  29  juin  1479,  le  comte  Engelbert  de 
Nassau  avait  engagé  Charles  VIII  à  renvoyer  Marguerite  à  son  père  : 
«  ce  qui  seroit  un  grand  commencement  de  bien.  »  Documents  fran- 
çais à  Saint-Pétersbourg . 

3  Archives  de  Florence. 


DE  COMMINES.  83 

Quelques  jours  après,  Laurent  Spinelli  écrit  de  Lyon  à 
Laurent  de  Médicis  : 


J'ai  envoyé  à  Corne  votre  lettre  du  2  et  celle  du  seigneur 
d'Argenton  :  il  vous  répondra,  comme  il  lui  appartient,  puisque 
c'est  une  affaire  qu'il  doit  mener  lui-même.  Quant  à  ce  qui  a  été 
fait  par  l'abbé  de  San- Antonio  ' ,  je  pense  que  le  roi  finira  par 
céder  à  votre  réclamation  :  il  s'y  conformera  comme  il  convient, 
et  il  vous  fera  de  plus  indemniser.  Je  crois  que  le  seigneur  d'Ar- 
genton  restera  notre  ami  ;  et  pour  ne  pas  l'irriter,  je  lui  ai  tou- 
jours dit  que,  si  Dieu  nous  faisait  la  grâce  de  réussir  et  de  nous 
dédommager  d'une  partie  des  torts  que  vous  avez  soufferts  du 
temps  de  Lionetto  -,  vous  lui  feriez  bien  sa  part  :  j'estime  que 
cet  espoir  l'engagera  à  faire  quelque  chose  et  même  beaucoup 
s'il  ajoute  foi  à  ma  parole  3. 

Laurent  Spinelli  ne  se  trompait  point  :  Commines  tenait 
beaucoup  à  conserver  l'amitié  de  Laurent  de  Médicis,  et, 
quelques  jours  après,  il  lui  adressait  une  longue  lettre,  où 
il  embrassait  de  ses  regards  toute  la  situation  politique  de 
l'Europe,  depuis  les  menaces  du  roi  des  Romains  et  du  roi 
d'Angleterre  jusqu'aux  combats  qui  se  livrent  à  Grenade, 
sans  omettre  l'espoir,  mal  justifié,  qu'il  nourrit  déjà,  de  voir 
naître  bientôt  un  héritier  de  la  couronne  de  France  : 

Seigneur  Lorens,  je  me  recommande  bien  fort  à  votre  bonne 
grâce  et  vous  mercie  de  vous  lettres.  Desà  n'est  riens  sourvenu 
puis  se  mariage,  qu'à  la  vérité  est  grant  exemple  de  fortune, 
comme  disent  vous  dites  lettres,  car  le  roy  l'a  espousée  comme 

.    4  Cf.  Desjardins,  t.  I,  p.  230. 

2  Lionetto  de  Rossi.  La  banque  de  Lyon,  qu'il  dirigeait,  avait 
éprouvé  de  fortes  pertes. 

3  Archives  de  Florence. 


84  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

vraye  duchesse  et  héritière  de  Bertainge,  avec  très-grant  douère. 
Mes,  se  que  plus  les  aide  après  Dieu,  a  esté  la  honne  délibéracion, 
qu'il  avoient  d'eux  bien  défendre  et  la  grant  réparacion  qu'il 
avoient  fet  à  la  ville  de  Rennes,  et  sans  cella  riens  ne  s'en  fût 
fet,  et  s'y  est  fort  sagement  conduit  le  prinse  d'Oranges,  et  bon 
besoing  ly  a  esté,  car  sy  les  Allemans  ussent  entendu  ledit 
mariage,  il  ût  esté  en  grant  dangier  de  sa  parsone  et  tous  ceux 
qui  s'en  melloient. 

De  la  pès  de  Honguerie,  nous  la  tenons  pour  fette  au  profit  et 
honneur  du  roy  de  Behaigne,  avec  queque  poy  de  soupeson  de 
guère  par  desà.  Mes  le  plus  dangereux  est  le  roi  d'Engleterre  et 
solicite  les  autres.  Le  roy  d'Espainge  n'a  point  encore  fet  en 
Grenade,  mes  la  chose  ne  peut  guère  durer.  Partout  y  a  embas- 
sadeurs,  et  puis  aucuns  seigneurs  d'Allemainge  ne  désirent  point 
le  roy  des  Romains  trop  grant.  Toutfois  il  leur  demande  ayde  : 
ne  se  sy  la  ly  front.  On  en  a  yci  petite  crainte. 

Puis  aucuns  jours,  c'est  cuidé  prendre  Mes  par  intelligence 
de  ung  des  XIII  gouverneurs  de  la  ville,  et  si  mesieur  Gracian 
de  Gevaro  ùteu  ses  gens  au  jour  qu'il  avoit  prins,  et  un  autre 
gentilhomme  de  Loreine,  la  chose  ne  fût  point  faillye.  Et  depuis 
avoient  reprins  jour  au  XXVe  de  se  mois  de  genvier,  auquel  ledit 
gouverneur  devoit  avoir  la  guarde  d'une  porte,  car  il  en  ont  la 
guarde  tour  à  tour.  Ung  portier  les  a  descouvers,  et  a  ledict  gou- 
verneur esté  prins  :  s'ût  esté  au  profit  de  monseigneur  de 
Loreine.  Le  roy  se  fet  ung  très-beau  prinse  et  sage,  et  tous  ses 
voisins  quièrent  son  amitié,  etay  espérance  que  Dieu  ly  donnera 
quequefois  ung  beau  fils  d'esté  reyne,  qui  sera  sage  dame.  Et 
atant  fais  fin  à  este  mavesse  lettre,  priant  à  Dieu,  seigneur 
Lorens,  qu'il  vous  doinst  l'accomplisement  entier  de  vous  désires. 

A  Orléans,  le  XIIIe  de  janvier, 

De  la  main  du  plus  que  tout  vôtre, 
Commynes. 

Au  seignew  Lorens  de  Médicis  '. 

1   Archives  de  Florence. 


DE  COMMINES.  85 

Trois  mois  après,  Laurent  de  Médicis  descendait  au 
tombeau,  laissant  après  lui  une  gloire  et  une  puissance 
dont  ses  héritiers  ne  surent  pas  toujours  porter  le  poids,  et 
la  première  lettre  que  Commines  adressa  à  Pierre  de  Médi- 
cis qui  lui  succéda,  reproduisit  une  de  ces  réclamations  pécu- 
niaires qui  remplirent  une  trop  grande  partie  de  la  vie  du 
seigneur  d'Argenton  : 

Seigneur  Pierre,  je  me  recommande  à  vous,  tant  comme  je 
puis.  N'a  guères  que  moy  estant  à  Paris,  dis  à  Pellegrin  Lorin, 
qui  receut  pour  moy  VI  mille  frans,  qui  m'estoyent  deus  en  la 
ville,  pour  ce  que  c'estoit  monnoye,  et  n'avois  homme  qui  si  bien 
s1!  cognust,  et  aussi  pour  ce  que  me  fiois  de  ly,  car  il  a  XX  ans 
que  hante  fort  en  mon  logis,  se  qu'il  fist,  et  ly  ordonnay  bailler 
ladite  somme  par  la  ville  à  aucuns,  au  bout  d'un  jour  ou  II,  sus 
qu'il  estoit  en  franchise  avec  son  frère  Philippe,  qui,  à  ce  jour 
avoit  esté  prins  pour  debte  et  par  le  moyen  dudit  Pellegrin 
échapé.  Auquel  lieu  allay  parler  aux  deux.  Après  plusieurs 
parolles  me  rendirent  partie  de  mon  argent  ;  du  surplus,  montant 
deux  mille  VIe  frans,  s'obliga  à  moy  devant  notaires  ledit  Pelle- 
grin de  me  payer  ladite  somme  dedans  troys  moys,  et  voulentiers 
lui  eusse  preste,  sans  se  mettre  en  ce  dangier,  car  je  luy  pour- 
chassois  du  bien  par  mariage  :  toutesfois  n'a  guères  s'en  est  party, 
sans  me  riens  mander,  ne  advertir,  et  ne  sçay  où  il  est  tiré.  Pour 
quoi  doubte  à  grant  paine  recouvrer  mon  argent,  et  pour  ce  vous 
prie  qu'il  vous  plaise  mander  Philippe  son  frère,  devant  vous, 
lequel  je  tiens  cause  de  ce  que  par  son  dit  frère  m'a  fait,  dont  en 
riens  ne  me  mescontente,  mais  que  recouvre  le  mien,  et  lui  dire 
se  qui  vous  samblera  propice,  affin  qu'il  face  dilligence  que  son 
frère  me  paye.  Il  vous  alléguera  quelque  transport  que  me  fist 
ledit  Pellegrin  d'une  debte  du  trésorier  de  Bretaigne  ;  mais  je 
n'en  ay  riens  peu  recouvrer.  Pour  quoy  de  rechief  vous  supplie 
vous  employer  pour  moy  en  ceste  matière  et  m'en  faire  res- 
ponce  ;  tels  tours  ne  proufïïtent  point  aux  bons  marchans.  Et 


86  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

si  en  riens  vous  plaist  m'employer,  savez  que  tousjours  suis  à 

votre  commandement.  Priant  à  Dieu,  seigneur  Pierre,  que  vous 

doint  tout  ce  que  vous  désirez. 

Dreux,  ce  IXe  d'aoust. 

Le  tout  vôtre, 

Philippe  de  Commynes. 
A%  seigneur  Pierre  de  Me'dicis  *. 

La  lettre  suivante  présente  plus  d'intérêt  :  Commines 
venait  d'être  envoyé  à  Senlis  pour  négocier,  au  nom  du  roi 
de  France  2,  un  traité  qui  devait  confirmer  l'union  de  la 
Bretagne  et  de  la  France,  ramener  la  paix  sur  les  frontières 
des  Pays-Bas  et  calmer  le  ressentiment  de  Maximilien  : 

Au  seigneur  Pierre  de  Médicis. 

Seigneur  Pierre,  je  me  recommande  à  vous  autant  comme  je 
puis.  J'ai  receu  l'es  lettres  qu'il  vous  a  pieu  n'a  guères  m'escripre, 
et  en  ay  dit  le  contenu  au  roy  et  à  nul  autre.  Et  à  ce  que  j'ay 
entendu  par  sa  responce,  crois  que  le  trouverez  tel  envers  vous, 
comme  luy  et  ses  prédécesseurs  ont  esté  envers  vostre  maison. 
Et  s'il  y  a  faulte  en  ce  que  je  vous  dis,  elle  viendra  de  vous, 
comme  plus  à  plain  j'ay  dit  à  Fransquin  Norry  pour  ce  vous 
escripre. 

Au  seurplus  à  ce  matin  a  esté  conclu  la  paix  entre  le  roy  et 
l'archeduc  Philippes,  en  la  présence  des  embassadeurs  de  l'empe- 
reur et  du  roi  des  Rommains.  Je  vous  en  envoyé  le  gros,  car  les 
choses  ne  sont  pas  encore  couchées  par  le  menu,  ne  ne  seront  de 
huyt  jours.  J'ay  esté  présent  aux  choses  dessus  dictes,  Il  y  avoit 
icy  embassadeurs  pour  le  comte  Palletin  et  pour  les  Suysses  et 
tous  tendans  à  fin  pour  estre  médiateurs  de  ceste  paix. 

Quant  votre  homme  sera  venu,  je  le  adresseray  envers  le  roy 

1  Archives  de  Florence. 
h,  t.  II,  p.  318. 


DE  COMMISES.  87 

et  partout  ailleurs,  là  où  ge  pourray.  Et  si  en  autre  chose  vous 
plaist  m'emplo^er,  vous  me  trouverez  tousjours  à  votre  com- 
mandement. Priant  à  Dieu,  seigneur  Pierre,  qu'il  vous  doint 
accomplissement  de  tout  ce  que  vous  désirez. 
Escript  à  Senlis,  le  VIIIe  jour  de  niay. 

Le  tout   vôtre, 

COMMYNES  *. 

Ce  fut  en  vertu  des  dispositions  du  traité  de  Francfort, 
renouvelées  par  le  traité  de  Senlis,  que  Commines  recouvra 
ses  domaines  héréditaires  qui  avaient  été  confisqués  lors  de 
sa  trahison  ;  mais  rien  ne  permet  de  croire  qu'il  ait  revu  le 
foyer  paternel  et  les  campagnes  dans  lesquelles  il  ne  pouvait 
plus  retrouver  une  patrie  2. 

L'homme  de  Pierre  de  Médicis  que  Commines  se  char- 
geait «  d'adresser,  »  c'est-à-dire  de  guider  et  de  conduire, 
se  nommait  Francesco  délia  Casa.  Nous  reproduirons  quel- 
ques-unes de  ses  dépêches  à  Pierre  de  Médicis  : 

La  première  est  du  18  juin  1493  : 

Je  vous  écrivis  la  dernière  fois,  que  madame  de  Bourbon 
m'avait  demandé  si  vous  seriez  content  que  le  roi  de  France 
vous  fit  entrer  dans  la  nouvelle  ligue  entre  le  Pape,  les  Vénitiens 
et  Milan  :  répondez  à  ce  sujet  par  le  premier  courrier.  Monsei- 
gneur d'Argenton  m'en  a  depuis  touché  un  mot,  et  vous  savez 
combien  cela  importe.  Je  me  recommande  à  Votre  Magnificence. 
Je  n'ai  rien  de  plus  à  vous  dire  pour  cette  fois,  sinon  qu'il  me 

1  Archives  de  Florence. 

2  La  maison  d'Albret  réclama  la  terre  d'Avesnes,  en  vertu  du  traité 
de  Senlis,  «  par  lequel  avoit  été  décidé  que  chascun  retourneroit  au 
«  sien  ;  »  mais  ce  domaine  resta  à  Charles  de  Croy,  prince  de  Chi- 
may,  qui  avait  épousé  Louise  d'Albret.  (Documents  cités  par  M.  Rah- 
lenbeck.) 


88  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

paraît  certain  que  je  mènerai  à  bonne  fin  ce  que  vous  m'avez 
confié,  sans  que  nous  en  recevions  ni  grief,  ni  tort  aucun.  Je 
regrette  seulement  que  nos  amis,  que  vous  savez,  ont  en  quelque 
sorte  apprivoisé  quelques-uns  de  ces  seigneurs  avec  lesquels  j'ai 
affaire  et  qui  désiraient  pouvoir  encore  tirer  quelque  chose  de 
nous.  Monseigneur  d'Argenton  en  est  un,  et  néanmoins  il  est 
tout  vôtre  ',  mais  le  gouvernement  est  ici  tel  aujourd'hui  que 
personne  ne  peut  faire  fond  sur  rien  et  qu'on  n'y  voit  que  con- 
fusion 2. 

La  seconde  est  écrite  dix  jours  après  : 

Le  roi  revint  ici  samedi  passé,  qui  était  le  22  de  ce  mois,  au 
soir.  Le  lendemain  matin,  dimanche,  je  fus  introduit  par  mon- 
seigneur d'Argenton  auprès  de  Sa  Majesté,  et  j'eus  ma  première 
audience  dans  un  petit  cabinet  à  l'usage  privé  du  roi,  où  se  pres- 
saient une  soixantaine  des  principaux  et  plus  grands  seigneurs 
du  royaume.  Sa  Majesté,  un  faucon  sur  le  poing,  ouvrit  votre 
lettre,  y  jeta  un  rapide  coup  d'œil,  puis  voulut  lui-même  la  lire  et 
la  connaître  tout  entière.  Après  cette  lecture,  il  se  retira  avec  le 
sénéchal  et  monseigneur  d'Argenton,  et  ayant  pris  connaissance 
de  la  lettre  de  la  Seigneurie  et  délibéré  avec  eux,  il  me  dit  que 
j'étais  le  bien  venu,  qu'il  me  ferait  bientôt  entendre  et  qu'il  me 
ferait  donner  réponse  de  mes  lettres  de  créance.  Cela  dit,  il  s'en 
alla  à  la  messe.  De  mon  côté,  je  me  retirai  avec  monseigneur 
d'Argenton  et  le  sénéchal  qui  m'annoncèrent  avoir  reçu  du  roi 
ordre  et  commission  de  m'entendre  le  lendemain  sur  mes  lettres 
de  créance,  avec  l'assistance  de  quelques  autres  seigneurs  qui  en 
sont  chargés. 

Le  prince  de  Salerne  est,  comme  je  vous  l'ai  dit  précédem- 

1  Solo  mi  dolgo  che  li  amici  nostri,  che  voi  sapete,  hanno  in  modo 
awezzi  qualcuno  di  questi  signori,  con  chi  io  ho  a  fare,  che  ancora  da 
noi  desiderrano  possere  trarre  qualche  cosa.  E  M.  d'Argenton  ne  è 
uno,  che  nondimanco  è  tutto  vostro. 

2  Archives  de  Florence;  Desjardins,  Négoc.  dipl.  entre  la  France 
tla  Toscane,  t.  I,  p.  221. 


DE  COMMINES.  89 

ment,  grâce  au  sénéchal,  un  des  délégués  admis  dans  les  conseils 
relatifs  aux  affaires  d'Italie.  M'étant  aperçu,  en  causant  avec  lui, 
qu'il  était  choisi  pour  siéger  à  mon  audience,  je  ne  pus  m'em- 
pécher  de  voir  dans  cette  désignation  une  inadvertance  peu 
honorable  pour  le  roi  et  pour  nous,  et  secrètement  j'en  avertis 
monseigneur  d'Argenton  en  lui  en  démontrant  la  portée.  Celui-ci 
reconnut  la  justesse  et  l'exactitude  de  mon  observation ,  il  re- 
tourna auprès  du  sénéchal  et  le  roi  ordonna  qu'on  désignerait  le 
lendemain  avec  le  général  de  Languedoc,  comme  délégués  chargés 
de  cette  affaire ,  le  maréchal  des  Cordes,  gouverneur  de  Bour- 
gogne, le  sénéchal  et  Argenton.  C'est  ce  qu'on  fit. 

Monseigneur  d'Argenton,  comme  vous  savez,  est  tout  vôtre  : 
il  me  vient  ici  bien  à  point,  car  c'est  un  homme  prudent  et  très- 
entendu,  et  en  outre  il  espère  se  servir  de  vous  ou  du  moins  se 
faire  honneur  de  vos  affaires.  Je  le  vois,  en  ce  qui  touche  toutes  les 
nôtres,  faire  tous  ses  efforts,  et  bien  qu'il  n'ait  pas  grande  auto- 
rité, comme  les  autres  le  craignent,  il  lui  en  reste  assez  pour 
que,  avec  son  activité  et  son  habileté,  il  soit  encore  pour  vous 
un  instrument  excellent  et  nécessaire.  Ecrivez-lui,  remerciez-le, 
et  tâchez  de  le  satisfaire,  si  vous  pouvez,  sur  les  trois  chefs  de 
demande  que  je  vous  ai  transmis  de  sa  part,  ou  au  moins  sur  une 
partie  de  ceux-ci ,  surtout  quant  à  son  affaire  avec  Lorino  qu'il 
désirerait  faire  retirer  de  l'ordinaire  ;  il  a  écrit  à  Péron  deBaschi 
de  le  solliciter  ;  tâchez  donc  de  l'obliger  ou  de  vous  en  excuser 
de  la  meilleure  façon,  et,  en  tout  cas,  songez  à  le  récompenser 
par  quelque  service  ;  car  c'est  un  homme  assez  convoiteux  et  qui 
ne  sert  pas  tant  par  amour  que  pour  tirer  de  vous  quelque  chose  *. 

1  M.  d'Argenton  è,  com  voi  sapete,  tutto  vostro,  e  di  qua  mi  viene 
assai  a  proposito,  perché  è  prudente  e  intende  assai,  e  inoltre  perché 
spera  valersi  di  voi,  o  almeno  farsi  onore  délie  rnaterie  vostre.  Lo 
veggo  in  ingni  noslra  cosa  andare  di  buone  gambe  ;  e,  benchè  non  sia 
di  grande  autorité,  perché  è  temuto  da  costoro,  nondimanco  non  è  di 
si  poca  ehe,  acozzata  con  la  sua  prontezza  e  destrezza,  non  ci  sia  uno 
ottimo  e  necessario  instrnmento.  Scrivetegli  une  lettera  e  ringrazia- 
telo  e  sopra  i  tre  capi,  di  che  per  lui  vi  scrissi  per  altra,  vedete  o  di 


90  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Péron  de  Baschi  est  très-avide,  et  je  sais  qu'à  Milan  on  Fa  fort 
bien  traité  de  présents  et  d'antres  choses.  S'il  vous  semble  bon, 
d'après  ce  que  m'a  dit  Argenton,  vous  lui  donnerez  quelque  gra- 
tification. 

Il  me  paraît  étrange  que  nos  amis  d'Italie  poussent  si  avant 
leurs  affaires  :  j'en  causais  avec  monseigneur  d'Argenton,  qui, 
par  aventure,  fait  aux  autres  de  ce  côté  des  promesses  qu'il  ikv 
songe  pas  à  tenir  *,  et  il  me  répondit  que  je  ne  faisais  pas  autant 
de  diligence  pour  votre  service  que  le  seigneur  Ludovic 2  n'en  fait 
pour  son  affaire. 

Monseigneur  d'Argenton  me  dit  que  si  l'affaire  de  Naples  va 
plus  avant,  vous  devez  songer  à  une  seigneurie  pour  vous  parti- 
culièrement. 

Je  reçois  à  l'instant  votre  lettre  du  14,  à  laquelle  je  ne  trouve 
rien  de  plus  à  répondre.  Je  ferai  diligence  pour  connaître  aussi 
en  détail  que  possible  les  promesses  du  seigneur  Ludovic  et  autre 
chose,  si  je  le  puis  ;  mais  il  faut  marcher  adroitement  avec  ces 
gens,  car  tous  ceux  qui  ont  ces  secrets  entre  les  mains,  sont  dos 
hommes  gagnés  par  le  seigneur  Ludovic,  et  monseigneur  d'Ar- 
genton lui-même  oriente  habilement  sa  voile  de  ce  côté  pour 
voguer  avec  le  vent  qui  souffle s. 

La  troisième  lettre,  commencée  le  16  juillet  1493,  ne  fut 
achevée  que  le  lendemain  : 

Vous  ayant  écrit,  il  y  a  huit  jours,  par  Mathieu  dcl  Vccchio  et 

tutti  o  rîi  parte  satisfargli  potendo,  e  massime  in  questa  sua  cou  il 
Lorino,  che  desiderebhe  lo  traessi  de  l'ordinario;  e  a  Pérou  de  Basche 
ne  scrive  che  la  solleciti,  si  che  vedete  di  servirlo  o  pigliarne  buona 
escusazione ,  e  ad  ogni  modo  pensate  di  ricompensarlo  di  qualche 
piacere,  perché  e  uomo  che  appetisce  assai,  e  non  serve  tanto  per 
amore,  quanto  per  valer^i  di  voi  di  qualche  cosa. 

1  Che,  per  avventura,  altri  di  costà  promette  quello  che  non  pensa 
ili  osservare. 

-  Ludovic  Slbrza,  tuteur  du  jeune  duc  de  Milan,  puis  duc  de  Milan 
lui-même. 

3  Archives  de  Florence;  Desjardins,  t.  I,  p.  223. 


DE  COMMINES.  91 

vous  ayant  fait  savoir  alors  le  résultat  de  l'audience  du  roi  et 
de  la  conférence  que  j'ai  eue  avec  les  cinq  conseillers  chargés  des 
affaires  d'Italie,  je  n'ai  pas  grand  chose  à  vous  dire  pour  le 
moment. 

Monseigneur  d'Argenton  est  parvenu  par  son  habileté  et  sa 
prudence  à  se  faire  admettre  au  nombre  des  cinq,  mais  il  n'en 
est  pas  beaucoup  plus  avancé,  car  les  autres,  connaissant  ce  qu'il 
vaut,  ne  lui  disent  pas  tout.  Nous  lui  sommes  très-obligés  de 
ce  qu'il  nous  sert  activement  partout  où  il  le  peut,  non  pas 
autant  pour  l'amour  naturel  qu'il  vous  porte,  que  pour  se  faire 
aussi  honneur  de  nos  affaires  et  se  prévaloir  de  nous  :  il  me  rap- 
pelle souvent  ses  affaires  et  me  demande  si  vous  m'avez  répondu 
à  ce  sujet.  Voyez  si  vous  pouvez  lui  être  agréable  en  quelque 
chose,  et  veuillez  y  aviser  '. 

Lorenzone  arriva,  il  y  a  deux  jours;  il  avait,  me  dit-il,  laissé 
à  Orléans,  Antonio  del  Repoli  avec  quarante-neuf  faucons.  J'en 
parlai  de  suite  au  sénéchal,  avant  le  départ  du  roi,  et  Sa  Majesté 
me  fit  dire  de  les  envoyer  à  Melun,  qui  est  une  ville  distante 
d'ici  de  dix  lieues,  où  le  roi  sera  demain  et  où  je  me  rendrai  ce 
soir  pour  accompagner  la  cour  partout  où  elle  ira.  Ce  matin  j'ai 
reçu  votre  lettre  adressée  à  François  Nori  et  à  moi,  par  laquelle 
j'apprends  que  tous  les  faucons  sont  destinés  au  roi.  Nous  les  lui 
remettrions,  si  déjà  nous  n'en  avions  mis  deux  de  côté  pour 
monseigneur  d'Argenton,  qui  m'avait  prié  avec  beaucoup  d'insis- 
tance de  les  faire  venir  ;  mais,  au  moment  de  les  présenter, 
je  tâcherai  que  le  sénéchal  les  réclame  lui-même  pour  monsei- 

A  M.  d'Argenton  per  sua  industria  e  prudenza  è  suto  ammesso  per 
uno  de  cinque,  ma  non  è  tirato  molto  inanzi,  ne  gli  fanno  intender 
tutto  perché  conoscono  che  vale  troppo.  Noi  gli  siamo  obligati,  che 
ci  serve  prontamente  di  quanto  puo,  non  tanto  per  amor  naturale  che 
vi  porta,  quanto  ancora  per  farsioonore  délie  cose  nostre,  e  per  valersi 
di  noi  ;  e  spesso  mi  ricorda  e  domanda  se  délie  sue  faccende  mi  avete 
riposto  cosaalcuna;  vedete,  potendo,  compiacergli  in  qualche  cosa,  e 
ne  avvisate. 


92  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

gneur  d'Argenton.  Je  vous  dirai  une  autre  fois  comment  le  roi  les 
aura  reçus  '. 

La  lettre  suivante  complète  celle  que  nous  venons  de 
citer  : 

Je  vous  écrivis  de  Paris,  il  y  a  quatre  jours,  tout  ce  qui  m'était 
arrivé  alors.  Depuis  je  suis  venu  ici  où  le  roi  se  trouve  pour  se 
livrer  à  loisir  à  la  chasse  dans  les  environs.  J'y  ai  fait  amener, 
sur  l'ordre  de  Sa  Majesté,  votre  envoi  de  faucons  :  le  roi,  curieux 
de  les  voir,  alla  les  visiter  à  la  tombée  de  la  nuit.  Il  en  est  parti 
de  chez  vous  cinquante-quatre,  dont  trois  sont  morts  en  route,  à 
ce  que  m'a  dit  Antoine.  Vous  savez  qu'au  moment  du  départ,  il 
y  en  avait  quatre  en  mauvaise  santé. 

Laurent  Spinelli  en  a,  paraît-il,  eu  trois,  pour  les  donner  à  je 
ne  sais  quel  seigneur.  Les  quarante-huit  autres  qui  sont  arrivés 
ici,  ne  pourraient  être  en  meilleur  état,  sauf  un  seul;  il  ne  leur 
manque  pas  une  plume,  et  ils  sont  beaux  et  gras  au  possible. 
Je  vous  avais  écrit  que  monseigneur  d'Argenton  m'en  avait 
demandé  une  couple  et  que  je  les  lui  avait  promis,  si  je  pouvais 
en  disposer  ;  mais,  vu  votre  recommandation  et  la  volonté  de 
roi,  tous  les  oiseaux  seront,  comme  vous  l'ordonnez,  fidèlement 
remis  à  Sa  Majesté  ;  et  bien  qu'une  lettre  de  Lyon  me  mande  que 
vous  en  avez  promis  deux  à  Filippo  de  Gagliano  pour  son  frère 
Julien,  qui  demandait  qu'on  les  remît  ici  à  un  trésorier  de  la 
reine,  je  vous  excuserai  et  moi  aussi  sur  ce  que  le  roi  a  voulu 
les  garder  tous  pour  lui  :  je  prendrai  le  même  prétexte  vis- 
à-vis  de  monseigneur  d'Argenton  2. 

Au-  dessus  de  ces  détails  d'un  faible  intérêt,  se  plaçaient 
des  questions  politiques  qui  réclamaient  une  urgente  solu- 
tion. L'Italie  était  profondément  divisée.  Tandis  que  Flo- 
rence se  rapprochait  du  roi  de  Naples,  le  Pape,  le  duc  de 

1  Archives  de  Florence  ;  Desjardins,  1. 1,  p.  233. 

2  Archives  de  Florence;  Desjardins,  t.  I,  p.  239. 


DE  COMMINES.  03 

Milan  et  Venise  formaient  une  étroite  alliance,  et  on  ne 
savait  encore  dans  quel  but  on  avait  stipulé  dans  ce  traité 
la  levée  de  nombreux  hommes  d'armes.  Il  importait  à  Flo- 
rence, flottante  et  indécise  au  milieu  de  ces  discordes,  de 
trouver  un  appui  dans  le  conseil  de  Charles  VIII.  Le 
31  août  1493,  Francesco  délia  Casa  écrit  à  Pierre  de  Médi- 
cis  : 

Depuis  que  le  roi  a  quitté  Paris,  monseigneur  d'Argenton  n'a 
plus  mis  le  pied  à  la  cour.  J'apprends  qu'il  doit  y  être  aujour- 
d'hui et  j'en  suis  fort  aise,  car  bien  qu'il  ne  pèche  pas  en  toute 
eau,  il  viendra  néanmoins  fort  à  propos  à  nos  ambassadeurs  dans 
bien  des  choses  '.  Quand  ils  seront  arrivés,  ils  devront,  me 
semble-t-il,  faire  en  toute  diligence  un  bon  choix  d'un  ou  deux 
de  ces  principaux  seigneurs  qui  gouvernent,  et  entrer  avec  eux 
en  étroite  intelligence  et  en  bonne  amitié,  car  si  nous  ne  nous 
attachons  à  quelque  bon  ami  particulier,  nous  n'aurons  jamais 
aucune  certitude  dans  nos  affaires;  et  un  bon  ami  dévoué  et 
intime  nous  aidera  mieux  qu'une  foule  de  relations  sans  valeur  *. 

Francesco  délia  Casa  ajoute  cinq  jours  après  : 

Je  ne  puis  laisser  de  vous  dire,  quoique  je  pense  que  vous  n'en 
ferez  pas  grand  cas,  qu'un  ami  secret  m'a  dit  que  Peron  a  eu  un 
entretien  secret  avec  le  pape ,  pendant  une  nuit ,  dans  une 
chambre  où  il  n'y  avait  qu'eux,  et  il  craint  que  le  Pape  ne  lui  ait 
parlé  de  votre  ligue  avec  le  roi  de  Naples. 

Il  me  semble  que  vous  devez  le  plus  tôt  possible  nous  écrire 
comment  nous  pouvons  vous  justifier  de  cette  ligue,  qu'on  dit 
exister,  et  il  ne  serait  pas  mauvais,  je  pense,  qu'en  écrivant  au 

4  L'Argenton ,  dipoi  che  il  rè  parti  de  Paris,  non  è  suto  mai  in 
corte,  e  intendo  che  oggi  ci  debbe  essere,  che  assai  mi  piace  perché 
non  ostante  che  non  peschi  in  ogni  pelago ,  nondimanco  a  moite  cose 
verra  assai  a  proposito  a  nostri  ambasciadori. 

-  Archives  de  Florence  ;  Desjardins,  t.  I,  p.  248. 


94  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

roi,  vous  écrivissiez  aussi  au  sénéchal  de  Beauvais,  qui  n'a  plus 
son  titre  de  sénéchal  de  Carcassonne.  Je  n'ai  pas  autre  chose  à 
vous  mander.  Nos  ambassadeurs  se  dirigent  vers  Tours  où  le  roi 
sera,  à  ce  que  je  suppose,  dans  une  dizaine  de  jours  *. 

Commines  était-il  cet  ami  secret?  Il  y  a  quelque  motif 
de  le  penser  car  Francisco  délia  Casa  écrivait  le  9  novem- 
bre de  la  même  année  : 

L evêque  de  Saint-Malo  a  eu  un  entretien  secret.  Je  l'ai  su 
par  le  seigneur  d'Argenton... 

Le  seigneur  d'Argenton  nous  assure,  et  je  le  crois,  qu'il  parle 
et  travaille  pour  nous  2. 

Ue  autre  ambassadeur  florentin,  l'évêque  d'Arezzo,  écrit 
le  29  novembre  1493  à  Pierre  de  Médicis  : 

Je  me  tiens  volontiers  sur  mes  gardes  pour  ne  pas  être  pris, 
et  je  pense  qu'il  fait  bon  de  ne  pas  bouger,  car  soit  que  vous 
avanciez,  soit  que  vous  reculiez,  vous  vous  heurtez  à  des  lances 
en  arrêt  :  je  voudrais  bien  que  la  cuve  eût  déposé  son  marc  avant 
que  nous  goûtions  le  moût.  Il  est  bon  d'aller  doucement,  mais 
trop  est  trop,  dit-on  ici.  Voici  le  Pape  admis  dans  l'appointement 
du  roi  d'Espagne.  On  sait  qu'abandonnés  à  vous-mêmes,  vous  ne 
pourriez  soutenir  le  choc  des  Français  et  des  Lombards  s'il  vous 
atteignait.  Qu'importe  ?  Je  vous  ai  enseigné  mille  charmes  pour 
l'amortir,  diversions,  mariages,  chapeaux,  etc.,  la  nature  vient 
de  m'en  révéler  un  nouveau  qui  per  easdem,  etc.  On  sait  que  le 
principe  de  ce  mal  fut  la  corruption  de  ceux  de  là-bas  pour  abais- 
ser celui  d'ici  :  pourquoi  n'essayèrent-ils  donc  pas  de  jeter  la 
cruche  d'huile,  pour  un  porc  plus  gras  ?  Nous  avons  appris,  par 
le  moyen  de  monseigneur  d'Argenton,  que  les  promoteurs  de 
l'entreprise  ont  tellement  réussi  à  échauffer  le  roi  qu'on  ne  l'a 
jamais  vu  si  furieux. 

1  Archives  de  Florence;  Desjardins,  t.  I,  p.  252. 

2  Archives  de  Florence  ;  Drsjarpins,  t.  I ,  p.  260. 


DE  COMMINES.  95 

L'allusion  que  j'ai  touchée  ci-dessus  du  porc  plus  gras,  je  ne  la 
tiens  pas  d'un  méchant  bavard.  On  la  juge  utile  cum  res  in  dubio 
sit.  C'est  un  grand  personnage  qui  m'a  glissé  à  l'oreille  et  sub 
juramento  le  mot  en  question  du  porc1. 

Commines,  qui  rendait  de  si  notables  services,  n'agissait 
pas,  nous  l'avons  déjà  vu,  avec  un  complet  désintéresse- 
ment; et  Francesco  délia  Casa  écrivait  le  14  janvier  1494  à 
Pierre  de  Médicis  : 

Monseigneur  d'Argenton  reviendra  dans  quelques  jours  à  la 
cour  ;  je  voudrais  bien  pouvoir  lui  répondre  quelque  chose  au 
sujet  de  ce  que  je  vous  ai  écrit  à  sa  prière  2. 

Tout  annonce  qu'il  fut  fait  droit,  au  moins  en  partie,  à 
ces  réclamations,  puisque  Commines  se  montra  plus  que 
jamais  l'ami  des  Médicis  et  le  défenseur  des  intérêts  de 
Florence. 

Commines  combattait  à  la  fois ,  dans  le  conseil  de 
Charles  VIII ,  l'opinion  du  roi  et  celle  du  duc  d'Orléans 
qui  voulaient  tous  les  deux  une  expédition  en  Italie,  l'un 
avec  l'espoir  de  recevoir  à  Rome ,  des  mains  du  Pape  ,  la 
couronne  d'empereur  d'Orient 3,  l'autre  avec  l'ambition  plus 
modeste  de  disputer  aux  Sforza  l'héritage  de  son  aïeule 
Valentine  Visconti,  le  beau  duché  de  Milan. 

Charles  VIII  était  «  très-jeune  et  foible  personne,  plain 
«  de  son  vouloir,  peu  accompaigné  de  sages  gens ,  ne  de 

1  Archives  de  Florence;  Desjardins,  t.  I,  p.  350. 

2  L'Argenton  tornerà,  fra  pochi  di,  in  corte;  che  desiderrei  potergli 
respondere  qualche  cosa  di  quanto  scrissi  a  sua  richiesta.  Archives  de 
Florence;  Desjardins,  t.  I,  p.  268. 

"  Le  6  septembre  1494 ,  André  Paléoiogue  déclara  céder  à 
Charles  VIII  tons  ses  droits  à  l'empire  d'Orient. 


96  LETTRES  ET  NÉGOCIATIONS 

«  bons  chiefs  \  »  Quant  au  duc  d'Orléans,  c'était  «  un 
«  jeune  et  beau  personnaige ,  mais  aimant  son  plaisir  2.  » 

Lorsque  Commines  affirmait  que  servir  les  Italiens,  c'était 
se  mettre  à- l'hôpital,  et  beaucoup  donner  pour  ne  rien  obte- 
nir3, il  ne  faisait  que  reproduire  l'opinion  même  de  Louis  XI, 
qui  s'était  toujours  montré  peu  disposé  à  intervenir  dans 
les  affaires  d'Italie.  Commines  avait  vu,  sous  Louis  XI, 
Olivier  le  Diable  triompher  de  ses  sages  avis.  Il  ne  se  sentit 
pas  moins  humilié  quand  un  autre  valet  de  chambre  de  son 
ancien  maître,  Etienne  de  Vesc,  qui  était  aussi  «  homme  de 
«  petit  estât  et  de  petite  lignée 4,  »  fit,  sous  Charles  VIII,  reje- 
ter de  nouveau  ses  conseils. Parmi  ses  contradicteurs,  se  trou- 
vait également  le  général  des  finances  GuillaumeBriçonnet, 
qui  avait  épousé  la  fille  de  Jean  de  Beaune,  le  marchand  de 
Tours  qui  avait  jadis  reçu  le  dépôt  des  premières  largesses 
du  roi  de  France  en  faveur  du  transfuge.  Briçonnet,  d'après 
notre  historien,  était  «  un  homme  de  finance  auquel  le  cœur 
«  faillit  5.  »  Etrange  rapprochement  !  Briçonnet  avait, 
comme  receveur  du  roi,  enregistré  la  pension  et  les  dons 
de  1472  qui  rappelaient  la  trahison  de  Commines  ;  Etienne 
de  Vesc  avait  été  l'un  des  témoins  dont  la  déposition  avait 
constaté  ses  fraudes  dans  la  destruction  des  titres  du  châ- 
teau de  Thouars  :  l'un  et  l'autre  lui  rappelaient  ses  hontes. 

Ce  qui,  d'après  Commines,  manquait  aux  conseillers  du 
roi  et  au  roi  lui-même,  c'était  «  le  sens.  »  Il  observe  des 
premiers  :  «  Le  sens  des  conducteurs  du  voyaige  n'y  servit 

1  Mém.,t.  II,  p.  292. 

2  Mém.,  t.  II,  p.  327. 

3  Mém.,  t.  II,  p.  557. 

x  Mém.,  t.  II,  pp.  291  et  329. 
.,  t.  II,  p.  291. 


DE  COMMINES.  97 

«  guères  ',  »  et  il  va  jusqu'à  dire  de  Charles  VIII  :  «  Le 
«  roy  n'estoit  pourveu,  ne  de  sens,  ne  d'argent2.  » 

Ludovic  Sforza,  tuteur  de  son  neveu  le  jeune  duc  Jean- 
Galéas,  appelait  les  Français  en  Italie  :  il  réclamait  de 
Charles  VIII  l'investiture  de  la  ville  de  Gênes,  et  pour  par- 
venir à  ce  but,  il  donna  à  certains  serviteurs  du  roi  de 
France,  notamment  à  Etienne  de  Vesc,  huit  mille  ducats. 
C'était  trop  peu,  selon  Commines  qui  ne  put  ou  ne  voulut 
recevoir  sa  part  dans  ces  dons.  «  Si  argent  ils  dévoient 
«  prendre,  dit-il,  ils  en  dévoient  demander  plus  3.  »  Ludo- 
vic Sforza  était  du  reste  trop  habile  pour  ne  pas  réussir, 
car  voici  le  portrait  que  nous  en  a  laissé  Commines  : 
«  Ledict  seigneur  Ludovic  estoit  homme  très-saige,  mais 
«  fort  craintif  et  bien  souple  quand  il  avoit  paour  (j'en 
«  parle  comme  de  celluy  que  j'ay  congneu  et  beaucoup  de 
«  choses  traicté  avec  luy),  et  homme  sans  foy  s'il  veoit  son 
«  prouffit  pour  rompre  4.  »  Telles  étaient  les  pratiques 
qui  venaient  d'Italie 5. 

Charles  VIII,  de  son  côté,  entretenait  en  même  temps 
d'autres  pratiques  avec  le  Pape,  les  Vénitiens  et  les  Flo- 
rentins. Le  soin  de  les  diriger  avait  été  confié  à  un  servi- 
teur de  la  maison  d'Anjou,  né  en  Italie  et  nommé  Perron  de 
Baschi,  que  nous  avons  déjà  vu  employé  aux  mêmes  intri- 
gues par  le  roi  Louis  XI  6.  Les  Florentins,  de  plus  en  plus 
inquiets,  avaient  envoyé  l'évêque  d'Arèse  et  Pierre  Soderini 


.,  t.  II,  p.  292. 

2  Mém.,  t.  II,  p.  328. 

3  Mém.,  t.  II,  p.  314. 

4  Mém.,  t.  II,  p.  311. 

5  Mém.,  t.  II,  pp.  321  et  557. 

6  Mém.,  t.  II,  p.  315. 

COMMINES.  —  II. 


98  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

vers  Charles  VIII  «  pour  dissimuler  avec  luy  l.  »  Commines 
se  trouva ,  nous  l'avons  déjà  vu ,  au  nombre  de  ceux  qui 
«  besognèrent  »  avec  ces  envoyés  de  Florence  2.  Une 
autre  ambassade,  conduite  par  Pierre  Capponi,  rencontra 
le  roi  à  Lyon  3.  Capponi ,  à  qui  on  attribue  cette  célèbre 
réponse  dans  les  murs  de  Florence  menacée  :  «  Si  vous 
«  sonnez  vos  trompettes,  nous  sonnerons  nos  cloches,  » 
n'était,  d'après  Commines  qui  s'entendait  en  trahisons, 
qu'un  traître,  perfide  vis-à-vis  de  Pierre  de  Médicis  comme 
vis-à-vis  de  sa  patrie4.  Commines  eut  peut-être,  nous  le 
verrons  plus  tard,  certains  motifs  de  calomnier  Pierre 
Capponi. 

A  Vienne,  on  discuta  longuement  dans  le  conseil  du  roi 
quelle  conduite  il  fallait  tenir  vis-à-vis  des  Florentins.  Com- 
mines continuait  à  défendre  leurs  intérêts.  Il  écrivait  le 
G  août  1494  à  "Pierre  de  Médicis  : 

A%  seigneur  Pierre  de  Médicis. 

Seigneur  Pierre ,  je  me  recommande  à  vous  tant  comme  je 
puis,  pour  ce  que  à  l'eure  que  vos  gens  partirent  de  Lyon  ils  me 
escripvirent ,  me  priant  que  si  je  venoye  ycy  en  court,  que  je 
voulsisse  aider  à  adolsir  les  choses  qui  étoient  mal  entendues 
céans,  et  l'on  vous  trouveroit  toujours  bon  serviteur  et  amy  du 
roi. 

Je  fais  responce  à  Laurens  Spinelli  au  contenu  de  leurs  dites 
lettres,  pour  ce  que  l'on  m'a  dit  à  Lyon  en  passant  qu'il  est 
retourné  à  Chambéry,  et  luy  escrips  qu'il  me  face  briefve  res- 
ponce pour  ce  que  je  ne  sçay  quel  chemin  je  prendray  au  party 

1  Mém.,  t.  II,  p.  336. 

2  Mém.,  t.  II,  p.  336. 
5  Mém.,  t.  II,  p.  339. 
*  Mém.,  t.  II,  p.  340. 


DE  COMMUNES.  09 

que  le  roy  fera  d'icy,  et  pour  le  temps  que  je  y  serai ,  m'emploie- 
ray  voulentiers  à  vous  faire  quelque  service.  Et  ne  convindray 
à  dire  ce  que  m'escriprez,  à  personne  du  monde,  espérant  que 
vos  envois  et  vos  parolles  seront  semblables.  Toutesfois  il  est 
force  que  chacun  congnoisse  ses  amis  par  effect  et  en  bref.  Et 
si  je  estoie  party  à  Feure  tirant  en  France,  si  renvoyeray-je  les 
lettres  en  telles  mains  que  le  roy  les  pourra  veoir  et  entendre, 
et  messeigneurs  d'auprès  de  luy  ;  toutesfois  j'espère  estre 
encoures  là  où  sera  le  roy,  m'ouffrant  tousjours  vous  servir 
en  ce  que  il  sera  possible.  En  priant  Dieu,  seigneur  Pierre,  que 
vous  doint  ce  que  désirez. 

Escript  à  Vienne,  ce  VIe  jour  d'aoust. 

Le  plus  que  tout  vostre, 

PHes  DE  COMMYNES  ' . 

On  nous  a  conservé  aussi  la  lettre  que  Commines  adressa 
le  même  jour  à  Laurent  Spinelli.  Il  y  examine  tous  les 
griefs  dirigés  contre  la  seigneurie  de  Florence  et  lui  donne 
de  sages  conseils  : 

A  Laurens  Sjpinélly. 

Laurens,  je  me  recommande  à  vous  tant  comme  je  puis.  Vous 
savez  que  à  l'heure  de  vostre  partement  de  Lyon,  vous  et  Cosme 
m'avez  escript,  me  priant,  que  si  je  venoie  en  court,  que  misse 
peine  de  donner  à  entendre  au  roy  et  à  messeigneurs  qui  sont 
auprès  de  luy  le  contraire  des  charges  que  l'on  donnoit  contre 
vérité  à  la  seignourie  de  Florence  et  au  seigneur  Pierre  de 
Médicis  :  en  passant  à  Lyon  ay  sceu  comment  vous  m'avez 
escript  puis  naguères  et  que  les  lettres  estoient  allées  à  Paris, 
lesquelles  je  n'ay  point  eues,  et  que  vous  seul  devés  estre  de 
retour  à  ceste  heure  à  Chambéry. 

Pour  quoy,  tant  pour  satisfaire  à  vostre  requeste  que  pour 

1  Bfnoist,  Lettres  de  Compiles,  p.  25. 


100  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

faire  service  audit  seigneur  Pierre  de  Médicis,  ay  mis  peine, 
dès  que  suis  arrivé  ycy,de  savoir  la  vérité  dont  procédoit  ce  grant 
mescontentement  que  le  roy  avoit  contre  luy,  et  en  ay  parlé 
aux  principaulx.  Tous  disent  générallement,  et  encoures  d'au- 
cuns qui  vouldroient  faire  plaisir  à  vostre  maison,  que  en  toutes 
assemblées  et  en  tous  lieux  ledit  seigneur  Pierre  s'est  montré 
vray  parcial  pour  le  roy  Alphons,  et  qu'il  a  fait  recevoir  son 
armée  dedans  le  port  de  Pise  et  de  là  sont  partis  pour  venir 
commencer  la  guerre  en  rivière  de  Gennes.  Aussy  m'a  esté 
parlé  du  reffus  que  entre  vous  avez  fait  de  prester  argent,  quant 
en  avez  esté  requis ,  et  que  l'on  vous  voulloit  bailler  bonnes 
seuretés  et  proufiït,  et  que  en  brefs  termes  eussiez  esté  paie  et 
que  Gennevoys  n'ont  pas  fait  ainsi.  J'ay  fait  responce  pour  vostre 
escuse,  que  en  général  ne  l'eussiez  jamais  fait,  et  que  d'autres 
princes  vous  eussent  peu  contraindre  à  faire  le  semblable  ;  mais 
que  en  particulier  je  ereoys  qu'on  eust  trouvé  argent  avecques 
entre  vous,  au  moins  quelque  somme  raisonnable. 

Il  m'a  esté  respondu  que  autresfois  Florentins  ont  preste 
deux  cens  mille  ducas  contans  au  roy  Ferrand  et  payé  cin- 
quante miye  ducas  tous  les  ans  comme  par  tribut.  Cest  article 
ay-je  tenu  comme  rapport  fait  contre  vérité  et  l'ay  excusé  à 
ceulx  à  qui  il  avoit  esté  dit,  disant  que  de  tribut  jamais  ne 
l'eussiez  payé  et  que  si  Florentins  paioient  aucun  argent  par 
années,  qu'il  falloit  que  ce  feust  pour  quelque  entretennement  de 
gens  d'armes  à  l'eure  qu'ils  estoient  ses  alliés.  D'autres  plu- 
sieurs choses  m'ont  esté  dictes,  que  je  passe  pour  briefveté. 

Et  pour  fin  de  ma  lettre,  j'ay  prié  aucuns  personnaiges  et  en 
bon  lieu  que  ceste  hayne  voulsist  repouser  sans  adjouster  plus 
grant  foy  aux  rapports,  ni  faire  nulle  rigueur  jusques  à  ce  que 
plus  amplement  le  roy  feust  informé  de  vos  excuses,  et  que 
après  ce  coup  ne  m'en  empescheroie  plus  si  je  vous  veoye  gens 
obstinés.  Et  me  semble  bien  que  si  ladite  seignorie  de  Florence 
se  vouloit  déclarer  franchement  pour  le  roy  et  que  le  seigneur 
Pierre  en  feust  moien,  qu'ils  seroient  receus  plus  en  faveur  et 
amytié  avecques  luy  qu'ils  ne  feurent  jamais  avec  le  feu  roy 


DE  COMMINES.  101 

Loys,  à  qui  Dieu  pardoint.  Et  ne  fault  point  craindre  que  à 
l'appétit  de  mil  ennemys  qu'ils  eussent,  le  roy  feist  chose  dont 
ils  se  deussent  douloir;  et  seroient  les  choses  mieulx  entendues" 
que  jamais.  Et  si  n'entend  point  qu'ils  feissent  nulle  déclaration 
jusques  à  ce  qu'ils  veissent  l'eure  propice. 

Si  vous  vous  mectez  en  dissimulations ,  les  rapports  et  les 
malveillances  croytront  chacun  jour  ;  aussi  vous  véez  bien  qu'il 
n'en  est  plus  temps.  Je  ne  sçay  que  je  deviendray  au  partement 
du  roy,  qui  sera  brief  ;  et  pour  ce,  si  vous  me  vouliez  respondre 
faictes-le  diligentement.  J'escrips  troys  lignes  au  seigneur 
Pierre,  et  remects  la  créance  sur  vos  lettres.  Vous  savez  que 
je  luy  vouldroye  faire  service  et  à  toute  sa  maison.  En  priant 
Dieu,  Laurens,  que  vous  doint  accomplissement  de  tout  ce  que 
vous  désirez. 

Escript  à  Vienne,  le  VIe  jour  du  mois  d'aoust. 

Le  tout  vostre, 
Ph"  de  Commtnes  l . 

Laurent  Spinelli,  qui  gouvernait  la  banque  de  Pierre 
deMédicis,  était,  dit  Commines,  «  un  homme  de  bien  en 
«  son  estât  et  assez  nourri  en  France,  mais  des  choses  de 
a  nostre  court  ne  povoit  avoir  congnoissance  2.  » 

Au  milieu  de  ces  graves  discussions,  Commines  ne  négli- 
geait pas  le  soin  de  ses  intérêts  privés.  Pour  être  plus  cer- 
tain de  conserver  le  comté  de  Dreux,  il  se  fit  remettre  à 
Vienne  deux  déclarations  différentes  par  Alain  d'Albret 
qui  faisait  partie  de  la  même  expédition.  La  première,  du 
9  août,  porte  qu'Alain  d'Albret  ne  le  forcera  jamais  ni  à 
prendre  la  seigneurie  d'Avesnes ,  ni  à  rendre  le  comté  de 
Dreux.  La  seconde,  du  22  août,  ajoute  en  termes  contra- 
dictoires mais  destinés  à  multiplier  les  garanties  pécu- 

1  Benoist,  Lettres  de  Comptes,  p.  23. 
-  Mém.,  t.  II,  p.  350. 


102  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

maires,  que  Commines  a  remis  mille  livres  à  Alain  d'Albret, 
six  cents  à  son  fils,  de  plus  trois  perles,  et  de  ce  chef  Alain 
d'Albret  reconnaît  devoir  au  seigneur  d'Argenton  trois 
mille  livres,  qui  devront  être  payées  avant  tout  rachat  du 
comté  de  Dreux  1. 

Les  perles  vendues  par  Commines  brillèrent  peut-être 
dans  les  fêtes  qui  signalèrent  la  marche  des  Français  en 
Italie  :  il  eût  mieux  valu  une  solide  armure  pour  les  périls 
qui  marquèrent  leur  retour. 

La  guerre  venait  d'être  définitivement  résolue ,  et  dès  ce 
moment,  Commines,  qui  l'avait  combattue  dans  les  conseils, 
montra  le  plus  grand  zèle  pour  en  assurer  le  succès.  Il  nous 
apprend  notamment  qu'il  équipa,  à  ses  frais,  une  grosse 
galléace  «  très-puissante ,  avec  grant  artillerie  2  et  grosses 
«  pièces,  »  telles  que  les  Italiens  n'en  avaient  jamais  vues 
de  semblables  3.  C'était,  selon  toute  probabilité,  le  plus  gros 
navire  de  la  flotte,  car  ce  fut  celui  que  choisit  le  duc  d'Or- 
léans, qu'on  croyait  appelé  à  prendre  le  commandement  de 
toute  l'armée  de  mer. 

1  Documents  des  archives  des  Basses-Pyrénées,  publiés  par  M.  Rah- 
lenbeck.  Il  y  a  quelques  lacunes  dans  ces  documents.  Par  une  charte 
du  13  décembre  1493,  le  terme  du  rachat  du  comté  de  Dreux  avait  été 
prorogé. 

2  Ce  goût  pour  les  armes  qui  devaient  briser  les  remparts  et 
détruire  les  gros  bataillons,  paraît  avoir  été  héréditaire  dans  la 
famille  de  Commines.  Son  père  avait  réuni  au  château  de  Renescure 
un  assez  grand  nombre  de  canons  que  le  duc  Philippe  employa  en 
Oiient  contre  les  infidèles.  Commines  remarque  que  le  fait  de  l'artil- 
lerie n'avait  jamais  été  si  bien  entendu  en  France  que  dans  l'expédi- 
tion de  1494  et  que  les  Italiens  y  connaissaient  peu  de  chose.  (Mém., 
t.  II,  p.  346.) 

3  Mém.,  t.  II,  p.  335,  342  et  346. 


DE  COMMINES.  103 

En  ces  besoins  pressants ,  on  demanda  cent  mille  francs 
aux  Soli  de  Gênes  à  l'intérêt  de  3  i/a  pour  cent  par  mois  \  On 
emprunta  aussi  à  un  marchand  milanais  cinquante  mille 
ducats,  qui  furent  avancés  par  le  duc  de  Milan,  à  la  condi- 
tion qu'ils  fussent  garantis  personnellement  par  divers  sei- 
gneurs. Le  seigneur  d'Argenton,  entre  autres,  s'engagea 
pour  six  mille  ducats  2. 

Commines  fit  mieux  encore  :  il  fut  l'un  des  premiers  à 
monter  à  cheval ,  afin  de  ne  pas  se  trouver  au  milieu  des 
courtisans  dont  il  méprisait  l'inexpérience  3.  Mais  il  fut 
rappelé  presqu' aussitôt,  parce  que  le  projet  d'expédition 
parut  un  instant  ajourné;  et  lorsqu'on  l'exécuta,  le  roi, 
mieux  avisé,  retint  Commines  près  de  lui. 

1  Coctier  menacé  de  poursuites  pour  avoir  reçu  de  Louis  XI 
93,000  écus  en  six  ou  sept  mois,  en  avança  50,000  pour  l'expédition 
d'Italie.  (Commines,  éd.  Lenglet,  t.  IV,  p.  289.) 

2  Mém.,t.  II,  P.  331. 

3  Espérant  passer  les  monts  en  moindre  compagnie.  (Mém  ,  t.  II, 
p.  331.) 


104  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 


VIII 


AMBASSADE   DE   COMMINES   A   VENISE. 


Charles  VIII  quitta  Vienne  le  23  août  1494  et  traversa 
les  Alpes  le  2  septembre.  Il  fut  reçu  en  ami  et  en  allié  cà 
Turin  et  se  dirigea  vers  Asti ,  domaine  de  son  beau-frère 
le  duc  d'Orléans. 

Ludovic  Sforza  se  rendit  au  devant  de  Charles  VIII  : 
«  Sire,  lui  dit-il,  ne  craignez  pas  cette  entreprise.  En  Italie, 
«  y  a  trois  puissances  que  nous  tenons  grandes,  dont  vous 
«  avez  l'une  qui  est  Millan;  l'aultre  ne  bouge,  qui  sont 
«  Vénissiens,  ainsi  n'avez  affaire  qu'à  celle  de  Naples. 
«  Quant  vous  me  voudrez  croire ,  je  vous  aideray  à  faire 
«  plus  grant  que  ne  fut  jamais  Charlemagne.  »  —  «  Et 
«  disoit  vrai,  ajoute  Commines,  mais  que  toutes  choses 
«  eussent  esté  bien  disposées  de  nostre  costé. 1  » 

Ce  fut  à  Asti 2  que  le  roi  nomma  Commines  son  ambassa- 
deur près  de  l'une  de  ces  grandes  puissances  d'Italie.  Il 
devait  obtenir  l'alliance  des  Vénitiens,  ou  tout  au  moins  les 

1  Mém.,  t.  II,  p.  336.  Commines  assistait  à  cette  entrevue,  car 
Charles  VIII  et  Ludovic  Sforza  lui  montrèrent  l'un  et  l'autre  les  nou- 
velles qu'ils  reçurent  du  combat  de  Rapallo  où  les  Napolitains  avaient 
été  repoussés. 

2  Commines  fit  quelque  séjours  à  Asti  :  «  Je  demouray  à  partir 
«  aucuns  jours  parce  que  le  roy  fut  malade.  »  {Mém.,  t.  II,  p.  342.) 


DE  COMMINES.  105 

empêcher  «  de  bouger.  »  En  effet,  comme  le  remarque  Com- 
mines,  «  par  leurs  forces,  leur  sens  et  leur  conduicte,  ils 
«  povoient  ayséement  troubler  le  roy.  »  Il  s'agissait  donc, 
en  allant  les  remercier  de  l'accueil  qu'ils  avaient  fait  pré- 
cédemment à  deux  ambassadeurs  français ,  «  de  les  entre- 
«  tenir  en  l'amour  du  roi  de  France  »  \ 

Le  voyage  de  Commines  ne  dura  que  six  jours ,  «  car  le 
«  chemin  estoit  le  plus  beau  du  monde  2.  »  Il  s'arrêta  à 
Pavie  et  admira  au  couvent  des  Chartreux  le  monument 
funéraire  du  duc  Jean-Galéas  Ier,  surmonté  de  sa  statue 
équestre  plus  haute  que  l'autel  et  entouré  des  écus  des  cités 
qu'il  avait  usurpées  et  sur  lesquelles  il  n'avait  aucun  droit 3. 
Le  duc  Jean-Galéas  avait  été  l'ami  de  Louis  XI,  qui  le  citait 
comme  un  modèle  des  princes.  Commines  le  juge  en  quel- 
ques mots,  en  l'appelant  «  ung  grant  et  mauvais  tyran, 
«  mais  honnorable  4.  » 

Au  château  de  Pavie  languissait  prisonnier  le  jeune  duc 
de  Milan  Jean-Galéas  II,  qui  avait  avec  lui  sa  femme  et  un 
jeune  enfant.  Commines  fit  de  vains  efforts  pour  le  voir. 
Son  oncle  Ludovic  le  cachait  à  tous  les  yeux  et  faisait  noyer 
les  messagers  qui  portaient  ses  plaintes.  Quelques  jours 
après,  Charles  VIII  (comme  il  le  raconta  lui-même  à  Com- 
mines), exigea  qu'on  le  lui  montrât,  et  il  le  trouva  pâle,  souf- 

1  Mém.,  t.  II,  p.  403.  Les  Vénitiens  ne  s'étaient  pas  toujours  mon- 
trés bien  disposés  pour  la  France.  Vers  1488,  Charles  VIII  fit  saisir 
leurs  navires.  Dans  une  lettre  de  Louis  de  Graville,  amiral  de  France, 
on  lit  que  les  Vénitiens  sont  héréticmes  et  ennemis  du  roi.  {Documents 
français  à  Saint-Pétersbourg .) 

2  Mém.,  t.  II,  p.  343. 

3  Mém.,  t.  II,  p.  352. 

4  Mém.,  t.  II,  p.  353. 


106  LETTRES  ET  NÉGOCIATIONS 

frant,  affaibli,  disait-on,  par  le  poison.  Ce  triste  spectacle 
était  l'une  de  «  ces  pitiés  d'Italie  *  »  dont  parle  notre  his- 
torien. 

Commines  traversa  Brescia,  Vérone,  Vicence,  Padoue. 
«  Partout,  dit-il,  me  fut  faict  grant  honneur  et  venoient 
«  grant  nombre  de  gens  au  devant  de  moy,  avec  leur  podes- 
«  tat...  Ils  me  conduisoient  jusques  à  l'hostellerie,  et  com- 
«  mandoient  à  l'hoste  que  habondamment  je  fusse  traicté,  et 
«  me  faisoient  deffrayer  avec  toutes  honnorables  parolles  ; 
«  mais  qui  conteroit  bien  ce  qu'il  fault  donner  aux  tabou- 
«  rins  et  aux  trompettes,  il  n'y  a  guères  de  gaing  à  ce 
«  deffray,  mais  le  traictement  est  honnorable  2.  » 

Le  1er  octobre  1494,  Commines  n'était  pas  encore  arrivé 
aux  bords  de  l'Adriatique ,  car  les  ambassadeurs  florentins 
à  Venise  mandaient  ce  jour-là  aux  Huit  de  Pratique  3  : 

On  attend  ici  dans  deux  jours  monseigneur  d'Argenton , 
ambassadeur  de  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  le  roi  de  France. 
On  a  ordonné  à  quarante  gentilshommes  de  lui  faire  honneur  en 
allant  à  sa  rencontre  avec  deux  bucentaures.  Son  logement  est 
préparé  à  Saint-Georges  le  Majeur.  Je  ferai  la  plus  grande  dili- 
gence possible  pour  savoir  les  motifs  de  cette  visite,  et  Vos  Sei- 
gneuries seront  informées  de  tout  ce  que  j'aurai  pu  recueillir  *. 

L'un  de  ces  ambassadeurs,  Paulo- Antonio  Soderini, 
écrivait  le  même  jour  à  Pierre  de  Médicis  : 

Monseigneur  d'Argenton  doit  venir  ici  dans  une  couple  de 

1  Mém.,  t.  II,  p.  355. 
-  Mém.,  t.  II,  p.  404. 

3  On  donnait  ce  nom  aux  membres  du  conseil  supérieur  du  gouver- 
nement de  Florence. 

4  Archives  de  Florence. 


DE  COMMINES.  107 

jours.  Sachant  la  bonne  amitié  qu'il  avait  pour  votre  père  d'il- 
lustre mémoire  et  qu'il  a  encore  pour  vous,  j'ai  le  dessein  d'aller 
le  visiter  en  cérémonie  le  lendemain  de  son  arrivée.  Je  sais  que 
les  envoyés  de  Milan  et  de  Ferrare  iront  à  sa  rencontre  à  quelques 
milles  ;  j'irai  seul  lui  faire  visite  comme  je  viens  de  dire.  Si 
toutefois  il  vous  semblait  que  je  dusse  agir  d'une  manière  plutôt 
que  d'une  autre,  faites-le  moi  savoir.  J'ai  appris  de  très-bonne 
source  que  le  seigneur  d'Argenton  doit  exposer  à  la  seigneurie 
que  Sa  Majesté  Très-Chrétienne,  informée  qu'on  fait  courir 
le  bruit  qu'elle  n'est  venue  en  Italie  que  pour  bouleverser  ce  pays 
et  se  l'assujettir  en  ravissant  à  la  Sainte-Eglise  sa  liberté,  envoie 
son  ambassadeur  déclarer  et  donner  à  la  République  l'assurance 
formelle  que,  sauf  ce  qui  concerne  le  royaume  de  Naples  (lequel, 
ainsi  qu'elle  l'a  fait  entendre  à  diverses  reprises,  lui  appartient 
de  droit),  elle  n'est  pas  venue  dans  le  dessein  de  nuire  à  qui  que 
ce  soit,  ni  d'occuper  quelque  point  du  territoire  d'autrui,  quoique 
la  conduite  du  Pape  et  celle  de  nos  seigneurs  envers  Sa  Majesté 
soient  de  nature  à  altérer  ses  bonnes  dispositions. 

L'ambassadeur  de  Milan  répète  qu'avant  qu'il  se  passe  quinze 
jours,  on  apprendra  une  nouvelle  des  plus  importantes.  Je  ne 
puis  conjecturer  de  quoi  il  s'agit,  ni  ce  que  ce  peut  être.  Vous  en 
jugerez  mieux  *. 

Ce  fut  le  2  octobre  1494  que  Commines  arriva  à  Venise. 
Il  descendit  la  Brenta  de  Padoue  à  Fusina,  où  il  trouva  des 
barques  petites  mais  élégantes  et  ornées  de  somptueux 
tapis,  pour  fendre  le  flot  endormi  qui  expire  silencieuse- 
ment sur  ces  lagunes  chantées  par  les  poètes.  Vingt-cinq 
gentilshommes  richement  vêtus  de  drap  de  soie  et  d'écar- 
late,  lui  souhaitèrent  la  bienvenue  au  nom  de  la  seigneurie 
de  Venise.  Ce  fut  avec  une  vive  admiration  qu'il  salua  ses 
canaux  couverts  de  trente  mille  gondoles ,  ses  édifices ,  ses 

1  Archives  de  Florence. 


108  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

jardins,  ses  monastères,  ses  soixante-douze  paroisses,  «  et 
«  est  chose  bien  estrange  de  veoir  si  belles  et  si  grans 
«  églises  fondées  en  la  mer  • .  » 

Commines  s'arrêta  d'abord  à  l'église  de  Saint-André, 
où  d'autres  gentilshommes  lui  adressèrent  une  seconde 
harangue.  Là  se  trouvaient  les  ambassadeurs  de  Milan  et 
de  Ferrare,  et  ce  fut  placé  au  milieu  d'eux  qu'il  monta  dans 
une  barque  beaucoup  plus  grande,  tendue  de  satin  cra- 
moisi, qui  le  porta  dans  la  grande  rue  que  les  Vénitiens 
appellent  le  Grand  Canal,  «  la  plus  belle  qui  soit  au  monde,  » 
car  elle  est  bordée  de  palais  dont  les  façades  sont  de  marbre 
ou  de  porphyre.  Si  on  y  pénètre,  tout  répond  à  cette  magni- 
ficence, car  partout  l'or  et  les  peintures  marient  à  l'envi  les 
pompes  de  la  richesse  et  le  génie  des  arts.  «  C'est,  dit  Com- 
«  mines,  la  plus  triomphante  cité  que  j'aye  jamais  veue  2.  » 
C'était,  de  plus,  celle  qui  recevait  le  mieux  les  ambassadeurs 
étrangers,  et  une  compagnie  de  cinquante  gentilshommes 
ne  quitta  pas  l'envoyé  de  Charles  VIII  jusqu'à  ce  qu'il  fût 
arrivé  à  l'abbaye  de  Saint-Georges,  où  on  avait  préparé  sa 
résidence. 

Commines  ajoute  que  Venise  est  aussi  la  cité  «  qui  plus 
«  saigement  se  gouverne  ;  que  ses  affaires  sont  plus  saige- 
«  ment  conseillées  que  de  prince ,  ne  communaulté  qui  soit 
«  au  monde  ;  qu'il  a  connu  les  Vénitiens  si  saiges  et  tant 
«  enclins  d'acroistre  leur  seigneurie  que,  s'il  n'y  est  pour- 
«  vea  tost,  tous  leurs  voisins  en  maudiront  l'heure  3.  » 
Égaux  aux  Romains  par  leur  génie ,  mais  plus  prudents  et 

1  Mém.,  t.  II,  p.  405. 

2  Mém.,  t.  II,  p.  406. 

*  Mém.,  t.  II,  pp.  321  et  409. 


DE  COMMINES.  109 

mieux  instruits  par  l'expérience,  ils  n'ont  point  de  tribuns 
du  peuple,  et  le  peuple  lui-même  n'est  point  porté  aux  dis- 
cordes civiles  ,  car  il  se  compose  en  grande  partie  d'étran- 
gers. Si  toutes  les  fonctions  sont  réservées  aux  gentils- 
hommes,  il  n'y  a  ni  trésors,  ni  commandements,  d'armée 
qui  puissent  exciter  leur  convoitise  et  leur  ambition  ' . 

C'était  à  des  Vénitiens  que  Louis  XI ,  montant  sur  le 
trône,  avait  demandé  les  secrets  de  l'art  de  gouverner  les 
hommes2.  C'était  aussi  à  des  Vénitiens  qu'à  la  cour  de  Bour- 
gogne, Commines,  jeune  encore,  avait  entendu  raconter  les 
révolutions  de  l'Orient,  où  Mahomet  II  s'était  élevé  moins 
par  la  force  que  par  la  ruse,  moins  en  exterminant  ses 
ennemis  qu'en  semant  la  division  parmi  eux  3.  Les  Véni- 
tiens avaient  lutté  avec  les  mêmes  armes.  En  1494  et  en 
1495,  ils  entendaient  «  plus  que  jamais  la  façon  d'eulx 
«  deffendre  et  garder  4.  »  Commines  devait  trouver  parmi 
eux  des  émules  et  des  rivaux  dans  l'art  difficile  de  dissi- 
muler. 

L'ambassadeur  florentin  se  hâta  d'annoncer  aux  Huit  de 
Pratique  l'arrivée  du  seigneur  d'Argenton  : 

Monseigneur  d'Argenton  arriva  hier  soir,  et  les  gentilshommes 
qui  en  avaient  reçu  Tordre  comme  je  vous  l'ai  écrit,  allèrent  à  sa 
rencontre  à  cinq  milles  d'ici  avec  deux  bucentaures  ;  ce  matin  ils 
se  sont,  au  nombre  de  trente,  rendus  avec  les  mêmes  bucentaures 
à  Saint-Georges  où  il  est  logé ,  et  l'ont  conduit  à  l'audience.  Je 
ferai  diligence,  comme  je  vous  le  disais  dans  ma  dernière  lettre, 

1  Mém.,  t.  II,  p.  531. 

2  Chastellain,  t.  IV,  p.  199. 

3  Mém.,  t.  II,  p.  286. 
1  Mém.,  t.  II,  p.  409. 


110  LETTRES  ET  NÉGOCIATIONS 

pour  savoir  quelle  est  sa  charge,  et  j'en  rendrai  compte  à  Vos 
Seigneuries  '. 

Commines,  résumant  le  discours  qu'il  adressa  à  la  sei- 
gneurie de  Venise,  rapporte  qu'il  la  remercia  de  la  réponse 
faite  à  d'autres  ambassadeurs  français  :  que  le  roi  pouvait 
se  confier  en  elle  en  poursuivant  hardiment  son  entreprise 2. 
Après  avoir  invoqué  les  anciennes  alliances  des  rois  de 
France  et  de  Venise,  il  s'efforça  de  justifier  les  projets  de 
son  maître  sur  le  royaume  de  Naples  et  sur  l'Orient,  et  offrit 
aux  Vénitiens  le  port  de  Brindes  où  les  croisés  s'embar- 
quaient au  xie  siècle,  jusqu'à  ce  qu'on  eût  pu  leur  rendre 
aux  rives  de  l'Hellade  ou  du  Bosphore  quelques-uns  de  ces 
territoires  que  les  compagnons  de  Dandolo  avaient  conquis, 
mais  qu'ils  n'avaient  su  conserver.  A  ce  que  rapporte  Com- 
mines, les  Vénitiens  lui  tinrent  les  meilleures  paroles  du  roi 
et  de  ses  affaires,  parce  qu'ils  supposaient  qu'il  n'irait  pas 
plus  loin  que  le  Milanais,  et  montrèrent  un  grand  désinté- 
ressement en  ce  qui  touchait  la  cession  des  ports  de  Brindes 
et  d'Otrante,  car  ils  savaient  bien  que  le  roi  ne  les  possé- 
dait pas  et  ils  croyaient  qu'il  ne  les  posséderait  jamais.  Du 
reste,  ils  craignaient  peu  les  Français  «  et  ne  s'en  faisoient 
«  que  rire  3.  » 

Nous  mettrons  sous  les  yeux  de  nos  lecteurs  les  pièces 
officielles  conservées  aux  archives  de  Venise  ;  ils  y  trouve- 
ront sur  la  première  audience  accordée  à  Commines  les 
intéressants  détails  que  cherchaient  à  recueillir  les  envoyés 
florentins  : 

i  Archives  de  Florence  (3  octobre  1494). 

2  Cette  réponse  est  donnée  par  Godefroy  ,  Hist.  de  Charles  Y III, 
p.  239. 

3  Mém.,t.  II,  p.  413. 


DE  COMMINES.  111 

Sommaire  du  discours  de  monseigneur  d'Argenton.  au  nom 
de  Sa  Majesté  Très-Chrétienne. 

Après  avoir  fait  son  compliment  au  nom  du  roi,  et  ses  lettres 
de  créance  ayant  été  présentées  et  lues,  monseigneur  d'Argenton 
a  exposé  ce  qui  suit  :  t 

Aussitôt  que  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  fut  arrivée  en  Italie 
et  dès  qu'elle  y  eut  rejoint  le  seigneur  Ludovic,  elle  résolut  d'en- 
voyer immédiatement  monseigneur  d'Argenton,  en  qualité  d'am- 
bassadeur auprès  de  l'illustrissime  seigneurie,  mais,  à  cause 
d'une  maladie  survenue  au  roi ,  celui-ci  a  été  forcé  de  différer 
jusqu'à  présent  son  voyage. 

Il  remercia  ensuite  l'illustrissime  seigneurie,  au  nom  de  Sa 
Majesté,  du  bon  accueil  qu'on  avait  fait  à  monseigneur  deCitain, 
le  dernier  ambassadeur  de  Sa  Majesté  ici,  des  bonnes  relations 
qu'on  avait  eues  avec  lui,  de  l'ordre  transmis  au  capitaine-géné- 
ral de  traiter  tous  les  navires  et  tous  les  sujets  de  Sa  Majesté 
Très-Chrétienne  comme  ceux  de  Venise,  de  la  réponse  donnée 
à  Sa  Majesté  concernant  la  demande  faite  par  elle  de  cinq 
galères  que  la  République  s'est  excusée,  par  de  bonnes  raisons, 
de  fournir,  ainsi  que  de  ce  qu'elle  aurait  répondu  aux  ambas- 
sadeurs du  pape  et  du  roi  :  que  l'intention  de  l'illustrissime 
seigneurie  est  de  rester  fidèle  à  l'amitié  et  à  l'alliance  de  sadite 
Majesté  Très-Chrétienne. 

Il  déclara  de  plus  qu'il  a  été  et  est  envoyé  pour  justifier 
Sa  Majesté  de  l'intention  que  lui  ont  prêtée  lesdits  ambassa- 
deurs, de  ne  pas  se  contenter  du  royaume  de  Naples,  mais  de 
vouloir  aussi  usurper  l'Italie  entière,  ce  que  monseigneur  d'Ar- 
genton déclare  être  faux.  Non-seulement  il  n'a  jamais  été  dans 
les  usages  de  la  couronne  de  France  de  s'emparer  du  bien 
d' autrui,  mais  Sa  Majesté,  en  ce  qui  la  touche,  a  formelle- 
ment manifesté  son  intention  à  cet  égard,  et  ce  n'est  pas  elle 
qu'on  pourrait  suspecter  de  ce  chef.  Il  sufiîra  de  rappeler 
qu'après  la  mort  de  son  père,  on    la  vit  rendre  Perpignan  et  le 


112  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Roussillon  à  la  couronne  d'Espagne,  sans  même  exiger  la  resti- 
tution de  rengagère  qui  s'élevait  à  près  de  350,000  écus;  que  le 
roi  a  de  même  rendu  à  l'archiduc  d'Autriche  les  places  qui  lui 
appartenaient.  Il  affirma  que  Sa  Majesté  n'a  pas  la  moindre  pré- 
tention sur  l'Italie,  sauf  sur  le  royaume  deNaples,  qui  est  le  sien 
à  juste  titre,  et  encore  n'est-ce  que  pour  arriver  à  reconquérir 
sur  les  infidèles  les  villes  et  les  provinces  qu'ils  ont  usurpées  ;  que 
Sa  Majesté  n'aurait  même  pas  le  moindre  souci  de  son  royaume 
de  Naples,  si  elle  ne  voyait  dans  son  entreprise  une  œuvre 
chrétienne;  que,  ce  royaume  reconquis,  elle  rétablirait  les  sei- 
gneurs dans  leurs  domaines  et  leur  restituerait  à  tous  leurs 
possessions,  après  quoi  il  restera  fort  peu  de  chose  à  Sa  Majesté, 
vu  les  énormes  dépenses  qu'elle  aura  à  faire  pour  maintenir 
l'ordre  dans  son  dit  royaume  ;  que  le  Saint-Père  n'a  pas  de  motif 
légitime  pour  se  plaindre  de  Sa  Majesté,  puisqu'elle  entend  lui 
payer  pour  ledit  royaume,  le  tribut  qui  s'élève  à  43  ou 
44,000  écus  par  an  ;  que  Sa  Majesté  tient  beaucoup  à  ce  que  la 
sérénissime  République  soit  informée  de  ces  circonstances,  pour 
sa  justification  ;  que  Sa  Majesté,  en  considération  de  l'amitié  et 
de  l'alliance  réciproques  qui  existent  entre  elle  et  la  sérénis- 
sime République  a  résolu  de  faire  part  à  celle-ci  de  ce  qu'elle 
compte  faire  cette  année.  D'abord ,  en  ce  qui  concerne  Ostie , 
Sa  Majesté  n'entend  pas  garder  cette  ville,  pas  plus  qu'aucune 
autre  place  de  l'Église  ;  elle  veut  la  restituer  et  la  remettre  entre 
les  mains  du  révérend  cardinal  de  Saint-Pierre-ès-Liens,  qui 
est,  comme  tout  le  monde  sait,  évêque  et  patron  de  ce  siège. 
Sa  Majesté  compte  partager  ses  gens  d'armes  en  deux  corps  : 
l'un,  qu'elle  enverra  à  son  camp,  près  de  Ferrare,  où  il  n'y  a 
pas  encore  de  troupes  françaises  ;  l'autre ,  sous  les  ordres  de 
monseigneur  de  Montpensier,  marchera  sur  les  places  des  Flo- 
rentins, lesquels,  après  avoir  promis  à  Sa  Majesté  qu'ils  se 
déclareraient  pour  elle  à  son  arrivée  en  Italie  avec  une  armée, 
n'ont  pas  laissé,  à  Porto-Venere  et  à  Rapallo ,  de  favoriser,  d'as- 
sister et  même  d'accueillir  ses  ennemis.  Il  protesta  du  reste  que 
Sa  Majesté  ne  voulait  rien  prendre  auxdits  Florentins ,  s'ils  lui 


DE  COMMINES.  113 

livraient  passage  pour  se  rendre  au  but  de  son  expédition  ;  quelle 
leur  demanderait  ce  passage  et  que  s'ils  l'accordaient  de  bonne 
grâce,  elle  les  traiterait  en  amis  ;  que  par  cette  route  elle  comp- 
tait rallier  l'armée  de  Colonna,  qui  s'était,  ainsi  que  Sienne,  pro- 
noncée en  sa  faveur,  et  que,  de  là,  Sa  Majesté  se  porterait  à  la 
conquête  de  son  royaume  ;  que  si  lesdits  Florentins  lui  refusaient 
le  passage,  Sa  Majesté  se  verrait  fort  à  regret  forcée  de  s'emparer 
de  quelques-unes  de  leurs  places,  ce  qu'elle  ne  ferait  du  reste  que 
pour  les  raisons  qu'on  vient  de  dire  et  pour  aucun  autre  motif; 
qu'il  était  aussi  bien  vrai  que  Sa  Majesté  ferait  savoir  aux  Flo- 
rentins, que  s'ils  voulaient  conserver  Pierre  de  Médicis  pour  leur 
gouverneur,  comme  il  l'est  actuellement,  elle  en  serait  bien  aise; 
que  s'ils  voulaient  au  contraire  rétablir  le  gouvernement  de  la 
commune  *,  Sa  Majesté  ne  s'y  opposerait  pas  davantage.  Yoilà 
ce  qu'il  avait  à  exposer  pour  le  moment,  ajouta-t-il,  et  il  demanda 
à  être  entendu  par  les  auditeurs  sur  des  questions  plus  particu- 
lières :  il  rendit  de  grandes  actions  de  grâces  pour  les  honneurs 
qu'on  lui  avait  faits  dans  cette  ville  et  dans  tout  le  territoire  de  la 
seigneurie,  s'en  louant  hautement  et  promettant  d'en  faire  rap- 
port à  Sa  Majesté  Très-Chrétienne,  comme  aussi  d'embrasser  en 
toute  circonstance  le  parti  de  la  République.  Il  finit  par  une  allu- 
sion à  la  sage  réponse  super  qualitatïbus,  que  lui  avait  faite  le 
sérénissime  Doge,  en  disant  qu'il  existait  de  nombreux  motifs 
d'amour  et  de  bienveillance  réciproques  entre  Sa  Majesté  Très- 
Chrétienne  et  la  sérénissime  République,  que  rien  entre  eux  ne 
donnait  lieu  à  la  haine  ou  à  l'inimitié,  et  que  les  ennemis  de  l'un 
ne  pouvaient  être  les  amis  de  l'autre. 

Des  auditeurs  spéciaux  furent  désignés  pour  recevoir  les 
communications  «  plus  particulières  »  qu'avait  à  faire  le 
seigneur  d'Argenton.  En  voici  le  résumé  : 

Monseigneur  d'Argenton  exposa  trois  points  : 

1°  Que  bien  des  gens  assurent  que  la  sérénissime  République 

1  Governar  acomunita. 

commises.  —  II-  H 


114  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

n'est  pas  contente  que  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  s'empare 
du  royaume  de  Naples,  afin  de  ne  pas  avoir  un  seigneur  plus 
puissant  dans  ce  royaume  que  le  roi  Alphonse,  qui  le  gou- 
verne en  ce  moment  ;  que  cette  hésitation  ne  peut  venir  à  l'es- 
prit de  la  seigneurie  ;  que  s'il  lui  semblait  que  son  alliance 
avec  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  n'est  pas  aussi  solide  et  aussi 
ferme  qu'elle  le  voudrait  et  s'il  lui  convenait  d'y  joindre  quel- 
ques articles  additionnels,  Sa  Majesté  était  toute  prête  à  le 
faire,  et  l'ambassadeur  promettait  de  lui  en  écrire  immédiate- 
ment, s'engageant  à  avoir  la  réponse  de  Sa  Majesté  dans  six 
jours,  avec  le  mandat  et  les  pleins  pouvoirs  nécessaires  pour 
conclure  le  tout; 

2°  Que,  le  royaume  de  Naples  étant  reconquis  par  Sa  Majesté, 
elle  aurait  plus  besoin  de  la  sérénissime  République  que  celle-ci 
de  Sa  Majesté,  car  elle  restituerait  à  tous  les  seigneurs  leurs 
possessions  et  n'en  garderait  que  la  moindre  partie  en  compensa- 
tion de  ses  dépenses  ;  qu'elle  était  mue  dans  sa  conduite,  non  par 
un  sentiment  de  -cupidité,  mais  uniquement  par  le  bien  de  la 
religion  chrétienne  ;  que  Sa  Majesté  possédait  déjà  un  royaume 
très-vaste  qu'elle  avait  à  protéger  constamment,  contre  l'An- 
gleterre et  contre  la  Bourgogne,  du  côté  de  Perpignan  et  du 
côté  de  Maximilien,  d'où  l'on  pouvait  conclure  qu'elle  aurait 
besoin  de  la  République  comme  il  a  été  dit  plus  haut; 

3°  Qu'il  avait  charge  de  parler  du  dernier  point  comme  en 
son  propre  nom,  et  seulement  avec  deux  ou  trois  personnes, 
c'est-à-dire  que,  si  la  seigneurie  désirait  avoir  quelque  ville  ou 
port  du  royaume  de  Naples,  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  était 
prête  à  le  lui  abandonner  libéralement,  jusqu'à  ce  qu'elle  eût 
recouvré  en  Grèce  sur  le  Turc  quelque  autre  place  plus  impor- 
tante qu'elle  lui  donnerait  en  échange;  que  si  la  sérénissime 
seigneurie  voulait  assister  Sa  Majesté  dans  son  expédition  de 
Naples,  à  savoir  avec  dix  ou  vingt  galères,  ou  bien  avec  cent  ou 
deux  cents  lances,  ce  secours  découragerait  le  roi  Alphonse  et 
hâterait  le  succès  de  l'entreprise,  et  Sa  Majesté  saurait  recon- 
naître l'assistance  qu'on  lui  aurait  prêtée  et  s'en  montrer  recon- 


DE  COMMINES.  115 

naissante  ;  mais,  que  Sa  Majesté,  soit  quelle  reçût  cette  aide  de  la 
République,  soit  qu'elle  ne  la  reçût  pas,  n'en  était  pas  moins  bien 
disposée  envers  elle,  et  que,  dès  que  l'expédition  de  Naples  serait 
terminée,  on  pourrait  s'occuper  de  la  réforme  de  l'Église  et  de 
bien  d'autres  affaires  qui  touchaient  à  l'intérêt  de  la  chrétienté  *. 

Le  lendemain,  4  octobre  1494,  Commines  présenta  ses 
lettres  de  créance  au  Doge  «  qu'on  honore  comme  un  roi,  » 
mais  «  qui  ne  peult  guères  de  luy  seul.  »  Néanmoins,  Agos- 
tino  Barbarigo ,  qui  était  depuis  longtemps  investi  de  cette 
dignité,  était  «  homme  de  bien,  saige,  bien  expérimenté 
«  aux  choses  d'Italie,  doulce  et  amyable  personne  2.  » 
Cette  audience  se  borna  à  quelques  compliments,  puis  l'on 
montra  à  Commines  l'arsenal  où  la  République  préparait 
ses  victoires,  et  la  chapelle  de  Saint-Marc  où  elle  en  dépo- 
sait les  trophées. 

Les  Vénitiens  prirent  huit  jours  (leurs  conseils  étaient 
un  peu  longs,  dit  Commines)  pour  répondre  au  discours  qui 
leur  avait  été  adressé.  On  nous  a  conservé  le  texte  de  la 
délibération  qui  eut  lieu  à  ce  sujet  : 

Délibération  dît  Sénat  de  Venise  (9  octobre  1494). 

Le  Sénat  décide  qu'il  sera  répondu  à  l'ambassadeur  de  Sa 
Majesté  Très-Chrétienne,  en  ces  termes,  en  ce  qui  touche  les 
propositions  dont  il  a  été  fait  rapport  en  ce  conseil  : 

Magnifique  ambassadeur,  nous  vous  avons  déjà  amplement 
déclaré,  la  première  fois  que  vous  fûtes  en  notre  présence,  le  pro- 
fond respect  que  nous  avons  pour  Sa  Majesté  Très-Chrétienne, 
respect  que  de  tout  temps  notre  seigneurie  a  professé  envers 

i  Archives  de  Venise.   Délibérations  secrètes  du    Sénat,  XXXV, 
f°31.  Cf.  Bembo,  p.  27. 
-  Mém.,  t.  II,  p.  407. 


116  LETTRES  ET  NÉGOCIATIONS 

son  auguste  dynastie,  ainsi  que  l'estime  toute  particulière  que 
nous  faisons  de  votre  très-digne  personne  ;  il  nous  paraît  donc 
qu'il  serait  superflu  de  revenir  sur  ces  deux  points,  et  nous 
nous  en  référons  à  ce  que  nous  vous  avons  fait  entendre  de 
vive  voix.  Nous  croyons  également  qu'il  serait  oiseux  de  rien 
ajouter  à  propos  des  remercîments  que  Sa  Majesté  Très-Chré- 
tienne a  la  bonté  de  nous  adresser,  au  sujet  de  l'accueil  que 
nous  avons  fait  à  monseigneur  de  Citain,  naguères  encore  son 
ambassadeur  auprès  de  nous,  et  au  sujet  de  nos  bonnes  inten- 
tions envers  sa  propre  personne  :  nous  n'avons  en  cela  rien  fait 
qui  ne  nous  fût  dicté  par  la  bienveillance  et  le  dévouement  qui 
nous  animent  envers  Sa  Majesté.  Nous  agréons  les  justifica- 
tions qu'elle  nous  a  fait  exposer  par  Votre  Magnificence,  d'abord 
en  notre  présence,  puis  par  le  canal  de  nos  députés ,  à  propos 
de  la  présente  expédition  de  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  et  de 
son  intention  de  ne  revendiquer  que  ce  qui  lui  revient  de  droit, 
et  nous  le  faisons  d'autant  plus  volontiers  que  nous  avons  tou- 
jours connu  la  justice  et  l'équité  de  la  très-chrétienne  maison 
de  France,  et  particulièrement  de  Sa  Majesté  qui  en  a  donné 
de  si  grands  témoignages,  en  restituant  Perpignan  et  le  Rous- 
sillon  aux  Espagnols  et  d'autres  places  à  l'illustrissime  archi- 
duc d'Autriche,  comme  nous  l'a  si  bien  rappelé  Votre  Magni- 
ficence. Bien  plus,  nous  n'avons  jamais  conçu  de  pensée,  ni  de 
soupçon  du  genre  de  ceux  dont  Votre  Magnificence  nous  a 
parlé.  Loin  de  là ,  dans  l'opinion  générale  que  nous  avons  de 
la  justice  et  de  la  bonté  de  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  envers 
tout  le  monde,  nous  avons  toujours  tenu  et  nous  tenons 
encore,  nous  fondant  sur  l'amitié,  l'union  et  l'alliance  réci- 
proques qui  nous  attachent  par  des  liens  si  solides  et  si  sincères, 
à  ce  que  Sa  dite  Majesté  considère  comme  les  siens  propres 
notre  Etat  et  nos  biens ,  avec  la  ferme  conviction  qu'elle  main- 
tiendra la  dite  alliance  avec  nous,  comme  nous  le  ferons  à  son 
égard.  Cette  cause  d'une  suspicion  non  méritée  étant  écartée 
de  nous,  il  n'est  plus  besoin  de  renouveler,  confirmer  ou  étendre 
notre  dite  alliance,  comme  Votre  Magnificence  l'a  proposé,  et 


DE  COMMINES.  117 

même  nous  sommes  convaincus  qu'il  ne  serait  pas  possible  d'y 
rien  ajouter. 

Puisque  dans  son  discours  et  dans  ses  justifications,  Votre 
Magnificence  nous  a  fait  comprendre  que  Sa  Majesté  Très-Chré- 
tienne n'a  pas,  en  ce  qui  concerne  l'affaire  d'Ostie,  l'intention 
de  conserver  cette  place,  mais  qu'elle  veut  la  laisser  entre  les 
mains  de  son  révérendissime  évèque  et  seigneur  le  cardinal  de 
Saint-Pierre-ès-Liens,  et  que  sa  Majesté  ne  veut  également  rete- 
nir aucune  autre  place  de  l'Eglise,  nous  ne  pouvons  que  la  louer 
hautement  d'un  si  saint  propos,  et  en  cette  circonstance  le 
roi  agira  comme  il  convient  à  son  titre  de  Très-Chrétien. 

Il  ne  nous  reste  qu'à  rendre  d'amples  et  immortelles  actions 
de  grâces  à  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  de  ce  qu'elle  nous  a  fait 
part,  avec  tant  d'amour  et  de  confiance,  des  événements  qui  lui 
arrivent,  ce  qui  accroît  grandement  nos  obligations  envers  elle. 
Estimant  qu'il  est  de  notre  devoir  de  communiquer  pareille- 
ment à  Sa  Majesté  ce  qui,  de  notre  côté,  peut  être  digne  de  lui 
être  notifié,  spécialement  en  ce  qui  touche  aux  intérêts  et  aux 
dangers  de  la  République  chrétienne,  nous  signalerons  à  Votre 
Magnificence  que  le  Grand  Turc  qui  tend  sans  cesse  à  inquiéter 
les  chrétiens,  surtout  lorsqu'il  voit  quelque  présage  de  discorde, 
vient  de  contraindre  par  la  force  des  armes  presque  toutes  les 
terres  et  les  places  fortes  de  la  pauvre  et  misérable  Croatie,  déjà 
ravagée  et  désolée  par  ses  troupes  l'année  dernière,  à  lui  payer 
un  tribut  et  à  le  reconnaître  pour  son  seigneur  et  maître  ;  il  est 
parvenu  ainsi  à  subjuguer  cette  importante  province,  ce  qui  est 
comme  le  premier  degré  et  le  plus  aisé  de  l'invasion  de  l'Italie. 
En  outre,  ces  jours  derniers,  il  s'en  est  peu  fallu  que  les  Turcs 
n'occupassent  furtivement  Belgrade,  place  et  château  d'une  impor- 
tance plus  grande  qu'on  ne  pourrait  dire,  qui  est  la  clef  et  la  porte 
de  toute  la  Hongrie.  Ils  avaient  déjà  pris  deux  tours,  et  s'ils  ont 
été  repoussés,  c'est  plus  à  la  miséricorde  du  ciel  qu'à  la  force 
humaine  qu'il  faut  l'attribuer.  De  plus,  nous  reçûmes  hier  un  avis 
de  notre  gouverneur  de  Capo  d'Istria,  du  6  courant,  qu'une  autre 
armée  turque  était  en  marche  vers  la  Bosnie  et  quelques  autres 


118  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

lieux  dont  les  habitants,  comme  l'avaient  fait  également  ceux  de 
la  Croatie,  demandent  depuis  plusieurs  mois  secours  et  assis- 
tance, non  seulement  à  Sa  Sainteté,  mais  aussi  à  l'Italie  entière, 
qui ,  enveloppée  dans  les  troubles  qui  l'agitent  actuellement,  ne 
peut  agir  comme  elle  en  aurait  le  désir.  Nous  signalons  ces  faits 
à  Sa  Majesté  Très-Chrétienne,  avec  la  plus  profonde  et  la  plus 
amère  douleur,  et  nous  ne  doutons  pas  qu'elle  ne  partage,  en  les 
apprenant,  le  deuil  et  le  chagrin  qu'en  éprouve  notre  seigneurie. 

Ce  projet  fut  adopté  par  cent  cinquante-une  voix  contre 
vingt.  On  décida  toutefois  que  le  paragraphe  relatif  à  Ostie 
serait  remplacé  par  la  phrase  suivante  : 

Puisque  dans  son  discours  et  dans  ses  justifications,  Votre 
Magnificence  nous  a  fait  comprendre  que  Sa  Majesté  Très-Chré- 
tienne n'a  pas,  en  ce  qui  concerne  l'affaire  d'Ostie,  l'intention  de 
garder  cette  place,  ni  aucune  autre  du  domaine  de  l'Eglise,  nous 
ne  pouvons  que  louer  hautement  Sa  Majesté  d'un  si  saint  propos, 
et  en  cette  circonstance,  elle  agira  comme  il  convient  à  son  titre 
de  roi  Très-Chrétien  '. 

Cette  rédaction  fut  approuvée  par  cent  quarante-huit  suf- 
frages contre  un.  On  tenait  à  ne  pas  mentionner  les  préten- 
tions à  la  possession  d'Ostie,  invoquées  par  le  cardinal  de 
Saint-Pierre  advincula,  Julien  de  la  Rovère,  qui  se  signalait 
alors  dans  le  camp  français  parmi  les  plus  ardents  adver- 
saires du  pape  Alexandre  VI ,  et  qui  devait  lui-même,  quel- 
ques années  plus  tard,  ceindre  la  tiare  sous  le  nom  de  Jules  II . 

Commines  s'était  mis  immédiatement  en  rapport  avec 
Taddeo  Vicomercati ,  envoyé  de  Ludovic  Sforza  qui  avait 
chargé  son  ambassadeur  «  de  lui  tenir  compaignie  et  de 
«  l'adresser  3.  » 

1  Archives  de  Venise.  Délibérations  secrei.es  du  Sénat,   XXXV, 
f°  32.  Cf.  Bembo,  p.  27. 
-  Mém.,  t.  II,  p.  403. 


DE  C0MM1NES.  119 

Le  7  octobre,  nous  rencontrons  la  première  dépêche  de 
l'ambassadeur  milanais  : 

Illustrissime  et  excellentissime  seigneur, 

Comme  j'accompagnais  aujourd'hui  monseigneur  d'Argenton, 
qui  visite  ce  pays,  Sa  Seigneurie  me  pria  de  vouloir  écrire  en 
son  nom  à  Votre  Excellence,  qu'autant  qu'elle  a  pu  en  juger 
jusqu'à  présent,  l'intention  de  cette  seigneurie  est  de  ne  s'oppo- 
ser en  aucune  façon  à  l'expédition  du  royaume  de  Naples,  que 
compte  entreprendre  Sa  Majesté  Très-Chrétienne.  Il  m'a  ensuite 
chargé  très-expressément  de  le  recommander  instamment  à 
Votre  Excellence  :  je  lui  répondis  que,  encore  que  l'amour  de 
Votre  Excellence  envers  Sa  Seigneurie  fût  si  grand  pour  le 
rang  qu'elle  occupe  auprès  du  roi  et  pour  son  propre  mérite, 
qu'il  serait  impossible  d'y  rien  ajouter,  je  ne  laisserais  pas 
néanmoins  d'exécuter  ce  dont  elle  me  chargeait.  Je  me  recom- 
mande de  rechef  à  vos  bonnes  grâces. 

Venise,  le  7  octobre  1495. 

Votre  humble  serviteur, 
Taddeus  Vicomercatus '. 

Quatre  jours  après,  le  même  ambassadeur  rendait  compte 
de  la  communication  qui  lui  avait  été  donnée  par  le  Doge, 
de  la  réponse  que  le  Sénat  avait  faite  au  discours  de  Com- 
mines. 

Illustrissime  et  excellentissime  seigneur, 

Je  fus  appelé  ce  matin  en  présence  de  l'illustrissime  seigneu- 
rie. Le  prince2  me  dit  qu'on  m'avait  mandé  pour  observer  envers 
Votre  Excellence  l'usage  ordinaire,  en  me  communiquant  les 
nouvelles  importantes,  afin  que  je  pusse  vous  les  transmettre, 
comme  les  Vénitiens  en  usent  eux-mêmes  avec  leur  ambassadeur; 

1  Archives  de  Milan. 

2  On  désignait  ainsi  le  Doge. 


120  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

que  ces  jours  passés  on  m'avait  fait  part  de  l'arrivée  de  l'ambassa- 
deur du  roi  Très-Chrétien  auprès  de  la  seigneurie  et  du  résumé  de 
sa  harangue;  qu'en  me  communiquant  aujourd'hui  la  réponse 
qu'on  y  avait  faite,  on  me  mettrait  mieux  au  courant  de  la  ques- 
tion .  Le  prince  chargea  alors  le  secrétaire  de  me  lire  cette  réponse. 
Après  les  généralités  où  l'on  dit  qu'on  lui  a  mieux  fait  con- 
naître de  vive  voix  les  dispositions  de  cette  seigneurie  envers 
Sa  Majesté  Très-Chrétienne,  on  s'adresse  directement  à  l'ambas- 
sadeur, et  voici  ce  qu'on  lui  dit  en  substance:  cette  seigneurie 
est  on  ne  peut  plus  disposée  à  maintenir  et  à  entretenir 
l'alliance  de  Sa  Majesté  Très- Chrétienne,  inaugurée  par  ses 
augustes  prédécesseurs  avec  une  grandeur  qui  ne  laisse  pas 
songer  même  à  la  possibilité  de  l'accroître.  Sa  Majesté  ne  doit 
pas  craindre  que  la  seigneurie  dévie  jamais  de  cette  ligne  de 
conduite,  celle-ci  étant  fermement  persuadée  que  Sa  dite  Majesté, 
en  sa  qualité  de  prince  très-chrétien ,  n'entreprendra  jamais 
rien  que  de  juste.  On  loua  ensuite  le  dessein  de  Sa  Majesté 
de  ne  pas  enlever  .Ostie  à  l'Église  ;  et  pour  répondre  aux  com- 
munications qu'elle  a  daigné  faire  faire  à  la  seigneurie,  celle-ci 
de  son  côté  finit  par  lui  transmettre  aussi  plusieurs  nouvelles 
importantes,  comme  l'occupation  de  la  Croatie  par  le  Grand 
Turc,  qui  profite  de  la  discorde  des  princes  chrétiens  ;  l'invasion 
de  Belgrade ,  poste  très-important  de  la  Hongrie  ;  la  formation 
d'une  armée  turque  vers  la  Bosnie  pour  passer  en  Italie. 
Telle  fut  la  substance  de  cette  réponse,  mise  en  fort  beau  lan- 
gage, comme  vous  l'entendrez  mieux  de  votre  ambassadeur  qui 
en  a  reçu  une  copie  pour  vous  l'adresser.  Je  louai  ia  haute 
sagesse  de  cette  réponse  et  je  remerciai  comme  de  coutume  le 
prince  de  sa  communication.  Je  lui  dis  que  je  transmettrais 
cette  réponse  à  Votre  Excellence  avec  la  même  bienveillance  et 
la  même  affection  qu'il  me  l'avait  communiquée  :  ce  que  je  fais 
en  me  recommandant  à  vos  bonnes  grâces. 
Venise,  11  octobre  1494. 

Votre  humble  serviteur, 
Taddeus  V  i  c  o m  e  r  c  a  t u  s. 


DE  COMMINES.  121 

Post  scriptwm.  Illustrissime  et  excellentissime  seigneur,  la 
même  communication  que  j'ai  reçue  sur  la  venue  en  cette  illus- 
trissime seigneurie  de  monseigneur  d'Argenton  et  de  l'exposé 
général  de  sa  mission,  a  été  faite  aussi  aux  ambassadeurs  du 
Pape,  du  roi  Alphonse  et  du  duc  de  Ferrare,  qui  ont  été  appelés 
successivement  l'un  après  l'autre  l. 
\ 

Commines,  fidèle  à  son  opinion,  se  hâta,  dès  qu'il  fut  à 
Venise,  de  tout  mettre  en  œuvre  pour  le  rétablissement  de 
la  paix.  Non-seulement  il  écrivit  au  roi  pour  lui  conseiller 
«  de  prendre  un  bon  appoinctement  2,  »  mais  nous  le  ver- 
rons aussi  faire  parvenir  ses  conseils  jusqu'à  Naples  et 
hâter  à  Rome  l'envoi  d'un  légat  qui  se  serait  présenté  à 
Charles  VIII ,  muni  de  pleins  pouvoirs  pour  signer  un 
traité.  Chose  étrange!  il  ira  jusqu'à  engager  secrètement 
les  Florentins  à  bien  garder  leurs  forteresses  contre  les 
Français,  afin  que  quelque  succès  ne  vienne  pas  exciter 
l'ambition  et  la  vanité  du  jeune  monarque. 

Il  est  intéressant  de  retrouver  dans  les  pièces  diploma- 
tiques de  cette  époque  le  témoignage  manifeste  de  cette 
intelligence  supérieure  que  nous  admirons  dans  les 
Mémoires. 

Dès  le  5  octobre  1494,  Soderini  écrit  à  Florence  : 

Le  sérénissime  prince  me  fit  dire  hier  soir  par  un  des  chance- 
liers que  je  voulusse  bien  me  rendre  ce  matin,  à  l'heure  de 
l'audience,  en  présence  de  la  seigneurie,  ce  que  je  fis,  et  Sa 
Sérénité  me  tint  à  peu  près  le  discours  suivant  :  «  Ambassadeur, 
«  voulant  maintenir  les  bons  usages  établis  avec  vos  seigneurs, 
<(  et  comme  il  convient  envers  de  fidèles  amis  à  qui  nous  tenons 

1  Archives  de  Milan. 

2  Mém.,  t.  II,  p.  364. 


122  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

«  à  faire  part  de  tout  ce  que  nous  apprenons  d'important,  nous 
«  avons  jugé  utile  de  vous  mander  pour  vous  communiquer  ce 
«  que  nous  a  remontré  monseigneur  d'Argenton,  ambassadeur 
«  de  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  le  roi  de  France.  Son  allocu- 
«  tion  a  été  publique,  elle  n'a  pas  eu  lieu  à  huis-clos,  et  tout  le 
«  monde  pouvait  entrer  et  écouter.  Donc,  après  les  salutations, 
«  les  protestations  et  les  offres  d'usage  entre  bons  amis,  ledit 
«  ambassadeur  exposa  longuement  toutes  les  raisons  en  vertu 
«  desquelles  Sa  Majesté  prétend  que  le  royaume  de  Naples  lui 
«  appartient  de  droit  (nous  savons  que  les  ambassadeurs  de  ce 
«  prince  ont  fait  la  même  démarche  auprès  de  vos  seigneurs). 
«  Or,  Sa  Majesté,  ne  pouvant  souffrir  que  son  bien  soit  injus- 
«  tement  occupé  par  d'autres  à  son  grand  dommage  et  au 
«  préjudice  de  son  honneur  et  de  sa  dignité,  est  venue  en 
«  Italie  pour  le  revendiquer  les  armes  à  la  main,  et  son  dessein 
«  est  d'y  rester  et  de  persévérer  dans  son  entreprise  jusqu'à 
«  ce  qu'elle  occupe  ledit  royaume.  C'est  ce  dont  nous  avons 
«  voulu  vous  faire  part  pour  que  vous  le  communiquiez  à  vos 
«  seigneurs.  »  A  ces  mots,  le  prince  se  tut;  je  remerciai  Sa 
Sérénité  et  la  seigneurie  de  leur  bienveillante  communication  ; 
je  les  assurai  que  j'allais  la  transmettre  à  Vos  Seigneuries, 
que  j'étais  certain  qu'elle  vous  serait  agréable  au  delà  de 
toute  expression  et  que  vous  vous  empresseriez  d'en  rendre 
grâce  à  Sa  Sérénité  et  à  cette  illustrissime  seigneurie.  Comme 
il  me  parut  que  le  prince  faisait  allusion  aux  motifs  qui  avaient  pu 
déterminer  Vos  Seigneuries  à  m'envoyer  ici  avec  Jean-Baptiste 
Ridolfi ,  je  crus  pouvoir  répondre  en  termes  ménagés  :  que , 
lorsque  Vos  Seigneuries  eurent  reçu  l'assurance  que  le  roi  do 
France  devait  traverser  l'Italie,  la  conjoncture  leur  parut  si 
grave  qu'elles  jugèrent  urgent  de  nous  dépêcher  vers  la  sei- 
gneurie, connaissant  sa  vertu,  sa  gravité,  sa  sagesse  et  le  rang 
considérable  qu'elle  tient  en  Italie,  pour  l'entretenir  de  ce  pro- 
jet, la  consulter  et  se  concerter  avec  elle,  dans  l'intention  de 
ne  manquer  à  rien  de  ce  qui  serait  nécessaire  pour  assurer  le 
repos  général  et  la  paix  particulière  des  divers  Etats  de  l'Italie  ; 


DE  COMMLNES.  123 

que  depuis ,  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  ayant  réalisé  son  projet 
et  fait  les  démonstrations  qu'on  sait,  ayant  en  outre  manifesté 
son  intention  de  rester  en  Italie  et  de  persister  dans  son  entre- 
prise, le  péril,  qui  était  d'abord  éloigné,  est  devenu  imminent  au 
point  que  si  Dieu  et  ceux  qui  peuvent  nous  aider  n'y  apportent 
remède,  nos  affaires  vont  tomber  dans  un  désordre  et  un 
trouble  que  tous  les  efforts  humains  seront  impuissants  à  con- 
jurer. En  conséquence,  j'exhortais  humblement  leurs  illustris- 
simes Seigneuries  à  aviser  aux  circonstances  et  à  ouvrir  un 
avis  s'il  leur  paraissait  opportun  d'agir  en  tel  ou  tel  sens,  leur 
promettant  que,  comme  on  Ta  pu  voir  en  toute  occasion,  Vos 
Seigneuries  ne  manqueraient  pas,  de  leur  côté,  de  faire  tout  ce 
qui  sera  jugé  utile  au  repos,  à  la  paix  et  à  la  tranquillité  de 
l'Italie  entière.  Le  prince  me  répliqua  dans  un  langage  très- 
expressif  qu'on  n'avait  rien  négligé  pour  faire  en  sorte  que  les 
troubles  actuels  n'altérassent  point  la  paix  de  l'Italie,  qu'on 
suivrait  la  droite  ligne  et  qu'on  y  persisterait  jusqu'au  bout 
avec  zèle  et  diligence.  A  quoi  je  repartis  que  tels  étaient  bien 
aussi  l'espoir  et  l'attente  de  Vos  illustrissimes  Seigneuries. 
Venise,  5  octobre  1494  '. 

Soderini  écrit  de  nouveau  le  lendemain  à  Pierre  de  Médi- 
cis  : 

Je  m'empresse  de  vous  faire  savoir  que  monseigneur  d'Argen- 
ton  m'envoya  hier  matin  son  secrétaire  pour  s'excuser  de  ne  point 
encore  m'avoir  fait  mander,  mais  que  la  cause  en  était  qu'il  avait 
constamment  l'ambassadeur  de  Milan  sur  les  talons  et  qu'il 
m'écrirait  ce  qu'il  aurait  à  me  dire.  Je  le  remerciai  convenable- 
ment, je  louai  fort  son  bon  procédé  et  je  dis  que  si  moi  aussi  je 
manquais  à  ce  que  réclament  le  respect  et  le  dévouement  de  la 
République  et  de  votre  personne  envers  le  roi,  comme  l'amour  et 
la  confiance  que  la  République  et  vous,  vous  portez  à  son  Excel- 

1  Archives  de  Florence.  Correspondances  des  Huit  de  Pratique  et 
des  ambassadeurs. 


124  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

lence,  l'unique  motif  en  était  que  je  ne  voulais  porter  ombrage  ni 
défiance  à  personne  en  faisant  quelque  démarche.  Il  vient  de  me 
faire  dire  par  le  même  secrétaire  (et  c'est  pourquoi  je  vous  dépê- 
che le  présent  courrier,  avec  ordre  de  se  trouver  à  sa  destination 
mercredi  prochain,  8  courant,  à  la  XXe  heure),  qu'il  a  reçu  des 
lettres  de  la  cour  par  lesquelles  on  l'informe  que  le  roi  était 
engagé  par  la  plupart  des  siens  à  s'en  aller  hiverner  en  Provence 
avec  une  partie  de  son  armée,  que  Saint-Malo  et  Beaucaire  (ce 
que  m'avait  déjà  dit  monseigneur  d'Argenton  comme  je  vous  l'ai 
écrit)  sont  les  seuls  qui  l'en  détournent,  que  Saint-Malo,  ayant 
appris  que  le  Pape  envoie  pour  légat  le  cardinal  de  Gurck,  lui  a 
écrit  que  si  ce  légat  se  rendait  de  suite  à  Asti,  il  en  résulterait 
une  heureuse  issue,  pour  la  pacification  des  affaires.  En  consé- 
quence, il  me  charge  de  vous  écrire  que  le  légat  est  prié  de  se 
rendre  à  son  poste  avec  la  plus  grande  diligence  possible,  et  que, 
dans  cette  occurrence,  si  j'étais  de  bonne  volonté,  il  n'en  résulte- 
rait que  de  bons  effets.  Je  l'ai  convenablement  remercié  en  lui 
promettant  de  vous  écrire  au  vol  *,  comme  je  le  fais.  Vous  por- 
terez un  bon  jugement,  j'en  suis  certain,  de  la  nature  et  du 
caractère  de  cette  confidence,  et  vous  y  donnerez  telle  suite  que 
vous  croirez  être  compatible  avec  l'honneur  de  la  seigneurie  et 
le  vôtre. 

Je  dépêche  ce  messager  avec  toute  la  diligence  que  je  vous 
mande,  estimant  que  si  vous  êtes  le  premier  en  cette  affaire, 
vous  ne  pourrez  qu'en  recueillir  de  la  reconnaissance  et  de  l'hon- 
neur auprès  de  tout  le  monde  2. 

Le  11  octobre  1494,  les  ambassadeurs  de  Florence 
rendent  compte  de  la  communication  qui  leur  a  été  faite, 
aussi  bien  qu'aux  ambassadeurs  de  Milan,  de  la  réponse 
adressée  parle  Sénat  à  la  harangue  du  seigneur  d'Argenton: 

Vos  Seigneuries  ont  appris  par  ma  lettre  du  5  de  ce  mois  la 

1  Volando. 

a  Archives  de  Florence. 


DE  COMMINES.  125 

communication  que  cette  seigneurie  m'a  faite  du  discours  de 
monseigneur  d'Argenton  et  ce  que  j'ai  jugé  à  propos  de  répondre 
à  cette  communication  ;  j'ai  à  vous  annoncer  que  cette  seigneurie 
m'a  fait  appeler  ce  matin,  et  le  prince  me  dit  aussitôt  :  «  Ambas- 
«  sadeur,  nous  vous  avons  communiqué  le  discours  qu'a  pro- 
«  nonce  publiquement  monseigneur  d'Argenton  envoyé  du  roi 
«  de  France.  Depuis,  il  a  fait  part  à  nos  auditeurs  de  certaines 
«  choses  qui  ne  diffèrent  guère  de  celles  qu'il  avait  exposées  en 
«  public.  Selon  la  règle  que  nous  nous  sommes  imposée  à  l'égard 
«  de  Vos  Seigneuries  qui  êtes  nos  bons  amis,  nous  vous  les  ferons 
«  connaître  en  vous  donnant  lecture  de  la  réponse  que  nous 
«  avons  adressée  à  monseigneur  d'Argenton  lui-même.  »  Dans 
cette  réponse ,  cette  seigneurie  déclare  d'abord  qu'en  ce  qui 
touche  son  respect  et  son  dévouement  pour  la  maison  de  France 
et  spécialement  envers  Sa  Majesté  Très-Chrétienne,  ainsi  que 
son  affection  à  l'égard  de  sa  personne,  elle  ne  peut  répondre 
autre  chose  que  ce  qui  a  été  dit  lors  du  premier  discours.  Quant 
à  ce  qui  concerne  le  royaume  de  Naples,  elle  a  compris  ce  qui  a 
été  dit  de  la  constante  coutume  de  la  Maison  Très-Chrétienne 
confirmée  par  Sa  Majesté  dans  beaucoup  de  ses  actions,  notam- 
ment quand  elle  a  restitué  Perpignan  et  le  comté  de  Roussillon 
dont  il  a  été  fait  mention,  et  cette  seigneurie  considère  comme 
hors  de  doute  que  le  roi  ne  veut  que  ce  qui  lui  appartient  juste- 
ment et  honnêtement.  Quant  à  l'alliance  ou  ligue  entre  Sa 
Majesté  et  cette  seigneurie,  elle  ne  sera  violée,  avec  la  grâce  de 
Notre-Seigneur,  par  aucune  des  parties  qui  l'ont  conclue,  et 
cette  seigneurie  est  résolue  à  l'observer  avec  bonne  foi  et  sincé- 
rité, si  on  l'observe  ainsi  à  son  égard,  et  il  lui  paraît  inutile  en 
ce  momont  de  la  confirmer  ou  de  la  renouveler.  Quant  à  la  décla- 
ration de  Sa  Majesté  qu'elle  n'a  pas  occupé  Ostie  avec  la  volonté 
de  conserver  cette  ville  pas  plus  qu'aucun  domaine  de  la  Sainte- 
Église,  elle  approuve  fort  cette  intention  et  dit  qu'elle  est  telle 
qu'elle  convient  à  son  titre  de  roi  très-chrétien.  De  plus,  le  prince 
ajouta  qu'en  sa  qualité  d'allié  du  roi  et  de  prince  dévoué  à  la  reli- 
gion chrétienne,  il  était  tenu  de  faire  connaître  à  Sa  Majesté 


126  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Très-Chrétienne  que  le  Turc,  toujours  impatient  d'effacer  le 
nom  chrétien  et  prêt  à  saisir  toutes  les  occasions  d'y  parvenir,  a 
récemment  réuni  ses  troupes  dans  la  Croatie  qui  a  été  pillée  et 
ravagée  l'année  dernière,  sauf  quelques  forteresses  qui  ont  résisté 
et  qui  ne  cessent  de  demander  des  secours  à  l'Italie  ;  mais  ces 
secours,  l'Italie  absorbée  par  ses  troubles,  n'a  pu  les  fournir.  Des 
forteresses  ont  été  réduites  à  capituler,  et  toute  la  Croatie  est  con- 
quise, de  telle  sorte  que  le  Turc  peut  envahir  facilement  l'Italie, 
et  dernièrement  des  lettres  du  6  de  ce  mois  écrites  par  le  gou- 
verneur de  Capo  d'Istria  ont  annoncé  que  le  Turc  rassemble  une 
grande  armée  dans  la  Bosnie  qui  est  une  province  voisine  de  la 
Croatie.  Déjà  il  a  attaqué  Belgrade,  ville  de  la  plus  haute  impor- 
tance qui  forme  l'entrée  de  la  Hongrie,  et  c'est  plutôt  par  le 
secours  de  Dieu  que  par  celui  des  hommes  qu'on  a  repoussé  les 
Turcs  qui  avaient  déjà  pris  deux  tours.  Lorsque  le  roi  Très- 
Chrétien  sera  instruit  de  toutes  ces  choses,  il  n'en  sera  pas 
moins  affligé  que  cette  seigneurie.  Cette  réponse  était  longue  et 
ornée  de  belles  paroles,  mais  j'en  expose  la  substance  à  Vos  Sei- 
gneuries. La  même  communication  a  été  faite  séparément  au 
légat,  à  l'ambassadeur  du  roi  et  à  l'envoyé  de  Ferrare.  J'expri- 
mai mes  remercîments,  dans  les  termes  qui  me  parurent  les  plus 
convenables,  de  la  bienveillante  communication  qui  m'était  faite, 
laquelle,  comme  je  l'assurai,  sera  d'autant  plus  agréable  à  Vos 
Seigneuries  qu'elle  offre  la  preuve  que  cette  illustrissime  sei- 
gneurie continue  à  entretenir  avec  Vos  Seigneuries  les  affec- 
tueuses relations  qui  conviennent  entre  de  bons  amis. 

Hier  soir  arriva  ici  messire  Jean-Baptiste  Spinello,  ambassa- 
deur du  roi  Alphonse,  qui  vient  résider  près  de  cette  illustris- 
sime seigneurie  *. 

Le  même  jour  où  cette  lettre  était  envoyée  par  les  ambas- 
sadeurs florentins,  Pierre  de  Médicis  écrivait  à  Soderini  : 

Paul- Antoine ,  voilà  bien  des  jours  que  je  ne  vous  ai  plus 

1  Archives  de  Florence. 


DE  COMMINES.  127 

écrit  en  mon  nom  ;  j'avais  prié  les  huit  seigneurs  de  la  Pratique 
de  le  faire  pour  vous  donner  en  diligence  avis  de  ce  qui  se 
passait  ici.  Leurs  Seigneuries  et  moi.  nous  ne  pouvions  presque 
pas  faire  autrement,  les  Vénitiens  ne  voulant  pas  que  dans 
cette  légation  on  s'occupe  d'intérêts  plus  grands,  comme  l'exi- 
gerait cependant  le  péril  imminent  auquel  l'entreprise  de  la 
France  expose  toute  l'Italie.  Si  nous  voyions  qu'on  envisage 
autrement  la  situation,  nous  vous  tiendrions  mieux  au  cou- 
rant des  affaires.  Toutefois,  pour  ne  pas  vous  laisser  trop  lan- 
guir après  une  de  mes  lettres,  je  vous  dirai  ici  tout  ce  qui 
m'arrive  et  me  préoccupe. 

J'ai  reçu  toutes  vos  lettres  jusqu'à  la  dernière,  qui  me  fut 
apportée  par  un  courrier  en  poste.  De  toutes  je  suis  extrême- 
ment satisfait  et  je  ne  puis  que  louer  votre  activité,  dont  nous 
ne  retirons  pas  un  médiocre  fruit.  Plus  j'y  songe,  plus  je  me 
réjouis  que  vous  soyez  là  bas,  parce  que,  grâce  à  vous,  nous 
connaissons  très-bien  l'esprit  qui  y  règne.  Je  vous  engage 
donc  à  persévérer  et  à  recueillir  de  part  et  d'autre  ce  que  vous 
pourrez  moissonner.  Je  désire  savoir  en  particulier  la  réponse 
qu'on  fera  à  l'envoyé  du  roi  d'Espagne  et  à  monseigneur  d'Ar- 
genton  ;  vous  ferez  lire  à  Son  Excellence  le  paragraphe  suivant. 

J'ai  appris,  à  ma  grande  satisfaction,  que  mon  cher  seigneur 
d'Argenton  était  arrivé  là  bas ,  et,  dès  que  j'eus  connaissance 
de  son  voyage  j'en  ressentis  un  grand  encouragement.  En 
vérité,  Sa  Majesté  le  roi  de  France  ne  pouvait  envoyer  une 
personne  plus  capable,  plus  sage,  plus  intègre,  plus  éclairée,  ni 
plus  amie  de  notre  nation,  et  comme  vous  vous  trouvez  encore 
là,  j'ai  toujours  espéré  qu'il  en  résulterait  quelque  bon  résultat 
pour  l'information  de  Son  Excellence  et  pour  le  bien  de  notre 
République.  Ce  que  vous  me  mandez  par  vos  deux  lettres  a  com- 
blé au  delà  de  toute  mesure  la  bonne  opinion  et  la  confiance  que 
m'inspire  Son  Excellence.  En  apprenant  la  recommandation 
officieuse  qu'elle  vous  avait  faite  d'envoyer  en  hâte  le  légat 
vers  Sa  Majesté  le  roi  de  France,  j'écrivis  sur  le  champ  en 
due  forme,  où  besoin  était,  si  bien  que  vous  pouvez  assurer 


128  LETTRES  ET  NÉGOCIATIONS 

Son  Excellence  que  dans  quatre  ou  six  jours  ou  plus  tôt 
même ,  monseigneur  le  légat  partira  pour  se  rendre  auprès  de 
Sa  Majesté  Très -Chrétienne  avec  la  plus  grande  célérité  pos- 
sible ,  chargé  de  pouvoirs  qui  feront  voir  au  monde  entier  que 
notre  Saint-Père  ne  néglige  rien  pour  arriver  à  quelque  bon 
traité. 

Quant  à  nous,  je  vous  dis  que,  autant  qu'il  sera  au  pouvoir 
de  la  République,  nous  serons  toujours  disposés  à  tout  faire 
pour  l'honneur  de  la  couronne  de  France,  car  c'est  notre  tradi- 
tion naturelle  et  celle  en  particulier  de  tous  les  membres  de 
notre  maison.  Certaines  circonstances  et  les  raisons  que  vous 
connaissez,  ont  pu  égarer  l'opinion  de  quelques-uns  sur  notre 
dévouement  envers  la  couronne  de  France  ;  mais  j'ai  l'espoir,  s'il 
plaît  à  Dieu ,  qu'il  ne  se  passera  plus  long  temps  que  nos  bonnes 
intentions  ne  soient  connues. 

Priez  monseigneur  d'Argenton  de  daigner  accueillir  cette 
réponse,  comme  il  l'a  fait  toujours,  avec  cette  bienveillance 
dont  il  a  donné  tant  de  témoignages  à  la  cité  et  à  moi,  qui  lui 
en  garde  une  vive  reconnaissance.  Je  me  félicite  que  Son  Excel- 
lence soit  parvenue  à  ce  point  où  l'on  pourra  enfin  l'apprécier 
à  sa  valeur,  car  je  ne  doute  pas  qu'elle  ne  se  montre  l'ami  fidèle 
de  la  République  et  le  protecteur  de  ma  famille  qui  n'a  jamais 
failli  envers  la  couronne  de  France.  Je  ne  sais  que  dire  de  plus 
à  Son  Excellence,  sinon  qu'elle  m'aime,  comme  elle  l'a  toujours 
fait,  et  qu'elle  persévère  dans  ses  bonnes  dispositions  et  dans  sa 
bienveillance  envers  la  République ,  l'assurant  que  si  Dieu  nous 
donne  jamais  la  grâce  et  l'occasion  de  pouvoir  faire  admettre 
notre  justification  par  la  clémence  du  roi  Très-Chrétien,  j'ai  la 
ferme  espérance  que  nous  recouvrerons  la  bonne  réputation  dont 
nous  jouissions  auprès  de  Sa  Majesté. 

En  dernier  lieu,  remerciez  vivement  Son  Excellence  en  la 
priant  de  vouloir  nous  prévenir  amicalement  si  elle  avait  l'une 
ou  l'autre  recommandation  à  nous  faire,  et  lorsqu'elle  retour- 
nera auprès  du  roi  son  maître,  je  la  supplie  de  continuer  à 
faire  l'office  de  bon  patron  et  de  bon  seigneur,  car  c'est  ainsi  que 


DE  COMMINES.  129 

Test,  selon  moi,  Son  Excellence,  à  qui  je  vous  prie  de  me  recom- 
mander. Son  Excellence  aimant  ordinairement  à  connaître 
les  nouvelles  d'Italie,  vous  lui  direz  que  Sa  Sainteté  et  le  roi 
Alphonse  prendront  les  armes  dans  quelques  jours  contre  les 
Colonna  pour  recouvrer  Ostie ,  et  que ,  pour  cerner  et  attaquer 
leurs  possessions,  les  armées  du  Pape  et  du  roi  (Sa  Majesté 
s'y  trouvera  en  personne)  se  composeront  de  70  escadrons, 
de  3,000  chevaux-légers  et  de  5,000  fantassins  *. 

La  seigneurie  de  Florence  avait  en  ce  moment,  près  du 
roi  de  Naples,  un  ambassadeur  qui  écrivait  de  Terracine  2, 
le  13  octobre  1494,  à  Pierre  de  Médicis  : 

Il  me  reste  à  répondre  à  vos  deux  lettres  du  7  et  du  8,  dont 
j'ai  fait  part  à  Sa  Majesté  ;  je  l'ai  entretenue  spécialement  de  la 
mission  donnée  à  Spinello  avec  des  pouvoirs  plus  étendus  ;  je  lui 
ai  aussi  parlé  des  nouvelles  pratiques  que  monseigneur  d'Or- 
léans vous  a  fait  proposer  par  Pellegrino  Lorini,  et  de  l'article 
que  Paul- Antoine  vous  a  envoyé  de  Venise ,  par  l'ordre  de  mon- 
seigneur d' Argenton ,  relativement  aux  sollicitations  à  adresser 
au  légat  afin  d'arriver  à  un  accord.  Sa  Majesté  en  a  été  fort 
reconnaissante,  et  elle  vous  a  loué  de  ce  que  vous  avez  fait  pour 
concilier  les  deux  négociations  sans  que  Tune  fit  tort  à  l'autre. 
Si  l'on  réussit  à  accommoder  le  tout,  Sa  Majesté  en  espère  de 
bons  résultats ,  et  elle  compte  y  parvenir,  moyennant  l'aide  de 
Dieu  et  avec  votre  concours.  Le  roi  ne  paraît  pas  mécontent 
que  vous  ayez  usé  de  largesse  envers  Laurent 3  et  que  vous  ayez 
dépassé  la  somme,  pourvu  qu'on  mène  la  chose  à  bonne  fin.  Du 
côté  du  roi,  c'est  tout  ce  qu'on  peut  désirer.  Il  se  prêtera  à  tout 

1  Archives  de  Florence. 

2  II  se  nommait  Philippe  Valori.  C'était  peut-être  un  frère  de  Fran- 
çois Valori,  ami  de  Savonarole  et  mort  avec  lui  en  1498. 

15  Nous  croyons  qu'il  s'agit  ici  de  Laurent  de  Médicis  et  non,  cornue 
l'a  supposé  M.  Desjardins,  de  Spinello.  L'ambassadeur  Spinello,  nous 
venons  de  le  voir,  s'appelait  Jean-Baptiste. 

commines.  —  il.  y 


130  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

et  vous  prie  de  prendre  soin  de  la  conduite  des  affaires.  Il 
n'y  a  pas  longtemps  qu'est  revenu  ici  l'homme  que  le  roi  entre- 
tenait auprès  de  monseigneur  de  Bresse  et  que  ledit  seigneur 
s'est  hâté  d'envoyer  pour  lui  communiquer  la  proposition  faite 
à  Spinello,  et  subsidiairement  pour  réclamer  un  secours  de  six 
à  huit  mille  ducats,  dont  il  a  grand  besoin.  Le  roi  a  résolu 
ce  matin  de  renvoyer  ce  même  homme  jusqu'à  Bologne,  et  il  en 
expédie  un  autre  en  sa  compagnie,  nommé  Antonio  Luglio,  qui 
prendra  les  devants  parce  que  le  premier  serait  reconnu,  et 
Sa  Majesté  consent  à  prêter  audit  seigneur  de  Bresse  de  l'argent 
jusqu'à  six  miDe  ducats,  pour  accélérer  les  choses  et  adopter 
toutes  les  mesures  nécessaires  avant  la  conclusion.  Ces  deux 
hommes  viendront  s'aboucher  directement  avec  vous ,  le  désir 
du  roi  étant  que  vous  procuriez  et  remettiez  l'argent  à  Spinello, 
parce  que  ledit  seigneur  a  témoigné  qu'il  ne  voulait  le  recevoir 
que  des  mains  de  celui-ci  '. 

Il  faut  note.r  *  ici  les  intrigues  particulières  formées, 
d'abord  par  le  duc  d'Orléans,  mécontent  de  voir  Charles  VIII 
reconnaître  le  droit  des  Sforza  sur  le  duché  de  Milan  2,  et 
en  second  lieu  par  monseigneur  de  Bresse ,  qui  fut  depuis 
duc  de  Savoie.  Commines  dit  un  mot  des  pratiques  qui 
avaient  lieu  avec  lui 3. 

Soderini  répond  le  16  octobre  à  Pierre  de  Médicis  : 

Je  vous  ai  fait  connaître  le  11  la  réponse  que  la  seigneurie 
avait  faite  à  monseigneur  d'Argenton  et  qu'elle  m'a  communi- 
quée. Je  répondais  en  même  temps  à  votre  lettre  du  3  et  je  vous 
mandais  ce  que  je  croyais  le  plus  digne  de  vous  être  signalé.  En 
réponse  à  votre  lettre  du  11,  que  j'ai  reçue  hier  à  la  tombée  de  la 

1  Archives  de  Florence;  Desjardins,  t.  I.  p.  461. 

2  Cf.  Mem.f  t,  II,  p.  342. 

3  Mém.,  t.  II,  p.  350. 


DE  COMMINES.  131 

nuit,  je  me  hâte  de  vous  faire  savoir  que  je  suis  allé  ce  matin 
devers  la  seigneurie,  pour  la  remercier  en  votre  nom  de  la  com- 
munication qu'elle  m'avait  donnée  des  propositions  de  monsei- 
gneur d'Argenton,  et  je  lui  fis  part,  autant  que  je  le  jugeai  à  pro- 
pos, des  avis  que  vous  me  transmettez.  Sa  Sérénité  le  prince  m'a 
chargé  de  remercier  beaucoup  Vos  Seigneuries  pour  cette  com- 
munication, et  il  m'a  dit  qu'on  me  communiquerait  libéralement 
tout  ce  qui  pourrait  produire  un  heureux  effet,  afin  que  je  le 
transmisse  à  Vos  Seigneuries  :  «  Vous  voyez,  ajouta-t-il,  que  le 
«  temps  devient  mauvais;  nos  gens  ne  pourront  pas  tenir  la  cam- 
«  pagne,  ni  nos  flottes  la  mer,  et  à  cause  de  cela  il  est  nécessaire 
«  que  chacune  des  parties  renonce  à  l'offensive.  L'arrivée  du  légat 
«  envoyé  par  Sa  Sainteté  amènera  une  trêve  à  tant  de  troubles, 
«  et  il  faudra  bien  trouver  un  bon  expédient  '.  » 

A  cette  lettre  était  jointe  la  dépêche  chiffrée  que  nous 
allons  reproduire  : 

Quelque  persuadé  que  je  fusse  que  vous  aviez  de  bonnes  rai- 
sons pour  ne  pas  répondre  à  plusieurs  de  mes  lettres,  je  vous 
avoue  cependant  que  votre  missive  du  1 1  ne  m'a  pas  peu  encou- 
ragé et  réjoui,  d'abord  parce  que  j'y  trouve  l'assurance  que  vous 
êtes  satisfait  de  moi,  ce  que  je  désire  par-dessus  tout,  et  aussi 
parce  que  vous  m'y  tracez  la  marche  la  plus  convenable  à  suivre 
dans  les  circonstances  actuelles.  Voilà  bientôt  trois  mois  que  je 
suis  ici,  et  je  commençais  à  ne  plus  voir  fort  clair.  Donc,  pour 
répondre  avec  ordre  à  votre  lettre ,  je  commencerai  par  mon- 
seigneur d'Argenton.  Il  me  fit  dire  hier  par  un  de  ses  affidés, 
que  bien  qu'il  n'eût  rien  de  nouveau  à  me  mander,  comme  l'am- 
bassadeur du  seigneur  Louis  et  les  autres  ne  pouvaient  se  rendre 
chez  ni ,  le  canal  de  la  Giudecca  n'étant  pas  praticable  par  le 
gros  temps  qu'il  faisait,  il  désirait  néanmoins  s'entretenir  un 
peu  avec  moi.  Demeurant  dans  son  voisinage,  je  me  rendis  à  sa 

1  Archives  de  Florence;  Desjakdinf,  t.  I,  p.  523. 


132  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

demande»,  sachant  bien  qu'il  n'y  avait  rien  à  perdre  avec  les 
autres  et  tout  à  gagner  avec  lui.  Il  s'informa  beaucoup  de  vous 
et  de  toutes  vos  affaires,  et  parut  charmé  d'apprendre  que  tout 
allait  bien  et  que  vos  affaires,  comme  celles  de  la  cité,  étaient 
dans  une  bonne  situation.  Comme  j'allais  me  retirer,  il  me  dit: 
«  Monseigneur  l'ambassadeur,  je  porte  tant  d'affection  à  Pierre 
«  et  à  votre  cité ,  que  je  regrette  de  ne  pouvoir  me  trouver  con- 
«  stamment  avec  vous,  mais  il  faut  bien  se  soumettre  aux  cir- 
«  constances  ;  veuillez  m'en  excuser.  »  A  quoi  je  répondis  que  je 
suis  retenu  vis-à-vis  de  lui  par  les  mêmes  considérations  que 
lui  vis-à-vis  de  moi,  mais  qu'il  suffit  que  nous  soyons  assurés 
de  notre  bon  vouloir  mutuel  et  résolus  à  ne  laisser  échapper 
aucune  occasion  d'en  faire  preuve  l'un  envers  l'autre. 

Cette  occasion  s'est  présentée  aujourd'hui,  bien  que  la  tempête 
d'hier  n'ait  point  cessé.  Je  lui  avais  fait  dire  que  j'avais  à  l'entre- 
tenir, si  toutefois  le  moment  lui  paraissait  opportun;  il  me 
fit  prier  de  me- rendre  de  suite  chez  lui,  et  j'y  allai.  Je  lui 
dis  que  j'avais  reçu  votre  réponse,  concernant  le  conseil  qu'il 
m'avait  donné  de  vous  engager  en  son  nom  à  solliciter  l'envoi 
du  légat,  et  relativement  à  la  bienveillance  qu'il  avait  témoi- 
gnée envers  vous  et  envers  toute  la  cité;  j'ajoutai  que  j'al- 
lais d'ailleurs  lui  communiquer  votre  lettre.  Il  m'éeouta  avec 
beaucoup  d'attention  et  de  plaisir,  et  quant  à  l'envoi  de  l'ambas- 
sadeur, il  loua  beaucoup  ce  que  vous  avez  fait,  en  disant  que 
c'était  une  mesure  dont  on  ne  pouvait  que  se  réjouir  et  qu'il  était 
bien  désirable  qu'elle  se  réalisât  avant  un  mois  d'ici,  qu'il  serait 
bien  facile  aujourd'hui  d'arranger  les  affaires,  le  roi  s'étant  subi- 
tement décidé  à  retourner  en  France,  ce  à  quoi  tous  les  siens 
l'engagent  fortement,  sauf  ceux  dont  je  vous  ai  parlé  dans  une 
autre  lettre.  Il  m'a  prié  de  vous  écrire  que  vous  ne  laissiez  pas 
soupçonner  que  c'est  à  son  instigation  que  vous  avez  sollicité 
l'envie  de  cette  ambassade,  car  si  le  bruit  en  venait  à  la  cour, 
il  en  subirait  des  désagréments.  Quant  à  sa  bonne  volonté  envers 
vous  et  ceux  de  la  cité,  il  m'a  répété  ce  qu'il  m'avait  déjà  dit, 
ajoutant  que  vous  aviez  les  uns  et  les  autres  beaucoup  d'amis  en 


DE  COMMIMES.  133 

France,  la  plupart  gens  de  bien  et  des  plus  illustres.  Les  dernières 
paroles  que  lui  avaient  dites  entre  autres  monseigneur  de  Bour- 
bon et  sa  femme,  furent  qu'ils  savaient  que  Sa  Majesté  comptait 
beaucoup  sur  vos  services,  vu  la  pratique  que  vous  avez  des 
affaires  de  l'Italie,  et  qu'on  devait  avoir  ici  pour  vous  la  plus 
grande  confiance  et  la  plus  grande  déférence  :  aussi  vous 
priaient-ils  de  vous  employer  de  tout  votre  pouvoir  à  prendre 
soin  que  ni  votre  personne,  ni  votre  gouvernement  n'eussent  à 
subir  à  Florence  aucune  offense  ou  aucun  dommage.  En  somme, 
il  conclut  que  vous  et  la  cité,  vous  pouviez  placer  en  lui  la 
plus  entière  confiance  et  la  plus  grande  sécurité,  protestant  que 
partout  où  il  pourrait  vous  obliger,  il  le  ferait  avec  autant  de 
zèle ,  d'affection  et  de  dévouement  que  vous  pourriez  le  faire 
vous-même. 

Comme  je  lui  demandai  s'il  n'avait  rien  appris  de  nouveau,  il 
me  dit  que  quelques  jours  avant  son  départ  il  avait  remarqué 
qu'on  inclinait  à  négocier  la  paix ,  ce  qui  l'avait  engagé  à  dire 
que  si  Ton  avait  l'intention  de  faire  la  paix,  on  pouvait  l'en- 
voyer à  Florence,  parce  qu'il  comptait  bien  vous  amener,  vous 
et  la  cité,  à  lui  accorder  des  conditions  plus  honorables  que 
n'en  obtiendrait  homme  de  France  ,  mais  que  s'il  fallait  user 
encore  de  rigueur  et  de  dureté,  comme  on  a  fait  précédemment, 
il  ne  se  sentait  pas  propre  à  ce  métier  et  ne  voulait  pas  le  faire. 
Il  consentait  bien  à  se  rendre  à  Florence  pour  exécuter  la  com- 
mission dont  il  a  été  chargé  dans  son  ambassade,  mais  il  vou- 
lait y  persévérer  et  arriver  ainsi  à  poursuivre  cette  pratique 
avec  vous  et  la  cité.  Monseigneur  de  Saint-Malo  hésita  jusqu'à 
minuit  et  se  décida  enfin  à  l'envoyer  ici.  Il  vous  invite  aujour- 
d'hui à  prendre  bon  soin  de  vos  affaires,  parce  que  si  on  laisse 
passer  la  saison  et  si  l'on  peut  empêcher  les  partis  de  se  soulever, 
il  est  indubitable  qu'on  finira  par  conclure  une  paix  à  laquelle 
il  vous  engage  fortement  à  vous  montrer  favorable,  en  procu- 
rant à  Sa  Majesté  le  plus  d'honneur  et  de  satisfaction  que  vous 
pourrez ,  dans  l'intérêt  même  de  votre  honneur  et  de  celui  de 
la  cité  ;  car,  bien  que,  dans  les  circonstances  présentes,  Sa  Majesté 


134  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

se  montre  fortement  irritée  contre  vous  et  la  cité,  parce  qu'elle 
se  figure  que  vous  lui  arrachez  la  victoire  des  mains,  néanmoins 
si  vous  l'aidez  de  façon  qu'elle  vienne  à  bout  de  son  entreprise 
avec  quelque  honneur  et  quelque  satisfaction,  elle  vous  rendra 
non-seulement  sa  bienveillance  et  son  affection  (car  elle  et  toute 
la  maison  de  France  ont  toujours  été  bien  disposées  à  votre 
égard  par  le  passé) ,  mais  elle  vous  en  aura  aussi  une  éternelle 
obligation.  Monseigneur  d'Argenton  vous  prie  et  vous  adjure, 
par  le  grand  amour  qu'il  vous  porte ,  de  faire  tous  vos  efforts 
pour  que  les  choses  n'aillent  pas  autrement,  car  il  y  va,  pour 
vous  et  pour  la  cité,  de  vos  intérêts  les  plus  graves. 

Voilà  ce  qu'il  m'a  dit  de  plus  essentiel  concernant  l'arrivée  du 
légat  et  ses  propres  dispositions  envers  vous  et  la  cité.  Ce  qu'il 
avait  à  me  communiquer  pour  le  moment,  répond  donc  aux  trois 
paragraphes  du  passage  de  votre  lettre  dont  je  lui  ai  donné  lec- 
ture. Outre  ce  que  je  viens  de  vous  mander,  qui  m'a  paru  digne 
de  vous  être  signalé,  il  a  encore  touché  dans  la  conversation 
plusieurs  points  -que  je  vais  résumer  :  d'abord,  c'est  le  Pape 
qui  a  été  la  principale  cause  que  Sa  Majesté  s'est  engagée  dans 
cette  entreprise  ;  car,  après  l'y  avoir  poussée  par  ses  brefs  et 
par  divers  moyens  et  l'avoir  pressée  de  se  prononcer  et  de 
divulguer  partout  qu'elle  voulait  s'y  engager,  Sa  Sainteté  a 
changé  de  parti  et  a  traité  avec  le  roi  Alphonse.  Alors,  bien  que 
le  roi  de  France  fût  sur  le  point  de  se  refroidir,  le  seigneur 
Ludovic  ne  laissa  pas  d'exciter  Sa  Majesté  et  de  réchauffer  son 
ardeur,  en  lui  promettant  comme  chose  très-certaine  que  Bolo- 
gne et  Forli  se  déclareraient  en  sa  faveur  et  qu'il  ne  serait  pas 
plus  tôt  à  nos  frontières  avec  son  armée,  que  vous  et  la  cité,  vous 
en  feriez  tout  autant,  et  que  le  pape  se  trouverait  par  conséquent 
forcé  lui-même  à  changer  de  politique.  Ensuite,  les  rigueurs 
dont  on  a  usé  envers  nous,  ont  été  instiguées  par  les  premiers  fau- 
teurs de  l'entreprise;  tous  les  autres  étaient  d'avis  qu'on  devait 
procéder  envers  nous  avec  douceur,  que  nous  nous  rallierions 
plus  sûrement  à  leur  dessein  par  ce  moyen  que  par  l'intimida- 
tion ou  la  force,  pf  que  si  nous  n'embrassions  pas  leur  parti,  ils 


DE  COMMINES.  135 

parviendraient  toujours  à  nous  faire  rester  neutres.  Le  seigneur 
Ludovic  et  le  sénéchal  de  Beaucaire  étaient  d'avis  que  la  flotte, 
bien  équipée  et  très-forte  si  l'on  avait  observé  dans  sa  conduite 
l'ordre  qu'il  fallait  y  garder ,  devait  être  dirigée  sur  le  royaume 
de  Naples.  Saint-Malo  et  le  grand  écuyer  lui  désignaient  pour  but 
Livourne,  en  affirmant  qu'on  s'emparerait  vite  de  ce  port,  de 
même  que  de  Pietrasanta  et  de  nos  autres  places  du  littoral, 
qui  leur  fourniraient  de  grandes  commodités  pour  la  conquête 
du  royaume  de  Naples. 

Puis  enfin,  en  ce  qui  concerne  l'entreprise,  il  conclut  en  ces 
termes  :  «  Si  Pierre  nous  aide,  comme  je  suis  certain  qu'il  le  fera, 
«  carje  sais  que  lui  et  Florence  sont  les  bons  amis  de  Sa  Majesté, 
«  les  affaires  prendront  une  bonne  tournure,  et  j'entrevois 
«  bien  ce  que  feront  en  ce  cas  Saint-Malo,  le  seigneur  Ludovic 
«  et  les  autres  qui  ont  poussé  le  roi  dans  cette  expédition.  » 
Et,  parlant  de  Saint-Malo  :  «  Je  suis  sûr,  ajouta-t-il,  que 
«  Saint-Malo  donnerait  bien  40,000  écus  pour  qu'il  n'eût  jamais 
«  été  question  de  cette  entreprise  et  qu'il  fût  assuré  d'être  main- 
«  tenu  dans  sa  position  actuelle  et  d'obtenir  le  chapeau  avec 
•s  bien  d'autres  choses.  »  Quant  aux  affaires  d'ici,  il  dit  qu'il  n'a 
aucune  espérance  de  rien  obtenir  de  cette  seigneurie,  mais  que  le 
roi,  ayant  toujours  entretenu  à  Venise  un  homme  d'un  rang  peu 
élevé,  a  jugé  bon  de  l'y  envoyer  maintenant  pour  faire  honneur 
aux  Vénitiens  et  leur  faire  croire  à  son  estime,  vu  que,  il  n'y 
a  pas  bien  longtemps  encore ,  il  n'était  nullement  clair  que 
ceux-ci  voulussent  rester  neutres  et  ne  pas  s'immiscer  dans  ces 
affaires.  Il  trouve  que  les  Vénitiens  ne  les  prennent  pas  au 
sérieux,  et  on  l'a  prié,  non  en  public  mais  officieusement,  d'en- 
gager le  roi  à  faire  la  paix,  en  considération  du  Turc,  eux- 
mêmes  n'entendant  intervenir  en  aucune  façon  dans  les  négo- 
ciations. Il  leur  semble,  qu'au  point  où  ils  en  sont,  ils  n'ont 
plus  besoin  de  personne  pour  se  défendre  et  se  maintenir. 

Je  n'ai  pas  cru  devoir  entrer  dans  plus  de  détails  avec  mon- 
seigneur d'Argenton,  et  je  le  remerciai  vivement  de  ses  bonnes 
dispositions  envers  vous  et  envers  la  cité.  Je  l'engageai  à  y  per- 


136  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

sévérer,  lui  donnant  ma  parole  que  vous  tiendriez  le  tout  bien 
secret  et  qu'en  tout  temps  il  pourrait  compter  sur  le  bon  souvenir 
et  la  reconnaissance  de  Votre  Seigneurie  et  de  la  cité  ;  que  par- 
tout où  vous  pourriez  vous  employer  pour  l'honneur  et  le  profit 
de  Sa  Majesté  Très-Chrétienne,  l'honneur  de  Florence  sauf, 
vous  seriez  prêt  à  le  l'aire  avec  plus  d'affection ,  de  zèle  et  de 
dévouement  qu'homme  du  monde,  et  que  Sa  Majesté  Très-Chré- 
tienne trouverait  notre  ville  animée  à  son  égard  des  mêmes 
dispositions  et  des  mêmes  sympathies,  avec  une  unanimité  de 
sentiments  qui  ne  le  cède  à  ceux  d'aucune  ville,  ni  d'aucun  peuple 
de  son  royaume  de  France.  J'ai  retenu  cette  lettre  jusqu'au  18. 
Monseigneur  d'Argenton  m'a  fait  dire  hier  qu'il  avait  reçu  des 
lettres  de  la  cour  ne  contenant  qu'une  nouvelle  digne  de  men- 
tion, c'est  que  Sa  Majesté  le  roi  de  France  devait  se  trouver  hier 
à  Pavie  et  se  porter  de  là  sur  Plaisance,  puis  sur  Parme,  et  l'on 
ajoute,  mais  Sa  Seigneurie  n'en  croit  rien ,  que  le  roi  se  rendra 
au  camp.  Ce  matin  j'envoyai  communiquer  ces  nouvelles  à  la 
seigneurie  d'ici,  qui  me  fit  répondre  qu'elle  avait  donné  connais- 
sance à  monseigneur  d'Argenton  de  plusieurs  lettres  d'après 
lesquelles  les  Turcs  ont  fait  quelques  excursions  *. 

Commines  fut  reçu  par  le  doge  le  17  octobre.  Il  venait 
lui  annoncer,  en  dépit  de  ses  prévisions  et  de  ses  espé- 
rances 2,  le  mouvement  de  l'armée  française  qui  s'était  por- 
tée en  avant. 

Dès  le  13  octobre,  Bernard  de  Magno,  qui  se  trouvait 
aux  bords  du  Tessin,  mandait  à  Ludovic  Sforza  : 

Illustrissime  et  excellentissime  seigneur, 

Le  comte  Charles  m'a  fait  prévenir  ce  soir  que  Sa  Majesté  le 

1  Archives  de  Florence;  Desjardins,  t.  I,  p.  528. 

2  Je  eroyoie  fermement  que  le  roi  ne  passast  point  oultre.  (Mém., 
t.  II,  p.  343.)  La  compagnie  fut  en  grant  vouloir  de  retourner.  (Mém., 
t.  II,  p.  347.) 


DE  COMMINES.  137 

roi  de  France  va  dîner  demain  au  faubourg  de  Pavie,  au  delà  du 
pont  du  Tessin,  et  qu'elle  a  donné  l'ordre  de  ne  laisser  entrer 
personne  de  sa  suite  et  de  fermer  la  porte  de  la  ville.  Je  pars  à 
l'instant  avec  Pierre-Paul  de  Varèse  et  Damien  de  Gruppello 
pour  prendre  les  dispositions  nécessaires.  Si  je  dois  faire  autre 
chose,  je  prie  Votre  Seigneurie  de  m'en  donner  avis,  et  je  me 
recommande  toujours  à  ses  bonnes  grâces. 
Grupello,  13  octobre. 

Votre  fidèle  serviteur, 
Bernardo  de  Magno  '. 

Quatre  jours  après ,  Vicomercati  écrivait  à  ce  sujet  à 
Ludovic  Sforza  : 

Illustrissime  et  excellentissime  seigneur, 

Ce  matin,  dès  que  j'eus  reconduit  .monseigneur  d'Argenton 
après  l'audience,  je  retournai  vers  son  Illustrissime  Seigneurie 
pour  lui  donner  avis  que  le  roi  Très-Chrétien,  parti  de  Casai  pour 
Vigevano,  avait  quitté  cet  endroit  pour  se  rendre  à  Pavie  et  de 
là  à  Plaisance,  m'acquittant  ainsi  de  la  charge  que  m'en  avait 
donnée  Votre  Seigneurie  par  ses  lettres  des  10, 12  et  13  du  présent 
mois.  Le  prince  remercie  Votre  Excellence  de  cette  communi- 
cation, et  il  m'a  en  partie  répété  ce  qu'il  nous  avait  déjà  dit, 
à  monseigneur  d'Argenton  et  à  moi,  concernant  les  nouvelles 
des  Turcs,  ajoutant  qu'il  ne  doutait  pas  que  Sa  Majesté  Très- 
Chrétienne,  d'accord  avec  Votre  Seigneurie,  ne  prît  en  sérieuse 
considération  ces  affaires  turques.  Je  lui  répondis,  comme  je 
l'avais  fait  déjà  en  présence  du  magnifique  ambassadeur  français, 
qu'on  ne  devait  '  pas  en  douter ,  en  effet ,  et  que  Votre  Seigneu- 
rie ne  faillirait  jamais  au  devoir  d'un  vrai  prince  chrétien. 

Venise,  17  octobre  1494. 

Votre  humble  serviteur, 
Taddeus  Vicomercatus  2. 

1  Archives  de  Milan. 

2  Archives  de  Milan. 


138  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Cinq  jours  après,  Vicomercati  ajoute  quelques  détails  de 
plus  sur  l'effet  que  produisit  la  nouvelle  inopinée  de  la 
marche  de  l'armée  française,  et  sur  les  perplexités  de  Com- 
mines  quand  il  fut  chargé  d'annoncer  une  résolution  si 
opposée  à  son  langage  : 

Illustrissime  et  excellentissime  seigneur, 

Hier,  vers  les  deux  heures  de  la  nuit,  monseigneur  d'Argen- 
ton,  à  qui  il  venait  d'arriver  un  courrier,  me  fit  part  de  cer- 
taine résolution  de  Sa  Majesté  Très-Chrétienne ,  relative  à 
l'expédition  de  Naples,  et  me  donna  lecture  d'une  lettre  de  Sa 
Majesté,  datée  de  Pavie.  Il  me  demanda  ensuite  conseil  sur 
]a  manière  dont  on  pourrait  communiquer  cette  lettre  à  la 
seigneurie  d'ici,  et  je  lui  donnai  les  avis  qui  me  paraissaient 
les  plus  opportuns,  en  lui  disant  comment  j'en  userais  moi-même 
en  pareil  cas,  sauf  que  Sa  Seigneurie,  prudente  et  expérimentée 
comme  elle  l'est,  saurait  bien  mieux  mener  l'affaire  que  je  ne 
pourrais  le  lui  conseiller.  Il  me  demanda,  vu  que  les  gens  de  Sa 
Majesté  Très-Chrétienne  n'ont  pas  la  pratique  des  affaires  de  ce 
pays  et  ne  sont  pas  instruits  des  usages  italiens,  de  vouloir  bien 
écrire  à  Votre  Excellence,  en  son  nom,  pour  la  prier  d'engager  le 
roi  Très-Chrétien  à  tenir  cette  illustre  seigneurie  au  courant  de 
ses  desseins  jour  par  jour  et  de  ne  pas  trop  se  reposer  sur  les 
bonnes  réponses  qu'elle  lui  a  faites,  précaution  nécessaire  à  son 
avis.  Il  me  pressa  beaucoup  de  vous  transmettre  cet  avertisse- 
ment, nonobstant  que  je  lui  eusse  répondu  que  Votre  Excellence 
était  très-prudente  et  connaissait  fort  bien  ces  affaires,  et  qu'elle 
ne  manquerait  pas  de  communiquer  à  Sa  Majesté  Très-Chré- 
tienne tous  les  avis  qu'elle  jugerait  nécessaires  pour  le  bien  de 
son  entreprise  ;  je  lui  promis  néanmoins  de  m'acquitter  immé- 
diatement de  sa  commission. 

Venise,  22  octobre  1494. 

Votre  humble  serviteur, 

T  A  D  D  E  U  S    V  I  C  O  M  E  RC  A  T  U  S  ' . 
1  Archives  de  Milan. 


DE  COMMINES.  139 

Ludovic  Sforza,  à  qui  pesait  déjà  le  séjour  des  Français 
dans  ses  Etats,  avait  plus  que  personne  engagé  Charles  VIII 
à  franchir  le  Tessin  '  :  il  eut  vu  avec  plaisir  les  Français 
conquérir  les  villes  de  Pise,  de  Sarzana  et  de  Pietra- 
santa,  pour  les  réunir  aussitôt  après  au  Milanais  2. 

Cependant  Soderini  continuait,  à  mesure  que  s'accrois- 
sait le  péril  de  sa  patrie ,  à  entretenir  de  plus  fréquentes 
relations  avec  Comraines.  Il  écrivait  le  22  octobre  à  Pierre 
de  Médicis  : 

Je  m'empresse  de  vous  faire  savoir,  par  la  présente  lettre, 
que,  dimanche  matin,  19  de  ce  mois,  monseigneur  d'Argenton 
me  fit  prier,  avant  son  lever,  par  son  messager  ordinaire,  de 
lui  envoyer  mon  secrétaire.  Il  lui  dit  d'abord  que  les  Vénitiens, 
lui  ayant  communiqué  la  nouvelle  des  incursions  des  Turcs  en 
Croatie  et  l'ayant  chargé  de  la  transmettre  au  roi  en  enga- 
geant celui-ci  à  chercher  un  moyen  de  rétablir  la  paix  dans  la 
chrétienté  et  d'agir  contre  les  Turcs,  il  leur  avait  demandé  de 
faire  la  même  communication  à  l'ambassadeur  du  seigneur 
Ludovic,  de  l'inviter  à  écrire  audit  seigneur  Ludovic  dans  le 
même  sens  et  d'écrire  aussi  à  leur  ambassadeur  auprès  du  roi 
pour  qu'il  fît  de  son  côté  la  même  démarche  en  leur  nom.  Il 
raconta  qu'il  était  venu  ici  pour  se  rendre  à  Saint-Antoine 
de  Padoue  avec  un  seul  serviteur  et  qu'il  faisait  toutefois 
partie  du  conseil  du  roi;  il  rapporta  ensuite  qu'il  y  avait  eu 
de  grandes  discussions,  relativement  au  projet  du  roi  de  se 
porter  en  avant,  entre  les  premiers  fauteurs  de  cette  entre- 
prise, ceux  qui  l'avaient  conseillée  et  encouragée ,  et  les  autres 
grands  personnages  qui  entourent  le  roi,  ceux-ci  ne  pouvant 
souffrir  que  les  premiers  poussassent  le  roi,  faible  de  com- 
plexion  comme  il  l'est,  et  dans  un  pareil  moment,  à  s'immiscer 
dans  les  affaires  des  autres,  au  péril  de  sa  vie  et  au  préju- 

1  Mém.y  t.  II,  p.  341. 
*  Mém.,  t.  II,  p.  348. 


140  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

dice  de  tout  le  monde  ;  que  le  roi  voulait  partir  dans  quinze 
jours  pour  Plaisance,  puis  pour  Parme  et  de  là  pour  le  camp 
de  Ferrare  ;  que  la  flotte  avait  quitté  Gènes  avec  4,000  hommes, 
la  plupart  Génois ,  appareillant  pour  Livourne ,  sauf  quelques 
navires  détachés  pour  transporter  à  Ostie  des  hommes,  des 
vivres  et  de  l'artillerie.  Le  cardinal  de  Saint-Pierre-ès-Liens 
n'a  pas  voulu  se  joindre  à  la  flotte,  il  préfère  rester  auprès 
du  roi  avec  les  autres,  pour  1  affermir  dans  son  entreprise; 
c'est  le  grand  écuyer  qui  a  le  commandement  de  la  flotte  et 
il  emmène  le  frère  de  Son  Excellence,  qui  en  montre  du  déplai- 
sir. Monseigneur  d'Argenton  a  beaucoup  questionné  mon  secré- 
taire sur  les  fortifications  de  Livourne,  sur  les  ressources  de 
cette  ville  en  hommes  et  en  artillerie  et  sur  les  autres  places 
que  nous  possédons  sur  le  littoral  ou  à  proximité  de  la  mer. 
Le  secrétaire  lui  ayant  répondu  que  nos  places  étaient  assez 
bien  pourvues  de  tout  pour  n'avoir  rien  à  craindre,  il  laissa 
entendre  qu'on  lui  avait  assuré  le  contraire,  et  il  insista  beau- 
coup pour  que  je  vous  engageasse  à  les  approvisionner  de 
manière  qu'on  ne  puisse  en  occuper  aucune  ;  car,  si  l'on  réussit 
à  temporiser  jusqu'à  ce  que  la  saison  ne  permette  plus  de  tenir 
la  campagne,  il  y  a  tout  lieu  d'espérer  un  bon  arrangement. 
Mon  secrétaire ,  après  l'avoir  remercié ,  lui  dit  que  je  vous 
avais  mis  au  courant  de  l'entretien  que  j'avais  eu  avec  lui 
et  que,  pour  que  sa  bonne  volonté  fût  mieux  connue  de  la  cité 
et  de  vous,  je  vous  écrirais  de  même  tout  ce  qu'il  venait  de 
lui  dire. 

Il  est  de  nouveau  venu  ici  un  envoyé  du  marquis  de  Mantoue, 
lequel  s'était  trouvé  à  Asti.  Il  a  rapporté  à  la  seigneurie,  par 
l'ordre  de  son  maître,  que  le  roi  de  France  a  certainement 
28,000  combattants  en  Italie  et  que,  dans  un  entretien  que  ce 
même  envoyé  avait  eu  avec  le  roi  sur  la  route  de  Vigevano'à 
Pavie,  Sa  Majesté  avait  affirmé  que  la  seigneurie  de  Venise  lui 
avait  promis  sous  serment  de  ne  rien  tenter  contre  elle.  Ce  qui 
a  mis  ceux  d'ici  fort  en  courroux,  ajoute  l'envoyé,  et  ils  le  nient 
formellement.  Il  assure  que  le  roi  a  le  projet  de  marcher  de  Parme 


DE  COMMINES.  141 

sur  Lucques,  avec  un  grand  nombre  de  gens,  sous  le  comman- 
dement de  monseigneur  de  Montpensier,  pour  nous  attaquer,  et 
que  Sa  Majesté  lui  a  prouvé  qu'elle  avait  les  moyens  de  nous 
frapper  au  cœur. 

De  plus,  je  m'empresse  de  vous  faire  savoir  que  ceux  d'ici 
ont  eu,  il  y  a  quelques  jours,  l'intention  de  nommer  et  de 
députer  vers  le  roi  deux  ambassadeurs  choisis  parmi  ceux  qui 
sont  investis  de  la  plus  grande  autorité  dans  l'Etat  ;  on  don- 
nait pour  prétexte  que  c'était  afin  de  s'entendre  avec  le  légat 
sur  la  négociation  du  traité,  mais,  en  réalité,  on  voulait  faire 
honneur  au  roi  de  France ,  comme  le  roi  leur  a  fait  honneur  en 
envoyant  ici  monseigneur  d'Argenton.  Cependant  leur  ambas- 
sadeur ayant  écrit  que  le  roi  avait  témoigné  l'intention  de 
venir  visiter  cette  cité  et  les  principales  villes  de  la  République 
sur  la  terre  ferme,  le  conseil  des  Pregadi  siège  en  permanence 
depuis  plusieurs  jours  ;  je  tiens  de  bonne  source  qu'ils  sont 
dans  une  grande  perplexité,  ne  sachant  s'ils  doivent  nommer  et 
envoyer  lesdits  ambassadeurs  et  s'ils  doivent  accueillir  la  visite 
qu'on  leur  annonce,  attendu  que,  si  le  roi  vient  ici,  ils  seront 
obligés  de  faire  une  dépense  d'au  moins  30,000  ducats  pour 
sa  réception,  ce  dont  ils  ne  se  soucient  guère;  et,  d'un  autre 
côté,  nous  pourrions  les  soupçonner  de  n'avoir  député  l'ambas- 
sade que  pour  inviter  le  roi  à  se  rendre  ici,  ce  qui  nous  porterait 
ombrage.  Ils  prétendent  que  c'est  le  seigneur  Ludovic  qui  pousse 
le  roi  à  aller  à  Lucques,  pour  s'en  faire  honneur,  tout  en  évi- 
tant l'embarras  et  les  frais  que  lui  occasionnerait  le  séjour  de 
la  cour  pendant  une  partie  de  l'hiver.  De  plus,  voyant  le  roi 
s'avancer  avec  plus  de  force,  d'ordre  et  de  résolution  qu'on  ne 
s'y  attendait,  et  ayant  cru  jusqu'ici  que  tout  cela  se  faisait  dans 
•leur  intérêt  et  qu'ils  ne  pouvaient  courir  aucun  danger ,  ni 
essuyer  aucun  dommage,  ils  sont,  depuis  quelques  jours,  devenus 
d'une  extrême  défiance  ;  ils  ne  savent  plus  à  qui  se  fier,  ni  que 
faire,  ni  que  dire,  et  la  personne  qui  me  tient  au  courant  de 
tout  ceci  m'affirme  que,  s'il  est  une  puissance  en  Italie  dans 
laquelle  ils  aient  quelque  confiance,  c'est  nous. 


142  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

On  a  dirigé  hier  au  soir  sur  la  Polésine  de  Rovigo  une 
grande  quantité  de  munitions,  et  l'on  y  envoie  constamment 
des  troupes.  Ils  se  figurent  qu'on  ne  veut  pas  entamer  des  négo- 
ciations avec  eux,  parce  qu'en  leur  faisant  des  propositions, 
on  pourrait  éveiller  le  mécontentement  et  le  ressentiment 
des  autres  parties  ;  ils  craignent  qu'un  traité  ne  conduise  pas  à 
une  pacification  générale,  qu'il  subsiste  des  haines  et  des  ran- 
cunes, et  que  le  rapprochement  qui  aurait  lieu,  ne  tourne  contre 
eux. 

J'ai  écrit  hier  au  soir  ce  qui  précède. 

Depuis,  monseigneur  d'Argenton  m'a  fait  prévenir,  sur  les 
trois  heures ,  qu'il  avait  reçu  des  lettres  de  la  cour  et  qu'il 
désirait  m'entretenir,  mais  qu'ayant  à  sa  table  la  personne  dont 
je  vous  ai  parlé  plus  haut,  il  ne  pourrait  me  recevoir  que  vers 
six  heures. 

Au  point  du  jour,  il  me  fit  prier  de  lui  envoyer  mon  secré- 
taire. Il  fit  entendre  à  ce  dernier  qu'il  avait  reçu  des  lettres 
du  roi  et  de  monseigneur  de  Saint-Malo,  qui  l'avertissent  que 
Sa  Majesté  se  rend  à  Plaisance  ;  que  là  le  roi  délibérera  s'il 
doit  se  rendre  au  camp  de  la  Romagne  ou  au  camp  de  nos 
ennemis.  Aussitôt  après,  on  enverra  un  courrier  en  poste  à 
monseigneur  d'Argenton  pour  lui  annoncer  le  parti  auquel  on  se 
sera  arrêté.  Il  espère  que  vous  reconnaîtrez  enfin  la  grande 
faute  que  vous  avez  commise  en  vous  découvrant  de  jour  en  jour 
davantage  et  en  faisant  acte  d'hostilité  envers  Sa  Majesté,  avec 
quelques  autres  Alphonsins ,  et  que  votre  ville ,  dont  il  connaît 
l'attachement  envers  le  roi ,  se  prononcera  pour  lui  quand  il 
aura  conquis  son  royaume  de  Naples.  Des  navires  qui  mettent 
à  la  voile,  les  uns  iront  à  Ostie,  pour  l'objet  que  je  vous  ai  dit 
plus  haut,  les  autres  transporteront  à  la  Spezzia  un  grand 
renfort  de  troupes,  d'artillerie  et  de  munitions.  C'est  pourquoi 
monseigneur  d'Argenton  vous  engage  et  vous  adjure  de  nou- 
veau à  faire  tous  vos  efforts  pour  qu'on  ne  remporte  aucun 
avantage  sur  nous  d'ici  à  quelque  temps  et  qu'on  ne  s'empare 
d'aucune  de  nos  places,  espérant  bien  que  vous  y  appliquerez 


DE  COMMINES.  143 

tous  vos  soins.  Il  espère  qu'en  agissant  de  la  sorte,  les  choses 
prendront  une  bonne  tournure.  Enfin,  il  doit  aller  ce  matin 
remercier  la  seigneurie,  de  la  part  du  roi,  pour  les  honneurs 
qu'on  lui  a  rendus  et  pour  les  bonnes  intentions  dont  on  a  fait 
preuve  envers  Sa  Majesté.  En  réalité,  dit-il,  il  n'y  a  rien  d'im- 
portant à  faire  avec  ceux  d'ici  *. 

Une  nouvelle  ambassade  du  roi  de  Naples  était  arrivée 
à  Venise,  et  on  lit  à  ce  sujet  dans  une  lettre  écrite  au  camp 
français  dans  les  premiers  jours  de  novembre  : 

Monseigneur  d'Argenton,  qui  est  ambassadeur  à  Venise  pour  le 
roy,  lui  fit  hyer  assavoir  qu'il  estoit  venu  une  autre  ambassade 
du  roy  Alphonse  devers  la  seigneurie,  requérant  icelle,  en  grant 
humilité,  comme  le  roy  les  tenoit  comme  ses  pères,  et  que,  à  ce 
besoing,  le  voulsist  secourir,  et  qu'il  ne  pourroit  plus  supporter 
les  frais.  On  n'a  point  respondu,  mais  ils  dévoient  continuer  en 
leurs  propos  qu'ils  ont  été  tousjours  alliés  de  la  maison  de  France 
et  qu'ils  ne  se  veullent  point  se  mesler  de  leurs  différents  2. 

Un  mois  ne  s'était  pas  écoulé  depuis  que  Commines  avait 
passé  à  Pavie  ,  lorsque  l'ambassadeur  vénitien  à  Milan 
annonça  la  mort  du  jeune  Galéas  et  l'avènement  de  son 
oncle  Ludovic.  Ces  lettres  furent  montrées  à  Commines. 
Les  Vénitiens  s'indignaient  du  crime  et  des  fruits  qu'il 
portait  :  ils  demandèrent  au  seigneur  d'Argenton  si  le  roi 
de  France  ne  prendrait  point  contre  l'usurpateur  le  parti 
de  l'orphelin  délaissé  à  qui  l'avenir  ne  réservait  que  le 
silence  et  l'oubli  du  cloître.  «  Combien  que  la  chose  fust 
«  raisonnable,  je  leur  mis  en  doute ,  rapporte  Commines, 
«  veu  l'affaire  que  le  roy  avoit  dudict  Ludovic 3.  » 

1  Archives  de  Florence;  Desjardins,  t.  I,  p.  528. 
*  Compagne  etbxdletins  de  la  grande  armée  d'Italie,  par  M.  de  la 
Pii.orgf.hie,  p.  89. 
3  Mém  ,  t.  Il,  p.  344. 


144  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Un  autre  drame  allait  s'accomplir  aux  bords  de  l'Arno  ■ 
Pierre  de  Médicis ,  suivant  trop  docilement  les  conseils  de 
Commines,  s'était  rendu  aux  frontières  de  l'État  de  Florence 
au  devant  de  Charles  VIII  pour  faire  acte  d'humble  sou- 
mission, mais  cette  démarche  lui  coûta  le  pouvoir,  et  ce  fut 
à  grand  peine  qu'il  sauva  sa  vie,  abandonnant  au  pillage  ses 
trésors  et  ses  richesses  de  tout  genre  '. 

Commines  apprit  par  l'ambassadeur  florentin  que  For- 
tune avait  couru  sus  à  Pierre  de  Médicis  et  qu'il  avait 
perdu  honneur  et  biens.  Ces  nouvelles  l'affligèrent,  car  il 
avait  connu  son  père,  et  il  ajoute  que  si  Pierre  de  Médicis 
eût  voulu  le  croire,  «  il  ne  lui  fust  point  ainsy  mésadvenu.  » 
Il  avait,  en  effet,  reçu  d'Etienne  de  Vesc  et  de  Briçonnet 
l'autorisation  «  d'appoinctier  avec  luy. 2  »  Commines  eût-il 
agi  par  pure  amitié'?  N'eût-il  pas  retiré  quelque  avantage 
personnel  de  cet  appointement  ?  Il  se  garde  bien  de  nous  le 
dire;  mais  il  rapporte  que  Pierre  de  Médicis  lui  répondit 
«  comme  par  moquerie  »  par  le  moyen  de  Pierre  Capponi , 
à  qui  il  garde  rancune  dans  ses  Mémoires.  La  grande  faute 
de  Pierre  de  Médicis  avait  été  de  mal  choisir  son  heure 
pour  «  appoinctier.  » 

Paul-Antoine  Soderini ,  qui  instruisait  de  tout  ceci  Com- 
mines avant  d'en  faire  part  aux  magistrats  vénitiens,  parlait 
la  veille  de  Pierre  de  Médicis  comme  de  son  seigneur  natu- 
rel ;  le  lendemain,  il  se  déclara  son  ennemi.  Soderini,  dit 
Commines ,  «  estoit  des  saiges  hommes  qui  fussent  en 
«  Italie  3.  » 

1  Pratique  se  meut  à  Florence...  Mém.,  t.  II,  p.  349. 

2  Mém.,  t.  II,  p.  358. 

3  Mém-,  t.  II,  p.  359. 


DE  COMMINES.  145 

Soderini  fut  presque  aussitôt  rappelé  à  Florence  :  il  mon- 
tra à  Commines  l'ordre  auquel  il  allait  obéir,  et  le  quitta 
pour  rentrer  dans  sa  patrie. 

Pierre  de  Médicis  chercha  un  asile  à  Venise.  Laissons 
parler  Commines  : 

«  Deux  jours  après,  vint  ledict  Pierre  en  pourpoinct  ou 
«  avec  la  robbe  d'un  varlet  ;  et  en  grant  doubte  le  receurent 
«  à  Venise,  tant  craignoient  à  desplaire  au  roy.  Toutesfois 
«  ils  ne  le  povoient  reffuser  par  raison  et  désiroient  bien 
«  sentir  de  moy  que  le  roy  en  disoit;  et  demoura  deux 
ce  jours  hors  la  ville.  Je  désiroye  à  luy  ayder  et  n'avoye  eu 
«  nulle  lettre  du  roy  contre  luy  ;  et  dis  que  je  croyoye  sa 
«  fuyte  avoir  esté  par  craincte  du  peuple  et  non  point  par 
«  celle  du  roy.  Ainsi  il  vint,  et  l'allay  veoir  le  lendemain 
«  qu'il  eut  parlé  à  la  seigneurie,  qui  le  feirent  bien  logier 
«  et  luy  feirent  très-grant  honneur...  Quant  je  le  veis,  il 
«  me  sembla  bien  qu'il  n'estoit  point  homme  pour  res- 
«  pondre.  Il  me  compta  au  long  sa  fortune,  et  à  mon  povoir 
«  le  reconfortay.  Ung  peu  m'a  fallu  parler  de  ce  Pierre  de 
«  Médicis,  qui  estoit  grant  chose,  veu  son  estât  et  aucto- 
«  rite  ;  car  soixante  ans.  avoit  duré  ceste  auctorité ,  si 
«  grande  que  plus  ne  povoit 1.  » 

Commines  croyait  la  puissance  des  Médicis  à  jamais 
détruite2  :  il  ne  prévoyait  pas  qu'un  siècle  ne  s'écoulerait 
point  sans  que  les  petites-filles  de  Laurent  le  Magnifique 
vinssent  s'asseoir  sur  le  trône  de  France. 

Il  est  intéressant  de  comparer  au  récit  de  Commines  la 
lettre  suivante  de  Taddeo  Vicomercati  au  duc  de  Milan  : 

1  Mém.,  t.  II,  p.  360. 

-  Il  semble  que  ceste  lignée  vint  à  faillir.  Mém.,  t.  II.  p.  3,38. 

O.OMMtNES.  —  II.  Kl 


146  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Monseigneur,  cette  nuit  est  arrivé  ici  le  magnifique  Pierre  de 
Médicis  avec  trente  à  quarante  personnes,  et  il  s'est  logé  dans 
l'hôtel  de  certains  banquiers-gentilshommes,  delà  maison  des  Lip- 
pomano.  Monseigneur  d'Argenton,  comme  il  me  l'a  fait  savoir, 
lui  a  fait  visite  ce  matin  chez  lesdits  gentilshommes ,  où  il  l'a 
trouvé  en  petit  pourpoint,  tel  que  ledit  Pierre  est  parti  de  Flo- 
rence, à  ce  qu'il  lui  a  raconté.  Un  envoyé  de  monseigneur  de 
Bresse  était  venu  à  sa  rencontre  avec  des  lettres  du  roi,  par 
lesquelles  il  l'engageait  à  s'arrêter  à  Bologne,  les  événements 
qui  se  sont  accomplis  étant  arrivés  contre  la  volonté  et  au  vif 
déplaisir  du  roi ,  aussi  bien  que  de  Votre  Excellence.  Le  roi 
l'exhortait  à  ne  pas  perdre  courage  et  annonçait  qu'il  enverrait 
promptement  quelqu'un  vers  lui.  Ensuite  monseigneur  d'Ar- 
genton  me  communiqua  quelques  lettres  du  cardinal  de  Gurck  \ 
qui  lui  fait  connaître  que  Sa  Sainteté  l'a  désigné  en  qualité  de 
légat  auprès  de  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  pour  négocier  la 
paix  et  l'accord  entre  Sa  Sainteté  et  Sa  Majesté  ;  qui  l'engage  à 
bien  fortifier  cette  seigneurie  dans  son  refus  de  prêter  assistance 
au  roi  Alphonse,  et  qui  le  prévient  ensuite  que  ladite  seigneurie 
doit  avoir  fait  dire  au  Souverain-Pontife  qu'elle  veut  secourir  le 
roi  Alphonse,  au  retour  de  la  belle  saison.  Monseigneur  d'Ar- 
genton  me  demanda  mon  avis  sur  ce  point,  pour  savoir  s'il 
y  avait  lieu  de  faire  quelque  observation  à  cette  seigneurie.  Je 
lui  dis  qu'on  parle  de  diverses  façons  et  qu'on  dit  beaucoup  de 
paroles  creuses  sans  fondement  ;  qu'il  me  paraît  que  la  sei- 
gneurie est  tellement  assurée  et  certaine  des  bonnes  dispositions 
de  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  qu'elle  peut  se  reposer  sur  elle 
avec  une  juste  confiance  ;  que  néanmoins  monseigneur  d"Ar- 
genton  était  trop  sage,  qu'il  voyait  et  comprenait  trop  bien  les 
affaires  pour  que  j'eusse  rien  à  lui  conseiller.  Enfin  il  m'annonça 
lo  voyage  de  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  à  Florence  où  elle  a 
dû  entrer  hier,  et  en  dernier  lieu  il  me  chargea  de  l'excuser 
auprès  de  Votre  Excellence,  s'il  ne  lui  donne  pas  de  ses  nouvelles, 

*  Raymond  Perrault,  évêque  de  Gurck,  créé  cardinal  en  1493. 


DE  COMMINES.  147 

mais  comme  il  me  tient  jour  par  jour  au  courant  de  ce  qu'il 
apprend  du  côté  du  roi  et  d'ailleurs,  il  pense  que  je  le  supplée 
auprès  de  vous.  Il  me  pria  instamment  de  le  recommander  à 
vous  de  la  manière  la  plus  expresse.  Ayant  répondu  à  tout 
comme  il  convenait,  j'ajoutai  que  je  ferais  tout  ce  qu'il  m'avait 
demandé,  quoique  ce  fût  chose  bien  superflue  de  le  recomman- 
der, Sa  Seigneurie  se  recommandant  amplement  par  elle-même. 
Je  me  rappelle  toujours  à  vos  bonnes  grâces. 
Venise,  le  18  novembre  1494. 

TADDEUS  V  ICOMERCATUS  4. 

Si  Commines  déplora  la  ruine  de  Pierre  de  Médicis ,  ce 
fut  surtout  parce  que  ses  intérêts  privés  en  souffrirent.  Il 
avait  confié  des  sommes  importantes  à  leur  banque  de 
Lyon.  Un  autre  créancier  se  trouvait  à  Florence.  C'était 
un  maître  d'hôtel  chargé  de  préparer  le  logement  du  roi, 
qui  pilla  le  palais  de  Pierre  de  Médicis,  «  disant  que  sa 
«  banque  de  Lyon  lui  devoit  grant  somme  d'argent2.  »  Ce 
maître  d'hôtel  ne  partagea  point  avec  Commines. 

Ce  fut  dans  un  entretien  à  Venise  que  Pierre  de  Médicis 
raconta  à  Commines  que  le  duc  de  Milan,  cet  allié  des 
Français  sur  lequel  on  fondait  tant  d'espérances,  ne  son- 
geait qu'à  les  rejeter  au  delà  des  Alpes  3.  Ludovic  Sforza 
prétendait  en  savoir  la  façon 4,  à  ce  qu'il  avait  écrit  à  Pierre 
de  Médicis  et  à  ce  qu'il  écrivit  aussi  à  la  république  de 
Venise  :  le  but  auquel  il  tendait,  avait  été  atteint  le  jour  où 
s'était  accomplie  son  usurpation. 

Commines  ne  se  montre  pas  dans  ses  Mémoires  plus 

1  Archives  de  Milan  (trad.). 

4  Mém.,  t.  II,  p.  361. 

8  Mém.,  t.  II,  p.  412. 

*  Mém.,  t.  II,  p.  412. 


14.X  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

afîîigé  des  malheurs  de  Pierre  de  Médicis  que  de  ceux  de 
Cico  Simonetta.  Il  rapporte  que  les  ambassadeurs  français 
qui  avaient  obtenu  de  lui  plus  qu'il  n'eût  dû  leur  accorder, 
le  racontaient  «  en  se  raillant  et  se  mocquant  de  luy  \  » 

Charles  VIII  entra  en  vainqueur  à  Florence ,  mais  de 
peur  de  mécontenter  les  Florentins,  il  n'osa  pas  y  rappeler 
Pierre  de  Médicis ,  dont  la  ruine  n'avait  été  causée  que  par 
sa  condescendance  vis-à-vis  des  Français. 

Lorsque  Florence ,  comme  Pise,  eut  reçu  les  bannières 
fleurdelisées,  les  Vénitiens  s'émurent  :  ils  ne  riaient  plus 
et  commençaient  à  avoir  peur.  Dès  ce  moment  se  multi- 
plièrent les  longs  conseils  et  les  mystérieuses  ambassades 
qu'inspirait  une  pensée  hostile  prête  à  se  révéler  d'après 
les  circonstances  et  les  événements.  Déjcà  Venise  se  livre 
à  des  armements  que  justifie  la  prudence,  mais  dont  elle 
cache  le  but. 

Le  27  novembre,  Commines  écrit  au  duc  de  Milan  : 

Monseigneur,  si  très-humblement  comme  je  puis,  me  recom- 
mande à  vostre  bonne  grâce.  Vostre  embassadeur  vous  escript 
des  bruys  qui  courent  par  ceste  ville  et  du  préparatif  qu'ils  font 
tant  par  mer  que  par  terre  pour  l'esté  qui  vient.  Ils  m'ont  dit 
puis  six  jours  et  à  ung  secrétaire  que  le  roy  m'avoit  icy  envoyé, 
comment  ils  faisoient  armer  pour  eulx  garder  du  Turc  ;  et  s'ils  ne 
font  venir  nuls  estrangiers,  je  croy  qu'ils  n'ont  intention  sinon 
d'eux  bien  garder,  car  ils  sont  en  soubson  grand. 

On  ne  sauroit  dire  meilleures  parolles  que  tousjours  me  disent 
du  roy  et  m'asseurent  de  ne  riens  faire  contre  luy.  Mais  depuis 
qu'il  est  entré  à  Pise,  ont  sans  cesse  esté  en  ce  conseil  des  Pre- 
guay,  et  comme  sçait  vostre  dit  embassadeur  de  qui^e  en  ay  plus 
entendu  que  par  autres,  le  bruit  court  par  les  jrens  de  la  ville  que 

1  M  ('ht..  t.  II,  p.  351. 


DE  COMMINES.  149 

depuis  que  le  roy  est  à  Florence,  qu'il  leur  a  osté  toute  liberté  et 
que  es  maisons  où  nos  gens  sont  logiés,  l'on  fait  des  choses  mal 
faictes  touchant  femmes  *.  Mais  je  sçay  bien  que  tout  cela  se 
trouvera  mensonge  et  ne  m'y  arreste  point.  Ils  disent  aussi 
qu'on  liève  je  ne  sçay  quels  deniers  sur  le  peuple  audit  Florence, 
ce  que  je  ne  croy  pas  bien,  et  ferez  bien,  monseigneur,  de  souvent 
advertir  le  roy  de  ce  qu'il  aura  à  faire,  car  ces  choses  de  ceste 
ville  ne  sont  pas  si  bien  entendues  là  comme  vous  les  entendez. 

Plaise  vous,  monseigneur,  tousjours  me  commander  vostre 
bon  plaisir  pour  Facomplir  à  mon  povoir,  en  priant  à  Dieu,  mon- 
seigneur, qu'il  vous  doint  bonne  vie  et  longue  et  tout  ce  que  vous 
désirez. 

Escript  à  Venise  le  XXVIIe  jour  de  novembre. 

Vostre  très-humble  et  obéissant  serviteur, 
Philippe  de  Commynes. 

A  mon  très-redoubté  seigneur,  monseigneur  le  duc  de  Millcm  -. 

Au  mois  de  décembre  1494,  Milan  et  Venise  «  bran- 
ce  loient ,  »  selon  l'expression  de  Commines  3  ;  mais  grâce  à 
l'influence  du  seigneur  d'Argenton ,  la  défection  était  sans 
cesse  ajournée,  et  l'habile  ambassadeur,  profitant  de  ces 
heureux  résultats,  voyait  son  crédit  s'accroître  auprès  de 
Charles  VIII.  Le  roi  lui  adressait  le  bulletin  quotidien  de 
ses  étapes  et  de  ses  succès  4,-  et  le  28  décembre  1494,  le 
Sénat  de  Venise  écrivait  aux  ambassadeurs  qu'il  avait 
envoyés  au  camp  français  : 

Nous  avons  appris  par  une  source  sûre  que  Sa  Majesté  Très- 

1  Cf.  Mém.,  t.  II,  p.  347. 

-  Document  communiqué  par  M.  Charavay.  Il  en  existe  une  traduc- 
tion aux  archives  de  Milan. 
3  Mém.,  t.  II,  p.  372. 
*  Mém.,  t.  II,  p.  370. 


150  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Chrétienne  tient  présentement  en  plus  grand  crédit  et  en  plus 
d'estime  que  personne,  monseigneur  Philippe  et  le  maréchal  de 
Gié,  et  que  monseigneur  de  Saint-Malo  et  monseigneur  du  Bou- 
chage ne  sont  pas  aussi  en  faveur  que  de  coutume.  L'illus- 
trissime seigneurie  recommande  à  Votre  Magnificence  de  lui 
donner  à  cet  égard  des  informations  précises  et  complètes  '. 

Cependant,  les  luttes  politiques  devenaient  d'autant  plus 
vives,  qu'elles  se  mêlaient  à  de  nombreuses  rivalités  et  à 
d'ardentes  jalousies.  Le  roi  des  Romains,  à  qui  l'on  avait 
persuadé  que  Charles  VIII  voulait  ceindre  à  la  fois  à  Rome 
la  couronne  des  empereurs  d'Orient  et  celle  des  empereurs 
d'Occident,  s'alarma  et  résolut  d'envoyer  l'évêque  de  Trente 
à  Venise.  Il  y  vint  un  autre  ambassadeur  du  roi  d'Espagne 
qui  craignait  de  voir  les  Français  porter  leurs  drapeaux  en 
Sardaigne  et  en  Sicile.  En  même  temps,  l'envoyé  de  Naples 
multipliait  ses  démarches  2.  «  Toujours  praticquer,  dit 
Commines,  c'est  la  coustume  d'Italie  3.  » 

Commines,  plein  du  désir  de  tout  savoir,  entretenait 
de  fréquentes  relations  même  avec  les  ambassadeurs  enne- 
mis qui  résidaient  à  Venise  ;  et  c'était  de  la  bouche  des 
envoyés  du  Pape  et  du  roi  Alphonse  qu'ii  avait  appris  les 
préparatifs  qui  se  faisaient  pour  combattre  les  Français  à 
Viterbe  ou  pour  faire  débarquer  les  Espagnols  à  Reggio  4. 
Il  voyait  aussi  fréquemment  l'ambassadeur  de  Bajazet  II, 

1  Archives  du  Sénat  de  Venise. 

-  Il  y  avoit  ambassade  de  Naples,  les  suppliant  tous  les  jours  et  leur 
offrant  ce  qu'ils  vouldroient,  et  confessoit  le  roy  Alphonse  avoir  failly 
vers  eulx  et  leur  remonstroit  le  péril  que  ce  leur  seroit  si  le  roy  venoit 
an  dessus  de  son  entreprinse.  Mém.,  t.  II,  p.  412. 

3  Mém.,  t.  II,  p.  370. 

4  Mém.,  t.  II,  pp.  363  et  427. 


DE  COMMINES.  loi 

bien  qu'en  ce  moment  même  Charles  VIII  invoquât  si  haut 
sa  résolution  de  combattre  les  Infidèles. 

Taddeo  Vicomercati  écrivait  le  7  janvier  1495  au  duc  de 
Milan  : 

Illustrissime  et  excellentissime  seigneur, 

L'ambassadeur  d'Espagne  est  retourné  ce  matin  à  la  seigneu- 
rie, mandé  par  elle,  si  je  suis  bien  informé.  Je  ne  sais  encore  ce 
qu'il  vient  pratiquer  ici,  sinon  qu'il  est  chargé,  entre  autres 
choses,  par  le  roi  son  maître,  d'engager  la  seigneurie  à  ne  pas 
envoyer  cette  année  ses  galères  en  Earbarie,  parce  que  les 
Maures  lui  importent  peu  dans  ses  embarras  actuels.  Monsei- 
gneur d'Argenton,  d'après  ce  qu'il  m'a  fait  dire  ce  soir,  a  eu 
aujourd'hui  un  entretien  d'une  bonne  heure  avec  cet  ambassa- 
deur, et  il  n'a  rien  pu  en  obtenir,  sinon  l'assertion  formelle 
qu'on  verrait  de  grandes  choses  en  Italie  au  printemps  et  que 
le  roi  son  maître  n'aurait  jamais  cru  que  Sa  Majesté  Très- 
Chrétienne  dût  venir  en  ce  pays.  Ce  sont  les  mêmes  expressions 
dont  se  servit  hier  avec  moi  un  fils  dudit  ambassadeur,  qui 
assistait  à  la  messe  avec  le  prince,  à  cause  de  la  solennité  de 
l'Epiphanie,  et  il  ajouta  que  le  roi  d'Espagne  paraissait  fort 
mécontent  de  l'arrivée  des  Français  en  Italie  *. 

Les  magistrats  de  Venise  continuaient  à  montrer  à  Com- 
mines  quelques-unes  des  lettres  qu'ils  recevaient,  ou  les  lui 
faisaient  lire  par  un  de  leurs  secrétaires  2.  Néanmoins  son 
influence  déclinait,  et  on  allait  jusqu'à  lui  insinuer  qu'il 
ferait  bien  de  ne  pas  prolonger  son  séjour  à  Venise.  Taddeo 
Vicomercati  le  rapporte  d'après  l'aveu  de  Commines  ;  voici 
ce  qu'il  mande,  à  ce  sujet,  au  duc  Ludovic  : 

1  Archives  de  Milan  (trad.). 

2  3Iém.,  t.  II,  p.  364. 


182  LETTRES  ET  NÉGOCIATIONS 

Illustrissime  et  excellentissime  seigneur, 

Monseigneur  d'Argenton  m'a  fait  savoir  aujourd'hui  que 
dans  un  entretien  avec  l'un  de  ceux  qui  se  trouvent  actuellement 
dans  le  conseil  de  la  seigneurie,  celui-ci,  l'engageant  adroite- 
ment à  s'en  aller  d'ici,  lui  a  dit  spontanément,  mais  en  termes 
qui  semblaient  toutefois  lui  avoir  été  suggérés  par  d'autres, 
qu'il  vaudrait  mieux  qu'il  se  rendît  auprès  de  Sa  Majesté  Très- 
Chrétienne  pour  l'aider  de  ses  conseils  et  lui  persuader  de  faire 
la  paix,  mais  il  lui  répondit  qu'il  ne  s'éloignerait  qu'avec  le  congé 
du  roi  ou  par  l'ordre  formel  de  la  République.  Il  me  demanda  si 
je  croyais  que  ces  paroles  lui  eussent  été  dites  de  la  part  de  la 
seigneurie  pour  le  faire  partir,  afin  qu'elle  fût  plus  à  l'aise  pour 
pratiquer  quelque  chose  avec  les  ambassadeurs  du  roi  des  Romains 
qu'on  attend,  et  avec  l'ambassadeur  d'Espagne,  qui  est  arrivé.  Je 
sais  que  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  ne  lui  a  écrit,  depuis  qu'il 
est  ici,  qu'une  ou  deux  fois,  comme  monseigneur  d'Argenton  me 
l'a  dit  lui-même  à  plusieurs  reprises,  en  se  plaignant  du  gouverne- 
ment du  roi,  qui  devrait,  dans  l'intérêt  de  l'expédition ,  en  com- 
muniquer jour  par  jour  les  progrès  à  la  seigneurie  par  l'intermé- 
diaire de  monseigneur  d'Argenton,  qui  du  moins  n'aurait  pas  l'air 
d'être  sans  mission;  car  on  doit  savoir  combien  il  importe  détenir 
la  seigneurie  au  courant  de  tout.  A  diverses  reprises,  en  plusieurs 
circonstances,  ces  gentilshommes  lui  ont  dit  qu'ils  ne  compre- 
naient pas  dans  quel  but  l'ambassadeur  de  France  était  venu  à 
Venise,  puisqu'il  ne  leur  faisait  jamais  la  moindre  communica- 
tion et  n'écrivait  jamais  à  son  roi  ce  qui  se  passe  ici.  Je  lui 
répondis  que  son  interlocuteur  avait  peut-être  été  de  bonne  foi 
et  qu'il  ne  fallait  pas  chercher  à  son  discours  un  sens  qu'il 
n'avait  peut-être  pas  ;  que  lors  même  que  le  conseil  de  retourner 
auprès  du  roi  viendrait  de  la  seigneurie ,  ce  n'était  pas  pour 
le  motif  que  monseigneur  d'Argenton  lui  prétait,  mais  pour 
un  autre ,  car  son  séjour  n'empêcherait  pas  la  seigneurie  de 
négocier  et  d'entamer  de  nouvelles  pratiques  avec  les  autres 


DE  COMMINES.  153 

ambassadeurs,  si  telle  était  son  intention,  ni  de  s'occuper  des 
questions  relatives  à  ces  affaires.  Il  m'approuva  et  me  dit  qu'il 
avait  des  motifs  pour  supposer  que  ce  langage  lui  a  été  tenu 
parce  qu'il  réside  ici  sans  utilité,  puisque  le  roi  son  maître  ne 
communique  rien  à  la  seigneurie  par  son  entremise  et  encore 
moins  par  les  ambassadeurs  vénitiens,  à  qui  il  a  peu  parlé  depuis 
leur  arrivée,  ce  qui  n'est  pas  favorable  à  ses  desseins  ;  et  blâ- 
mant le  gouvernement  du  roi,  il  ajouta  que  si  le  roi  savait  le 
trouble  que  la  seigneurie  peut  jeter  dans  ses  entreprises,  il 
en  ferait  plus  de  cas  qu'il  ne  le  fait,  et  se  tiendrait  avec  celle-ci 
dans  d'autres  termes.  Je  répliquai  que  certes  il  avait  rai- 
son, et  que  sachant  la  position  du  roi  il  devrait  en  avertir  Sa 
Mil j esté  et  le  gouvernement.  Il  répondit  qu'il  avait  écrit  et  insisté 
et  qu'il  n'avait  point  encore  obtenu  de  réponse  ;  qu'il  avait  envoyé 
des  messagers  en  poste  et  n'avait  pu  avoir  de  nouvelles,  ni  rien 
connaître  de  ce  qui  intéresse  l'expédition  ;  qu'il  ne  voulait  plus 
écrire,  puisque  ses  conseils  étaient  pris  en  mauvaise  part,  et  il 
ajouta  que  Votre  Excellence  sait  bien  comment  tout  se  passe  à  la 
cour.  Il  termina*  en  disant  que  si  les  efforts  du  roi  sont  heureux 
et  couronnés  de  succès,  l'honneur  en  revient  plutôt  à  la  Pro- 
vidence qu'à  l'habileté  de  son  gouvernement 4.  J'ai  cru  ne  pas 
devoir  vous  cacher  cet  entretien  pour  que  vous  en  fassiez 
l'usage  que  votre  haute  sagesse  vous  suggérera.  Je  compris 
d'ailleurs  que  monseigneur  d'Argenton  serait  bien  aise  que 
vous  puissiez  engager  le  roi  à  entretenir  des  relations  plus  ami- 
cales avec  cette  seigneurie.  Je  me  recommande  toujours  à  Votre 
Altesse. 

Venise,  11  janvier  1495. 

Votre  humble  serviteur, 
Taddeus  Vi c o m e r c a t u s  -. 

Si  Charles  VIII  eût  été  arrêté  dans  sa  marche,  une  ligue 

1  Commines  a  exprimé  la  même  pensée  dans  ses  Mémoires. 
-  Archives  de  Milan  (trad.). 


154  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

eût  été  aussitôt  conclue  contre  lui  :  «  J'en  estoye  bien 
«  asseuré,  »  dit  Commines  l. 

Un  grand  événement  allait  consolider  pour  quelque  temps 
encore  la  position  diplomatique  de  Commines.  Le  31  décem- 
bre 1494,  Charles  VIII  était  entré  à  Rome,  et  le  15  jan- 
vier, le  Pape  avait  signé  un  traité  de  paix  et  d'amitié. 

Taddeo  Vicomercati  écrit  au  duc  de  Milan  : 

Illustrissime  et  excellentissime  seigneur, 

Le  bruit  s' étant  répandu  dans  ce  pays,  depuis  hier  soir, 
que  le  révérend  vice-chancelier  avait  quitté  Rome  avec  quel- 
ques cardinaux  pour  se  rendre  auprès  de  Votre  Excellence,  et 
le  public  faisant  à  ce  sujet  toutes  sortes  de  gloses  et  de  com- 
mentaires selon  son  habitude ,  je  me  suis  rendu  aujourd'hui  chez 
monseigneur  d'Argenton  et  j'ai  touché  aussi  un  mot  de  ces 
rumeurs.  Sa  Seigneurie,  sans  me  répondre,  me  mit  sous  les 
yeux  une  lettre  de  monseigneur  de  Beaumont,  écrite  à  Rome 
le  16,  qui  lui  annonce  que  le  roi  est  d'accord  avec  le  Pape  ;  qu'il 
laisse  le  fort  Saint- Ange  entre  les  mains  de  celui-ci,  mais  que 
Sa  Sainteté  abandonne  au  roi  toutes  les  autres  forteresses  de 
l'Église  ;  que  le  seigneur  Ascagne  -  est  parti  de  Rome,  ne  se  fiant 
pas  trop  à  la  parole  du  Pape.  On  lui  donne  quelques  autres  nou- 
velles insignifiantes.  Il  m'entretint  ensuite  des  nombreuses  raisons 
qui  ont  pu  amener  le  roi  à  faire  cet  accord,  qui  ne  satisfait  pas 
tout  le  monde  ;  il  en  conclut  que  je  pouvais  me  tranquilliser  et 
qu'on  ne  ferait  contre  le  seigneur  Ascagne  rien  qui  pût  motiver 
chez  vous  le  moindre  mécontentement,  car  vous  savez  bien, 
disait-il,  que  Sa  Majesté  n'est  pas  ingrate  et  vous  ne  pouvez  croire 
sérieusement  qu'on  entreprenne  rien  de  fâcheux  contre  ledit 
révérendissime  seigneur.  Il  parla  ensuite  du  caractère  du  roi  et 

1  Mém.yt.  II,  p.  372. 

2  Le  cardinal  vice-chancelier  Ascanio  Sforza,  dont  Taddeo  Vicomer- 
cati parle  au  commencement  de  cette  lettre. 


DE  COMMINES.  155 

de  son  gouvernement.  Je  l'assurai  que  rien  au  monde  ne  pour- 
rait faire  départir  Votre  Excellence  de  son  respect  et  de  ses 
bonnes  dispositions  envers  Sa  Majesté  Très-Chrétienne;  que 
je  ne  voyais  aucune  raison  pour  ne  pas  prendre  en  sérieuse 
considération  les  affaires  de  la  seigneurie;  que  toutefois  je 
n'étais  pas  sans  quelque  inquiétude,  surtout  au  sujet  des  rumeurs 
qui  circulent,  la  seigneurie  n'ignorant  pas  combien  elles 
sont  fondées,  pour  des  motifs  qu'elle  connaît  mieux  que  moi.  Il 
répliqua  qu'il  avait  été  nécessaire  pour  bien  des  raisons  que  le 
roi  s'entendit  avec  le  Souverain-Pontife  et  qu'il  n'y  avait  rien 
à  craindre  pour  le  seigneur  Ascagne  ;  que  tout  se  calmerait  et 
qu'il  ne  fallait  pas  en  douter  le  moins  du  monde,  quoi  que  le 
public  pût  dire.  Je  passai,  comme  de  coutume,  plus  d'une 
heure  à  entretenir  Sa  Seigneurie  de  ces  questions  et  d'autres 
encore.  Au  moment  où  j'allais  me  retirer,  arriva  Julien  de 
Médicis  avec  trois  ou  quatre  personnes.  Je  le  laissai  avec 
monseigneur  d'Argenton. 

Venise,  21  janvier  1495. 

Votre  humble  serviteur, 
Taddeus  Vicomercatus. 

A  cette  lettre  était  joint  le  post-scriptum  suivant  : 

Votre  Excellence,  qui  a  suivi  les  événements  jour  par  jour, 
a  toujours  pu  s'apercevoir  que  ceux  d'ici  ne  voyaient  qu'avec 
déplaisir  les  succès  de  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  et  sa  pré- 
sence en  Italie.  Néanmoins,  on  m'a,  ce  matin,  communiqué 
l'accord  de  Sa  Majesté  et  du  Pape,  avec  de  telles  démonstra- 
tions qu'on  eût  dit  qu'ils  en  ressentaient  intérieurement  une 
grande  joie  ;  c'est  probablement  une  feinte  pour  cacher  quelque 
projet.  Je  fus  mandé  en  hâte  et  tard;  qui  aurait  cru  que  la 
seigneurie  fût  levée  à  cette  heure?  Le  prince,  avant  d'aborder 
un  autre  sujet,  me  dit  qu'on  venait  de  recevoir  à  l'instant  la 
nouvelle  dont  il  allait  me  faire  part.  La  même  communication 
fut  faite  à  monseigneur  d'Argenton,  chez  lequel  l'ambassadeur 


166  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

du  roi  Alphonse  était  allé  un  peu  auparavant.  L'après-diner 
il  y  eut  conseil  des  Pregadi,  et  le  soir  le  bruit  se  répandit, 
tant  par  les  lettres  privées  des  marchands  que  par  les  propos 
des  gentilshommes,  que  monseigneur  le  vice-chancelier  quittait 
Rome  avec  Lonate,  pour  se  rendre  à  Milan,  et  que  les  cardinaux 
Colonna  et  Savelli  partaient  aussi,  ne  se  trouvant  plus  en  sûreté 
à  Rome. 

Même  date  que  ci-dessus. 

Je  me  recommande  toujours  à  vos  bonnes  grâces, 
Taddeus  Vicomercatus  *. 

Nous  avons  vu  Commines  insister  près  du  duc  de  Milan 
pour  qu'il  obtînt  que  Charles  VIII  ménageât  davantage  la 
république  de  Venise.  Ludovic  déféra  à  sa  prière,  et  le  roi 
de  France  en  tint  compte  dans  une  certaine  mesure,  comme 
nous  l'apprend  une  autre  lettre  de  Taddeo  Vicomercati  : 

Illustrissime  et  excellentissime  seigneur, 

La  lettre  de  Votre  Excellence,  du  20,  ne  réclame  point  de 
réponse,  sinon  que  j'ai  fait  savoir  à  monseigneur  d'Argenton 
que  Votre  Excellence  a  invité  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  à 
user,  par  son  entremise ,  de  termes  plus  affables  envers  cette 
illustre  seigneurie.  Après  avoir  remercié  Votre  Altesse  de  cette 
démarche,  il  témoigna  qu'il  en  avait  déjà  retiré  quelque  satisfac- 
tion et  qu'il  en  avait  bien  vu  l'effet,  ayant  reçu,  comme  vous  le 
savez,  des  lettres  du  roi  Très-Chrétien  qui  contiennent  les  arti- 
cles du  traité  de  Sa  Majesté  avec  le  Souverain-Pontife,  et 
d'autres  lettres  de  monseigneur  de  Saint- Malo...  Je  me  recom- 
mande aux  bonnes  grâces  de  Votre  Excellence. 
Venise,  25  janvier  1495. 

Votre  humble  serviteur, 
Tadoeus  Vicomercatus". 

1   Archives  de  Milan  (trad.). 
-  Archives  de  Milan  (trad.). 


DE  COMMINES.  157 

A  cette  lettre  succéda  celle  que  nous  allons  reproduire 
et  qui  est  également  adressée  au  duc  de  Milan  : 

Illustrissime  et  excellentissime  seigneur, 

Monseigneur  d'Argenton  a  reçu  les  articles  du  traité  conclu 
entre  le  Pape  et  le  roi  Très-Chrétien,  comme  j'en  informai 
Votre  Excellence  par  une  lettre  du  23.  Il  les  a  communi- 
qués immédiatement  à  la  seigneurie  et  lui  en  a  laissé  copie; 
quand  on  les  lui  eut  rendus,  il  me  les  fit  montrer,  après  s'être 
en  personne  présente  chez  moi.  Ainsi  que  je  l'ai  fait  savoir  à 
Votre  Excellence,  ils  sont  en  tout  et  pour  tout  semblables  à 
ceux  que  Votre  Excellence  m'a  chargé  de  communiquer  à  cette 
seigneurie,  sauf  que  les  siens  sont  rédigés  en  français.  Je  me 
recommande  toujours  à  vos  bonnes  grâces. 
Venise,  27  janvier  1495. 

Votre  humble  serviteur, 
Taddeus  Vicomercatus*. 

Cependant,  tandis  que  le  roi  traitait  à  Rome,  on  voyait 
se  réveiller  aux  bords  de  l'Arno  les  vieilles  discordes  de  Pise 
et  de  Florence,  que  les  Français  n'avaient  pu  apaiser. 

Commines  en  fut  vivement  affligé,  comme  on  peut  en juger 
par  cette  lettre  de  Taddeo  Vicomercati  au  duc  de  Milan  : 

Illustrissime  et  excellentissime  seigneur, 

Ce  matin,  de  bonne  heure,  monseigneur  d'Argenton  fit  mander 
mon  chancelier  et  lui  dit  qu'il  avait  à  m'apprendre  les  grands 
troubles  qui  avaient  éclaté  à  Florence.  La  veille  au  soir, 
vers  une  heure  de  la  nuit,  ajouta-t-il,  étaient  venus  chez  lui 
quelques  Florentins,  tant  des  amis  de  Pierre  de  Médicis  que 
de  ses  ennemis ,  et ,  lui  montrant  des  lettres  de  Florence ,  ils 
lui  annoncèrent  que  les  citoyens  de  cette  ville  s'étaient  sou- 

1  Archives  de  Milan  (trad.). 


158  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

levés  ;  qu'ils  avaient  fait  venir  plus  de  dix  mille  cuirasses  et 
d'autres  armes  ,  prétendant  recouvrer  ce  que  les  Français  leur 
avaient  enlevé  ;  qu'ils  avaient  déjà  fait  marcher  du  monde  pour 
assiéger  Pise  et  s'étaient  emparés  de  quelques  châteaux  des 
Pisans,  et  que  les  Génois  avaient  envoyé  quatre  cents  hommes 
à  Pise;  que  les  Florentins,  n'ayant  jusqu'à  présent  obtenu  du 
roi  que  de  belles  paroles,  relativement  à  la  restitution  de  leurs 
domaines,  s'étaient  résolus  à  les  reprendre  de  force.  Sur  quoi 
monseigneur  d'Argenton  avait  fait  observer  à  ses  visiteurs  que 
les  Florentins  avaient  grand  tort  de  recourir  à  de  semblables 
moyens  et  que  ce  n'était  rien  moins  que  s'insurger  contre  le 
roi  ;  qu'ils  ne  pouvaient  se  plaindre  de  Sa  Majesté ,  sachant 
bien  que  Pierre  de  Médicis  ne  lui  avait  donné  lesdites  terres 
que  par  leur  charge,  afin  qu'il  les  gardât  pour  sa  sécurité 
pendant  l'expédition  dans  le  royaume  de  Naples  ;  que  s'ils  entre- 
prenaient quoi  que  ce  soit  contre  cette  convention,  les  Fran- 
çais, qui  étaient  à  Pise  et  à  Livourne,  se  tourneraient  immédia- 
tement contre  eux,  et  bien  qu'ils  fussent  peu  nombreux,  ils 
leur  feraient  une  guerre  plus  rude  qu'ils  ne  le  croyaient  ;  que 
le,  roi  lui-même  n'y  pourrait  obvier,  puisque  Sa  Majesté  a 
été  constamment  préoccupée  d'intérêts  plus'  graves,  et  que  dès 
lors  il  n'y  a  pas  lieu  de  s'étonner  qu'ils  n'aient  obtenu  jusqu'à 
présent  que  de  belles  paroles.  Lesdits  marchands  reconnurent 
eux-mêmes  que  les  Florentins  devaient  rester  dans  les  termes 
de  leur  convention  s'ils  ne  voulaient  pas  chercher  leur  mal- 
heur. Monseigneur  d'Argenton  se  montre  fort  contrarié  de  ces 
mouvements,  dans  la  crainte  qu'ils  n'entravent  l'expédition  de 
Naples.  Il  a  répété  à  mon  chancelier  que  lesdits  marchands 
lui  avaient  appris  que  les  Florentins  députaient  en  ce  moment 
un  ambassadeur  auprès  de  cette  seigneurie.  Mon  chancelier 
lui  répondit  qu'il  n'avait  absolument  rien  ouï  dire  de  ces  sou- 
lèvements et  lui  promit  de  me  rapporter  le  tout  ;  et  comme 
monseigneur  d'Argenton  écrivait  en  ce  moment  à  l'ambassadeur 
français  qui  réside  à  Florence,  il  dit  de  lui-même  qu'il  l'entre- 
tenait  de  ses  affaires  privées  et  non    de  ces   événements.  Il 


DE  COMMINES.  159 

est  vrai  que  les  marchands  florentins  ont  ramassé  dans  ce  pays 
toutes  les  cuirasses  qu'ils  ont  pu  trouver;  la  chose  m'a  été 
affirmée  par  des  marchands  milanais,  qui  leur  en  avaient  vendu 
une  bonne  quantité,  dont  la  plupart  n'avaient  plus  vu  le  jour 
depuis  longtemps,  et  lesdits  Milanais  riaient  beaucoup  de  ce 
méchant  marché.  Je  me  recommande  toujours  à  vos  bonnes 
grâces. 

Venise,  le  dernier  jour  de  janvier  1495. 

Votre  humble  serviteur, 
Taddeus  Vicomercatus1. 

Les  affaires  privées  auxquelles  Commines  faisait  allusion 
à  propos  des  lettres  qu'il  adressait  à  Florence ,  concernaient 
ce  qu'il  avait  à  réclamer  des  dépôts  confiés  autrefois  par 
lui  à  la  banque  des  Médicis.  D'autres  contrariétés  lui  étaient 
réservées  à  Milan  ,  où  les  marchands  qui  avaient  avancé 
de  l'argent  au  roi,  invoquaient  sa  caution  personnelle  pour 
être  payés  sans  retard. 

Le  12  janvier  1495,  le  duc  de  Milan  écrivait  à  Com- 
mines : 

Monseigneur,  depuis  la  fin  du  mois  de  septembre  dernier  est 
expiré  le  délai  où  devaient  être  restitués  et  payés  les  trente 
mille  écus  pour  lesquels  plusieurs  seigneurs  de  la  cour  (et 
notamment  Votre  Seigneurie  pour  quatre  mille  écus)  se  sont 
engagés  vis-à-vis  de  Jean  de  Beoleo,  de  François  Magiolino  et 
de  François  de  Rome,  nos  marchands,  qui  vous  ont  aidés,  grâce 
à  notre  intervention,  et  qui  se  plaignent  de  ce  que  cette  somme 
ne  leur  est  pas  restituée,  car  ils  en  ont  besoin  pour  leurs  opé- 
rations. C'est  pourquoi  je  prie  instamment  Votre  Seigneurie  de 
faire  payer  sa  part  dans  cette  créance  parce  que,  si  elle  ne  le 

1  Archives  de  Milan  (trad.). 


ICii  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

faisait  point,  nos  marchands  poursuivraient  en  justice  l'exécu- 
tion de  l'engagement  qu'ils  ont  de  vous  et  des  autres  seigneurs, 
et  quelque  regret  que  nous  en  eussions  à  cause  de  l'amour  que 
nous  portons  à  Votre  Seigneurie,  nous  ne  pourrions  honnête- 
ment les  en  empêcher  * . 


Commines  répondit  en  ces  termes  à  Ludovic  Sforza  : 

Monseigneur,  si  très-humblement  comme  je  puis,  me  recom- 
mande à  vostre  bonne  grâce.  J'ay  receu  une  lettre  qu'il  vous  a 
pieu  m'escripre,  faisant  mention  de  quatre  mille  ducats  dont  je 
suis  respondant  à  aucuns  marchans  de  Millan,  afin  que  les 
paiasse  avant  qu'ils  ne  procédassent  selon  l'obligation  contre 
moy  et  autres  obligés  envers  eulx  pour  trente  mille  ducats. 

Monseigneur,  je  sçay  bien  que,  avant  partir  de  Vienne,  je  fus 
requis  avec  d'autres  pour  respondre  pour  cinquante  mille  ducats, 
et  pluscurs  en  y  eut  qui  refusèrent  de  le  faire ,  et  à  l'eure  le 
conte  Carie  dist -qu'il  se  mettroit  pour  la  plus  part,  si  les  autres 
qui  en  estoient  requis  ne  se  vouloient  mettre,  et  qu'il  ne  s'en 
falloit  point  soulcier,  et  s'y  mist  pour  vingt  mille,  et  voyant 
cola  et  que  monseigneur  de  Sainct-Malo  et  monseigneur  le 
séneschal  s'y  mettoient ,  je  m'y  mis  aussi ,  espérant  qu'ils  en 
savoient  bien  l'issue. 

Monseigneur,  je  en  escripts  à  ceulx  qui  y  sont  obligés,  com- 
bien que  je  croy  que  leur  en  avez  escript.  Toutefois  les  affaires 
du  roy  sont  encores  bien  troublées,  et  a  besoing  de  vostre  faveur 
et  amytié  plus  que  jamais.  Je  ne  veulx  point  nyer,  ny  mettre 
on  doubte  la  debte,  mais  bien  vous  supplier  détenir  la  main  que 
je  ne  feusse  point  tost  pressé  et  que  premiers  on  s'adressast  à 
ceulx  qui  pevent  le  plus  pour  les  faire  paier. 

Plaise  vous,  monseigneur,  tousjours  me  commander  vostre 
bon  plaisir  pour  lacomplir  à  mon   povoir.  En  priant  à  Dieu, 

1   Archives  de  Milan  (trad.). 


DÉ  COMMiNÈS.  101 

monseigneur,  qu'il  vous  doint  bonne  vie  et  longue  et  tout  ce 
que  vous  désirez. 

Escript  à  Venise^  le  1111e  jour  de  février. 

S'il  est  vray  ce  qu'on  dit,  le  Pape  monstre  qu'il  est  homme  de 
mauvaise  foy. 

Vostre  très-humble  et  très-obéissant  serviteur, 
Philippe  de  Commynes. 

A  mon  très-redoubté  seigneur,  monseigneur  le  duc  de  Millau 1 . 

Voici  quels  étaient  les  événements  auxquels  faisait  allusion 
la  dernière  phrase  de  la  lettre  de  Commines.  Le  cardinal  de 
Valence,  César  Borgia,  avait  été  remis  par  le  Pape  comme 
otage  entre  les  mains  du  roi  de  France.  Il  s'échappa  du 
camp  français  à  Velletri,  au  moment  même  où  les  ambas- 
sadeurs du  roi  d'Espagne  déclaraient  à  Charles  VIII  que  le 
traité  de  Barcelone  était  rompu.  Commines  se  hâta  de  com- 
muniquer ces  importantes  nouvelles  à  l'ambassadeur  mila- 
nais qui  en  fit  part  en  ces  termes  à  Ludovic  Sforza  : 

Illustrissime  et  excellentissime  seigneur, 

L'illustrissime  seigneurie  a  fait  connaître  ce  soir  à  monsei- 
gneur d'Argenton,  par  un  de  ses  chanceliers,  qu'on  a  reçu  de 
Rome,  par  lettres  du  2  et  du  3,  l'avis  que  le  Pape  avait  manifesté 
un  vif  mécontentement  de  ce  que  le  cardinal  de  Valence  avait 
quitté  Velletri,  et  qu'il  avait  fait  chercher  avec  soin  où  il  s'était 
retiré  pour  le  faire  revenir,  puisqu'il  doit  y  avoir  des  ambassa- 
deurs délégués  près  de  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  aux  termes 
des  articles  approuvés  par  Sa  Sainteté  et  afin  de  témoigner  au 
roi  sa  ferme  intention  de  respecter  les  dits  articles.  On  ajoute 
que  malgré  le  refus  du  châtelain  de  Civita-Vecchiade  rendre  cette 

1   Document  communiqué  par  M.  Charavay. 

commises.  —  II.  H 


162  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

forteresse  ù  Sa  Majesté,  elle  n'en  était  pas  moins  passée  entre 
les  mains  de  Sadite  Majesté  Très-Chrétienne.  On  dit  aussi  qu'il 
n'était  pas  vrai  que  les  ambassadeurs  d'Espagne  eussent  protesté 
contre  le  roi  de  France  et  menacé  de  lui  déclarer  la  guerre, 
mais  qu'il  était  exact  qu'à  Velletri  ils  lui  avaient  parlé  en  termes 
très-vifs  pour  le  détourner  de  son  entreprise.  Monseigneur 
d'Argenton,  qui  s'était  montré  fort  mécontent  que  le  Pape  se  fût 
prononcé  contre  le  roi,  n'eût  pas  plus  tôt  reçu  ces  nouvelles  quil 
me  les  fit  communiquer  avec  allégresse,  disant  qu'il  ne  pouvait 
croire  que  les  sérénissimes  rois  d'Espagne  voulussent  attirer  la 
foudre  sur  eux,  en  rompant  avec  la  couronne  de  France.  Je  me 
recommande  de  nouveau  à  vos  bonnes  grâces. 

Venise,  le  6  février  1495. 

Votre  humble  serviteur, 
Taddeus  Vicomercatus  ' . 

Commines  avait  acquis,  en  ce  moment,  la  conviction  que 
Venise  était  d'accord  avec  le  roi  d'Espagne  dans  l'hostilité 
qui  se  manifestait  contre  la  France.  Pensa-t-il  que  l'on  pou- 
vait prévenir  l'explosion  de  ce  mauvais  vouloir  par  quelque 
tentative  hardie ,  et  qu'en  présence  des  rassemblements  de 
troupes  vénitiennes  dans  la  Polésine  de  Rovigo,  il  était 
licite  de  diriger  un  coup  de  main  contre  la  cité  même  de 
Venise  ?  Nous  n'oserions  résoudre  cette  question ,  et  nous 
nous  bornerons  à  rapporter  les  faits. 

Le  corps  d'armée  confié  au  sire  d'Aubigny,  de  la  maison 
de  Stuart,  qui  formait  l'avant-garde,  avait  été,  dès  le  début 
de  la  campagne,  gêné  par  une  partie  de  son  artillerie  trop 
pesante  pour  faire  la  guerre  au  milieu  des  montagnes.  Il 
avait  fallu  la  laisser  à  Castro-Cano,  et  un  envoyé  spécial  fut 
chargé  de  demander  qu'on  pût ,  à  travers  le  territoire  de 

'  Archives  de  Milan  (trad.). 


DE  COMMIMES.  \c>y, 

Venise,  la  transporter  à  Ravenne  pour  l'embarquer  et  la 
renvoyer  en  France.  De  là  un  grand  émoi  parmi  les  Véni- 
tiens si  prompts  à  s'inquiéter. 

Le  Sénat  s'assembla,  et  on  lui  proposa  la  résolution  sui- 
vante : 

Il  est  décidé  que  notre  sérénissime  prince  répondra  dans  les 
termes  que  sa  sagesse  lui  suggérera,  en  présence  de  monseigneur 
d'Argenton ,  à  l'envoyé  de  Sa  Majesté  Très-Chrétienne,  sur  la 
communication  que  celui-ci  a  soumise  au  Conseil,  touchant  le 
transport  par  mer  de  certaines  pièces  d'artillerie  qui  se  trouvent 
à  Castro-Cano  et  qu'on  veut  embarquer  à  Ravenne  en  destina- 
tion du  royaume,  en  ce  sens  : 

Que  nous  avons  remontré  audit  envoyé  la  difficulté  d'embar- 
quer ladite  artillerie  à  Ravenne,  à  cause  du  défaut  de  port,  et 
en  même  temps  pour  le  danger  qui  pourrait  s'en  suivre.  Néan- 
moins, si  ledit  envoyé  trouve  bon  d'insister,  nous  sommes  contents 
qu'il  le  fasse  avec  notre  permission  et  licence,  sous  cette  condi- 
tion que,  pour  des  motifs  raisonnables,  ladite  artillerie  ne  soit  ni 
embarquée,  ni  transportée  sur  nos  bâtiments,  et  qu'il  n'en  résulte 
aucune  charge  pour  notre  territoire,  sans  utilité  pour  Sa  Majesté 
Très-Chrétienne  :  lequel  point  sera  justifié  par  notre  susdit  séré- 
nissime prince,  en  employant  les  arguments  les  plus  efficaces 
qui  conviennent  à  la  matière. 

Lorsqu'on  passa  au  vote,  il  y  eut  cent  dix-sept  suffrages 
contre,  soixante-trois  pour,  et  treize  suffrages  douteux  :  la 
résolution  fut  donc  rejetée. 

Cent  trente-une  voix  se  prononcèrent  pour  : 

Que  la  présente  matière  fût  résolue  le  soir  même  et  que 
tout  membre  de  ce  collège  fût  tenu  de  donner  son  opinion,  à 
peine,  par  chaque  abstention,  d'une  amende  de  cinq  cents  ducats, 
exigibles  par  les  avocats  de  la  Commune,  sans  autre  avis. 


104  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Trente -huit  seulement  demandèrent  : 

Que  la  présente  affaire  fût  ajournée  au  lendemain  et  que  le 
Conseil  fût  convoqué  de  nouveau  pour  en  délibérer. 

Quarante-six  émettent  le  vœu  : 

Qu'il  soit  répondu  à  l' envoyé  susdit  en  ce  sens  :  Que  nous 
avons  remontré  audit  envoyé  la  difficulté  d'embarquer  ladite 
artillerie  à  Ravenne,  à  cause  du  défaut  de  port,  et  également 
pour  le  danger  qui  pourrait  s'en  suivre  ;  néanmoins,  que  si  ledit 
envoyé  insiste,  nous  sommes  contents  qu'il  puisse  le  faire  avec 
notre  autorisation  et  notre  licence  ;  mais  en  même  temps  qu'il 
soit  entendu  que,  par  le  moyen  le  plus  prudent  et  le  plus  secret 
qu'il  sera  possible,  le  prince  et  le  collège  devront  proposer  et 
persuader  audit  envoyé  d'employer  quelque  bâtiment  étranger 
pour  transporter  ladite  artillerie,  et  que  le  prince  et  le  collège 
susdits  prendront  toutes  les  mesures  convenables  pour  y  par- 
venir. ' 

Soixante-huit  voix  contre  soixante  dix-huit  opinent: 

Qu'il  sera  répondu  audit  envoyé  en  cette  forme  :  Que  nous 
avons  remontré  audit  envoyé  la  difficulté  d'embarquer  ladite 
artillerie  à  Ravenne,  à  cause  du  défaut  de  port,  et  également 
pour  le  danger  qui  pourait  s'en  suivre  ;  néanmoins ,  que  si  l'en- 
voyé insiste,  nous  sommes  contents  qu'il  puisse  le  faire  avec 
notre  permission  et  notre  licence  ;  mais  en  même  temps  il  sera 
entendu  que  si,  cette  réponse  ayant  été  faite,  ledit  envoyé  sollicite 
la  faveur  d'obtenir  des  bâtiments  pour  le  transport  de  ladite 
artillerie ,  il  lui  sera  répondu  qu'il  ait  à  se  pourvoir  lui-même 
des  bâtiments  appartenant  à  des  particuliers  qui  lui  convien- 
dront le  mieux. 

Enfin  cent  soixante-treize  voix  contre  six  déclarent  : 

Qu'il  sera  répondu  audit  envoyé  eu  cette  forme  :  Que  nous 


DE  COMMINES.  165 

avons  remontré  audit  envoyé  la  difficulté  d'embarquer  ladite 
artillerie  à  Ravenne,  à  cause  du  défaut  de  port,  et  également 
pour  le  danger  qui  pourrait  s'en  suivre  ;  néanmoins,  que  si  l'en- 
voyé insiste,  nous  sommes  contents  qu'il  puisse  le  faire  avec 
notre  permission  et  notre  licence,  sous  cette  condition  :  que,  pour 
des  motifs  très-raisonnables,  ladite  artillerie  ne  sera  ni  embar- 
quée, ni  transportée  dans  le  royaume  sur  nos  bâtiments ,  et 
qu'il  ne  pourra  résulter  de  ce  transport  aucun  tort  pour  notre 
autorité,  sans  utilité  pour  le  roi  Très-Chrétien  :  ce  qui  sera  jus- 
tifié par  le  sérénissime  prince,  en  employant  tous  les  arguments 
qui  conviennent  à  la  matière  ' . 

Dans  le  midi  de  l'Italie,  les  armes  françaises  restaient 
victorieuses;  Gaëte  et  Capoue  étaient  conquises,  et  les  ban- 
nières fleurdelysées  s'approchaient  de  Naples.  Taddeo  Vico- 
mercati  écrit  au  duc  de  Milan  : 

Illustrissime  et  excellentissime  seigneur, 

Ce  soir,  au  sortir  d'une  fête  que  la  seigneurie  donne  chaque 
année  à  pareil  jour,  j'étais  allé  me  promener  en  barque  sur  le 
canal  avec  monseigneur  d'Argenton,  quand  nous  fûmes  rejoints 
par  un  secrétaire  de  la  seigneurie  qui,  en  ma  présence,  fit  con- 
naître à  monseigneur  d'Argenton  que  la  seigneurie  avait  reçu  des 
lettres  du  19,  lui  annonçant  l'entrée  de  Sa  Majesté  à  Capoue,  où 
les  habitants  l'avaient  accueillie  avec  toute  sorte  d'honneurs  et 
de  réjouissances.  Aversa  lui  a  fait  offrir  d'ouvrir  ses  portes  et  de 
se  soumettre  ;  le  territoire  de  Gaëte  avait  aussi  été  occupé  et  la 
citadelle  de  cette  ville  était  sur  le  point  de  capituler.  Il  lui  remit 
ensuite  une  lettre  de  monseigneur  Péron  de  Baschi ,  informant 
monseigneur  d'Argenton  des  heureux  succès  de  Sa  Majesté 
Très-Chrétienne,  de  la  prise  de  Capoue  par  son  armée  et  de 
l'arrivée  du  comte  de  Pitigliano  et  de  monseigneur  Jean-Jacques 
Trivulce  près  de  Sa  Majesté.  Monseigneur  Péron  pense  que  le 

1   Archives  du  Sénat  de  Venise  (trad.)- 


166  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

roi  Ferdinand  lui-même  viendra  en  personne  au-devant  de 
Sa  Majesté;  il  annonce  l'arrivée  d'un  trompette  du  seigneur 
Virginio  Ursino ,  qui  venait  lui  demander  un  sauf-conduit  pour 
que  le  dit  Ursino  pût  se  rendre  auprès  d'elle.  Il  termine  en 
disant  qu'il  espère  qu'on  sera  à  Naples  dans  quelques  jours.  En 
rentrant  chez  moi,  je  trouvai  un  autre  secrétaire  de  la  seigneurie 
qui  me  fit  le  même  message ,  me  donnant  avis  de  l'entrée  du  roi 
à  Capoue  et  de  la  soumission  d'Aversa  et  de  Gaëte  à  Sa  Majesté. 
Je  me  recommande  toujours  à  vos  bonnes  grâces. 
Venise,  le  26  février  1495. 

-Votre  humble  serviteur, 
Taddeus  Vicomercatus  '. 

Sur  ces  entrefaites,  les  Français  marchaient  toujours. 
Le  22  février  1495,  Charles  VIII  occupa  Naples.  «  Tout, 
«  dit  Commines,  se  mit  à  faire  bonne  chière  et  joustes 
«  et  festes,  et  entrèrent  en  tant  de  gloire,  qu'il  ne 
«  sembloit  point  aux  nostres  que  les  Italiens  fussent 
«  hommes  2.  »  Puis  on  joua  en  présence  du  roi  des  pièces 
satyriques  où  l'on  tournait  en  dérision  non-seulement  le  roi 
d'Espagne  et  le  roi  des  Romains,  mais  aussi  le  Pape  et  le 
doge  de  Venise  3. 

La  nouvelle  de  la  prise  de  Naples  arriva  le  2  mars  à 
Venise,  comme  nous  l'apprend  cette  lettre  de  Taddeo  Vico- 
mercati  au  duc  de  Milan  : 

J'ai  communiqué  ce  matin  à  la  seigneurie  la  harangue  que  vous 
a  adressée  monseigneur  de  la  Volte,  ambassadeur  du  roi  Très- 

1  Archives  de  Milan. 

2  Mém.,  t.  II,  p.  397/- 

?  Et  factaa  sunt  coram  rege  Francise  per  suos  tragedhe  et  comedise 
de  Papa,  Romanorum  et  Hispaniêe  regibus  ac  Venetornm  illustris- 
simes ducibus,  collusorie  et  more  gallico  derisorio.  Relation  avon. 
(Pr.  de  l'histoire  rie  Charles  VIII,  éd.  ^onKFRov,  p.  715.) 


DE  COMMINES.  167 

Chrétien,  et  la  réponse  que  vous  lui  avez  faite,  ainsi  que  vous 
m'en  chargiez  par  votre  lettre  du  25.  Je  lui  donnai  également 
lecture  de  lavis  de  la  prise  de  Naples  par  Sa  Majesté  Très-Chré- 
tienne, comme  vous  me  l'avez  prescrit  par  une  autre  lettre  du  27. 
Le  plus  âgé  des  conseillers,  en  l'absence  du  prince  retenu  par 
une  légère  indisposition,  remercia  Votre  Excellence  de  sa  bien- 
veillante communication,  en  me  disant  qu'eux  aussi  avaient  reçu 
ce  matin  même  l'avis  de  l'entrée  du  roi  Très-Chrétien  à  Naples  et 
du  retour  du  roi  Ferdinand  au  château  de  l'Œuf,  tandis  que 
ceux  du  Château-Neuf  bombardent  la  ville  de  Naples,  et  les 
Français  le  Château-Neuf  lui-même.  J'ai  fait  la  même  commu- 
nication à  monseigneur  d'Argenton  qui  a  témoigné  la  plus 
grande  satisfaction  de  vos  bonnes  dispositions  envers  son  maître 
en  me  répondant  que  Sa  Majesté  est  obligée  à  Votre  Excellence 
et  qu'il  sait  bien  ce  que  vous  avez  écrit  à  diverses  reprises  au  roi 
et  à  quelqu'un  placé  près  de  lui,  que  vous  chargiez  de  lui  commu- 
niquer vos  lettres  :  il  me  remercia  ensuite  de  ma  communication 
et  m'apprit  qu'à  l'instant  même  un  chancelier  de  la  seigneurie 
lui  apportait  des  lettres  de  Naples,  où  le  roi  lui  annonce  son 
entrée  au  fort  de  Capoue  avec  sa  garde  et  lui  fait  part  de  l'espé- 
rance qu'il  a  de  voir  prochainement  tout  le  royaume  pacifie  ; 
en  même  temps  il  lui  envoie  une  seconde  lettre  contenant  la 
même  chose,  que  monseigneur  d'Argenton  présentera  demain  à 
la  seigneurie. 

Venise,  le  2  mars  1495. 

Taddeus  Vicomercatus  '. 

Lorsque  les  Vénitiens  apprirent  cette  importante  nou- 
velle, ils  s'empressèrent  de  faire  appeler  Commines  et  de 
la  lui  annoncer,  «  monstrans  en  estre  joyeux.  »  Us  ajou- 
taient toutefois  que  le  château  n'était  pas  conquis  et  qu'il 
s'y  trouvait  une  forte  garnison.  Commines  comprit  aisé- 
ment «  qu'ils  avoient  bonne  et  seure  espérance  »  que  te 

1    Archives  de  .Milan  (trad.). 


168  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Chàteau-Neuf ,  où  s'était  enfermé  le  marquis  de  Pescaire, 
ne  partagerait  pas  le  sort  de  la  ville.  On  sut  bientôt  que  le 
château  était  tombé  au  pouvoir  des  Français.  Cette  fois 
encore,  ils  firent  chercher  Commines.  Ils  étaient  au  nombre 
de  cinquante  ou  soixante  dans  le  palais  du  doge,  accablés 
de  tristesse,  la  tête  baissée  et  cachée  entre  leurs  mains, 
«  plus  esbahis  et  plus  espoventés  »  que  les  sénateurs 
romains  après  la  journée  de  Cannes.  Personne  ne  s'adres- 
sait, soit  de  la  parole,  soit  du  regard,  à  l'ambassadeur 
français  qui  les  regardait  «  à  grant  merveille.  »  Seul,  le 
doge  ne  paraissait  pas  troublé  :  il  raconta  ce  qu'il  venait 
d'apprendre,  et  le  fit  avec  un  air  de  satisfaction.  Cet  homme 
de  bien,  si  sage,  si  aimable,  méritait  l'éloge  qu'en  fait  Com- 
mines :  «  Nul  en  la  compaignie  ne  se  savoit  faindre  si  bien 
«  que  luy  l.  »  Commines,  de  son  côté,  multiplia  les  offres 
et  les  assurances  pour  calmer  les  Vénitiens  et  «  les  oster  de 
«  souspecon.  » 

A  Milan  comme  à  Venise,  cette  nouvelle  produisit  une 
sensation  profonde,  et  le  duc  Ludovic  écrivit  lui-même  à 
Commines  : 

Nous  avons  récemment  fait  connaître  à  Votre  Seigneurie  que 
nous  avions  remarqué  avec  quelque  tristesse  que  le  roi  Très- 
Chrétien  ne  nous  avait  pas  annoncé  la  reddition  de  Naples.  Nous 
sommes  cependant  de  ceux  qui  ne  céderions  à  personne  au  monde 
l'honneur  de  prendre  la  plus  grande  part  à  ses  succès  et  à  sa 
prospérité,  et  partout  où  il  a  été  et  où  il  sera  nécessaire  d'aider 
Sa  Majesté,  elle  peut  compter  que  personne  ne  Ta  fait  et  ne  le 
fera  de  meilleur  cœur  que  nous.  C'est  l'affection  singulière  que 
nous  portons  à  Sa  Majesté,  qui  nous  engageait  à  vous  écrire  com- 
bien nous  aurions  souhaité  qu'elle  nous  donnât  dans  sa  prospé-? 

1  .Unn,t.  II,  p.  118. 


DE  COMMINES.  1G9 

rite  quelque  marque  d'une  sympathie,  sur  laquelle  nous  n'osions 
plus  compter  après  le  silence  qu'elle  gardait  à  notre  égard.  Main- 
tenant que  les  lettres  de  Sa  Majesté,  dont  la  copie  est  jointe  à 
celle-ci,  nous  ont  été  remises  par  monseigneur  de  la  Volte, 
non-seulement  nous  en  avons  éprouvé  une  extrême  joie  parce 
qu'il  eût  été  impossible  de  nous  écrire  avec  plus  d'amour ,  mais 
encore  nous  regardons  comme  un  devoir  d'en  faire  part  à  Votre 
Seigneurie,  afin  qu'elle  sache  qu'autant,  nous  avons  ressenti 
de  déplaisir  ces  jours  derniers  parce  qu'on  ne  nous  annonçait 
pas  ce  grand  événement,  autant  nous  éprouvons  aujourd'hui 
d'allégresse  et  de  bonheur,  en  voyant  Sa  Majesté  nous  témoi- 
gner par  ses  lettres  si  affables  qu'elle  répond  à  notre  affection 
et  quelle  l'apprécie  telle  qu'elle  est,  en  se  montrant  persuadée 
que  personne  au  monde  ne  se  réjouit  plus  que  nous  de  sa  pros- 
périté f. 

Au  moment  même  où  le  duc  de  Milan  se  livrait  à  ces 
emphatiques  et  fallacieuses  protestations ,  il  envoyait  à 
Venise  l'évêque  de  Corne,  Antoine  Trivulce,  et  Francesco- 
Bernardino  Visconti ,  et  alors  commencèrent  secrètement  et 
pendant  la  nuit  ces  conférences  d'où  devait  sortir  la  ligue 
contre  la  France.  Commines  en  fut  instruit.  Habile  dans  l'art 
de  corrompre,  «  il  avoit  bons  moyens  d'estre  adverty.  »  Il 
savait  que  l'ambassadeur  espagnol  avait  passé  déguisé  à 
Milan  et  que  Ludovic  Sforza  «  conduisoit  »  les  Allemands. 
Aussi  se  fait-il  honneur  de  sa  perspicacité  :  «  Ceulx  de  Mil- 
«  lan  me  vindrent  veoir ,  dit-il ,  et  m'apportèrent  lettre  de 
«  leur  maistre,  et  me  dirent  que  leur  venue  estoit  parce 
«  que  les  Vénissiens  avoient  envoyé  deux  ambassadeurs  à  la 
«  ville  de  Millau  ;  mais  cecy  estoit  mensonge  et  tromperie 
«  et   toute   déception,  car  tout  cela  estoit  assemblé  pour 

1   Archives  de  Milan  (1  mars  1495). 


170  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

«  faire  ligue  contre  le  roy.  Après  me  demandèrent  si  je 
«  ne  sçavoye  point  que  estoit  venu  faire  cest  ambassadeur 
«  d'Espaigne  et  celluy  du  roi  des  Rommains,  affin  qu'ils  en 
«  peussent  advertir  leur  maistre.  Pour  ces  raisons  et 
«  voyant  la  ligue  si  approchée ,  ne  voulus  plus  faire  de 
«  l'ignorant,  et  respondis  audict  ambassadeur  de  Millan 
«  que,  puisqu'ils  me  tenoient  termes  si  estranges,  je 
«  vouloye  monstrer  que  le  roy  ne  vouloit  point  perdre 
«  l'amy  tié  du  duc  de  Millan ,  s'il  povoit  remédier  ;  et  moy, 
«  comme  serviteur,  m'en  vouloye  acquiter  et  excuser  des 
«  mauvais  rapports  que  on  en  pourroit  avoir  faicts  audict 
«  duc  leur  maistre  ,  que  je  croyoye  estre  mal  informé  ;  et 
«  qu'il  debvoit  bien  penser ,  avant  que  perdre  la  recon- 
«  gnoissance  de  tel  service  comme  il  avoit  faict  au  roy, 
«  que  nos  roys  de  France  ne  furent  jamais  ingrats,  et  que, 
«  pour  quelque  parolle  qui  povoit  avoir  esté  dicte ,  ne  se 
«  debvoit  point  despartir  l'amour  de  deux,  qui  tant  estoit 
«  séante  à  chascune  desdictes  parties,  et  les  prioye  qu'ils 
«  me  voulsissent  dire  leurs  doléances,  pour  en  advertir  le 
«  roy  avant  qu'ils  feissent  aultre.  Ils  me  jurèrent  tous  et 
«  feirent  grans  sermens  qu'ils  n'en  avoient  nul  vouloir  : 
«  toutesfois  ils  mentoient  et  estoient  venus  pour  traicter 
«  ladicte  ligue  l.  » 

C'est  sous  l'influence  de  ce  sentiment  et  de  cette  émotion 
que  Commines  adressa  au  duc  de  Milan  l'une  des  plus  belles 
lettres  qu'il  nous  ait  laissées  : 

Monseigneur,  si  très-humblement  comme  je  puis,  me  recom- 
mande à  vostre  bonne  grâce.  J'ay  receu  deux  lettres  de  vous, 
dont  humblement  vous  mercie  et  répute  à  grant  honneur  de 

1  Mém.,  t.  II,  p.  114. 


DE  COMMINES.  171 

quoy  il  vous  plaist  m'escripre  les  choses  qu'il  vous  semble  où 
le  roy  fault  recongnoistre  envers  vous  l'amour  que  vous  luy  avez 
portée  et  que  lui  portez,  et  suis  très-joyeulx,  monseigneur,  de 
quoy  vous  le  prenez  à  cueur  ;  car  ce  me  semble  vray  signe 
d'amour,  et  vous  dy  bien,  monseigneur,  que  si  mon  povoir  estoit 
grant  envers  le  dit  seigneur,  que  je  mettroye  peine  de  amender 
la  faulte  si  elle  y  estoit,  et  m'en  suis  acquicté  d'en  escripre  ; 
mais  comme  autreffois  vous  ay  dit  et  vous  l'avez  congneu,  ceste 
erreur  ne  procédoit  point  de  luy ,  et  la  lettre  que  maintenant 
vous  a  escripte,  est  du  jour  ou  du  lendemain  qu'il  entra  à 
Napples,  et  en  ay  de  ceste  date,  mais  les  chevaucheurs  ne  sont 
point  fort  diligens,  comme  vous  saura  bien  dire  monseigneur 
de  la  Yaulte. 

Le  roy  a  eu  deux  de  ses  prédeéesseurs  roy  s  de  France  qui 
n'ont  point  esté  ingras  vers  leurs  amys  de  qui  ils  avoient 
receu  plaisir.  Le  roy  Charles  son  grant  père  estant  en  très- 
grant  nécessité  des  Anglois  et  en  doubte  du  roy  Alphons  le 
Premier,  allyé  des  dis  Anglois,  comme  sa  maison  a  esté  de  tout 
temps,  luy  requist  ne  luy  vouloir  faire  aucun  dommaige  en 
Languedoc,  ce  qu'il  povoit  bien  faire ,  car  il  estoit  lors  en 
Cathelongne,  mais  le  dit  roys  Alphons  luy  fit  gracieuse  res- 
ponse,  disant  que,  veu  l'affaire  en  quoy  il  estoit,  qu'il  n'entre- 
prendroit  riens  contre  luy.  Ceste  responce  garda  le  dit  roy 
Charles,  qui  jamais  depuis  pour  prospérité  qu'il  eust,  ne  voulut 
en  son  nom  prester  l'oreille  à  faire  riens  contre  le  dit  roy 
Alphons. 

Le  feu  roy  Loys,  à  qui  Dieu  pardoint,  voyant  l'amour  que  luy 
monstra  le  feu  duc  de  Millan  Francisque,,  vostre  père,  tant  de 
luy  envoyer  gens  d'armes  à  son  affaire  et  d'un  bon  conseil  qu'il 
luy  donna,  l'a  aymé  toute  sa  vie  et  tenu  en  aussi  grant  révé- 
rence comme  s'il  eust  esté  son  père,  et  encores  le  recongneut 
envers  le  feu  duc  Gualéace  vostre  frère  en  quelque  temps  que 
est  passé,  pour  quoy  conclus,  monseigneur,  que  tous  les  plaisirs 
dessus  dis  ensemble  ne  sont  point  à  comparer  à  ceulx  que 
vous   avez  fais  au  roy   de  présent,   et  ay  espérance  qu'il  ne 


172  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

vouldra  point  estre  mains  recongnoissant  envers  vous  que  ses 
prédécesseurs  ont  esté  devers  les  dessus  dis  seigneurs  ,  et  si 
aura  plus  affaire  de  vous  pour  luy  aider  à  garder  le  royaume 
de  Napples,  quant  il  en  sera  party,  qu'il  n'a  eu  à  le  conquérir. 

Plaise  vous,  monseigneur,  tousjours  me  commander  vostre 
bon  plaisir  pour  Tacomplir  à  mon  povoir,  en  priant  à  Dieu, 
monseigneur,  qu'il  vous  doint  bonne  vie  et  longue  et  tout  ce 
que  vous  désirez. 

Escript  à  Venise  le  ixe  jour  de  mars  1495. 

Vostre  très-humble  et  très-obéissant  serviteur, 
Philippe  de  Commynes. 

Je  ne  vous  escrips  riens  des  nouvelles  d'icy  pour  ce  que 
messeigneurs  les  ambassadeurs  que  vous  y  avez,  vous  aver- 
tissent de  tout f . 

Commines  jugea  utile  de  répéter  aux  Vénitiens  ce  qu'il 
venait  de  dire  aux  ambassadeurs  du  duc  de  Milan  :  «  Le 

«  lendemain,  continue-t-il ,  allay  à  la  seigneurie  leur  parler 

«  de  ceste  ligue  et  dire  ce  qu'il  me  sembloit  servir  au  cas  ; 

«  et  entre  aultres  choses,  je  leur  dis  que  en  l'allyance  qu'ils 

«  avoient  avec  le  roy  et  qu'ils  avoient  eue  avec  le  feu  roy 

«  Loys  son  père,  ils  ne  povoient  soustenir  les  ennemys 

«  l'ung  de  l'aultre ,  et  qu'ils  ne  povoient  faire  ceste  ligue 

«  dont  l'on  parloit,  que  ce  ne  fust  aller  contre  leur  pro- 

«  messe.  Ils  me  feirent  retirer  ;  et  puis  quant  je  revins,  me 

a  dit  le  duc  que  je  ne  dehvois  point  croire  tout  ce  que  l'on 

«  disoit  par  la  dicte  ville,  car  chacun  y  estoit  en  liberté  et 

«  povoit  chascun  dire    ce  qu'il  vouloit  :  toutefois ,   qu'ils 

1  British  Muséum,  fonds  Egerton,  1963,  f°  1.  Cette  lettre  a  été 
publiée  par  M.  Charavay  dans  V Amateur  d'autographes  du  16  avril 
1865,  et  il  en  existe  une  traduction  italienne  aux  archives  de  Milan. 


DE  COMMINES.  17:: 

«  n'avoient  jamais  pensé  faire  ligue  contre  le  roy,  ne  jamais 
«.<  ouy  parler  ;  mais,  au  contraire,  qu'ils  désiroient  faire  ligue 
«  entre  le  roy  et  ces  aultres  deux  roys  et  toute  l'Italie, 
«  et  qu'elle  fust  contre  ledict  Turc,  et  disoient  encores 
«  qu'ils  ne  feroient  riens  de  nouveau,  que  je  n'eusse  res- 
te ponce  du  roy  ou  que  le  temps  de  l'avoir  ne  fust  passé  ; 
«  et  me  monstroient  plus  honneur  qu'à  ceux  de  Millan  l,  » 
Quatre  mois  s'étaient  écoulés  au  milieu  de  ces  intrigues 
qui  avaient  toutes  pour  but  de  se  concilier  l'alliance  des 
Vénitiens.  Les  ambassadeurs  milanais,  allemands,  espa- 
gnols ne  cessaient  de  réitérer  leurs  communications.  Com- 
mines,  de  son  coté,  faisait  le  mieux  qu'il  pouvait 2,  mais  sa 
tâche  devenait  de  jour  en  jour  plus  laborieuse  et  plus  acca- 
blante. Ne  pouvant  plus  compter  sur  l'envoyé  milanais,  il 
avait  à  lutter  ouvertement  contre  deux  autres  ambassa- 
deurs. L'un  était  celui  du  roi  de  Naples  qui  offrait  aux 
Vénitiens  tout  ce  qu'ils  voudraient,  et  qui  ne  cessait  de 
leur  représenter  le  péril  qui  existerait  pour  eux  si  le  roi 
réussissait  dans  son  entreprise.  L'autre  était  celui  de 
Bajazet,  allié  au  Pape  contre  la  France.  Commines  rap- 
porte qu'il  le  vit  plusieurs  fois  3,  et  nous  parle  avec  grande 
estime  des  empereurs  des  Ottomans,  surtout  du  plus  illustre 
d'entre  eux,  de  Mahomet  II  qui  était  à  la  fois  sage  et  vail- 
lant et  peut-être  plus  sage  que  vaillant,  car,  de  même  que 
le  roi  Louis  XI ,  «  il  usoit  plus  de  sens  et  de  cautelle  que 
«  de  vaillance,  ne  hardyesse4.  »  Aussi  ce  Turc,  qui  res- 
semblait fort  au  roi  Très-Chrétien ,  pouvait-il  être  placé  à 

1  Mém.,  t.  II,  p.  415. 

-  Mém.,  t.  II,  p.  417. 

"•  Mém.,  t.  II,  p.  412. 

*  Mém.,  t.  II,  p.  285. 


174  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

côté  de  lui,   «  parmi  les  plus  grans   hommes   qui  ayent 
«  régné  depuis  cent  ans  l.  » 

A  cette  partie  du  séjour  de  Commines  à  Venise  et  à  sa 
lutte  avec  l'ambassadeur  de  Bajazet  II,  se  rattachent  dos 
souvenirs  qui  méritent  d'être  recueillis.  Depuis  Corfou  jus- 
qu'à Nègrepont,  depuis  Athènes  jusqu'à  Constantinople, 
des  milliers  de  chrétiens  n'attendaient  qu'un  signal  pour 
prendre  les  armes.  Ils  adressaient  à  Venise  des  messages 
qui  passaient  sous  les  yeux  de  Commines,  et  Commines,  à 
son  tour,  interrogeait  les  marchands  qui  connaissaient  le 
mieux  les  mers  de  la  Grèce  2.  Noble  page  de  la  vie  de  Com- 
mines qui,  au  milieu  de  tant  de  ténébreuses  intrigues,  ser- 
vit du  moins  cette  généreuse  pensée  de  l'affranchissement 
de  l'Orient,  que  le  xixe  siècle  est  si  lent  à  accomplir. 

Le  traité  conclu  à  Rome  le  15  janvier  1495  avait  remis 
entre  les  mains  de  Charles  VIII  le  frère  de  Bajazet,  l'in- 
fortuné Zizim,  dont  on  espérait  un  important  appui  dans 
l'expédition  projetée  contre  les  Infidèles.  Malgré  Venise  qui 
venait  de  traiter  avec  les  Turcs  pour  mieux  surveiller  les 
succès  de  Charles  VIII,  Commines  préparait  un  soulèvement 
en  Macédoine  «  qui  fut,  dit-il,  patrimoine  d'Alexandre3.  » 
Un  Comnène  vint  s'aboucher  avec  lui  et  fut  caché  pendant 
plusieurs  jours  dans  son  palais.  L'archevêque  de  Durazzo, 
Albanais  de  naissance,  se  rendit  aussi  à  Venise  pour  ache- 
ter des  armes  :  Commines  ne  cessait  de  presser  son  départ, 
lorsque  les  Vénitiens  le  firent  arrêter.  La  fortune  des  Com- 
nène ne  devait  plus  se  relever,  et  les  efforts  de  Commines 

1  Mem.,  t.  II,  p.  287. 
s  Mém.,  t.  II,  p.  400. 
'•>  Mém.,  t.  II,  p.  291. 


DE  COU. M  INES.  175 

se  bornèrent  à  faire  rendre  la  liberté  à  l'archevêque  de 
Durazzo.  Nous  trouvons  à  ce  sujet  quelques  lignes  dans  la 
correspondance  des  ambassadeurs  milanais  : 

Illustrissime  et  excellentissime  seigneur  > 

L'archevêque  de  Durazzo,  qui  se  préparait  à  partir  ces  jours 
derniers  pour  se  rendre  dans  le  Levant,  comme  Taddée  en  a 
informé  Votre  Excellence ,  a  été  relâché ,  grâce  à  l'appui ,  â 
l'influence  et  aux  prières  de  monseigneur  d'Argenton. 
Venise,  le  10  mars  1495. 

Vos  humbles  serviteurs, 
Ant.  Trivulce,  évêque,  Franciscus-Bernardus  Vicecomes 
et  Taddeus  Vicomercatus  '. 

Il  était  évident  à  tous  les  yeux  que  la  conquête  française 
à  Naples  ne  serait  pas  durable.  Tout  ce  qui  avait  été  fait, 
avait  mécontenté  la  population.  «  Le  roy  ne  pensoit  qu'à 
«  passer  temps,  et  d'aultres  à  prendre  et  à  prouffiter  2.  » 
Le  moment  approchait  où  une  vaste  confédération  allait 
réunir  toute  l'Italie  contre  l'invasion  étrangère. 

Commines  eut  soin  d'adresser  au  roi  le  sombre  et  sincère 
tableau  de  la  situation  politique  dans  le  nord  de  la  péninsule, 
situation  aggravée  par  les  prétentions  du  duc  d'Orléans,  qui 
s'arrogeait  sans  hésiter,  dans  son  château  d'Asti,  le  titre 
de  duc  de  Milan.  Il  insista  pour  que  les  Français  se  mon- 
trassent plus  prudents  et  songeassent  à  consolider  leurs 
victoires  ;  mais,  comme  il  nous  l'apprend,  «  il  eut  maigre 
«  responce 3.  » 

1  Archives  de  Milan  (trad.). 

2  Mém.,  t.  II,  p.  426. 
■  Mém.,  t.  II,  p.  417. 


170  LETTRES  ET  NÉGOCIATIONS 

Le  30  mars  1495,  Commines  voyant  que  les  circon- 
stances devenaient  de  plus  en  plus  graves,  se  rendit  à  la 
seigneurie,  et  demanda  qu'on  ajournât  de  quinze  jours  la 
conclusion  de  la  ligue,  afin  qu'il  eût  le  temps  d'écrire  de 
nouveau  au  roi  et  de  recevoir  sa  réponse ~ 

Il  était  trop  tard.  La  ligue  fut  signée  la  nuit  suivante. 
On  appela  Commines  le  lendemain  matin  de  fort  bonneheure, 
et  le  doge  lui  laissa  à  peine  le  temps  de  s'asseoir,  avant  de 
lui  faire  connaître  la  conclusion  d'une  étroite  alliance  entre 
le  Pape,  le  roi  des  Romains,  le  roi  d'Espagne,  le  duc  de 
Milan  et  la  République  de  Venise,  pour  la  conservation  de 
leurs  États  et  la  défense  de  l'Italie.  Cette  fois,  les  magis- 
trats de  Venise  étaient  joyeux  et  fiers,  réunis  en  grand 
nombre  et  portant  tous  la  tête  haute.  «  J'avoye  le  cœur 
«  serré,  raconte  Commines,  et  estoye  en  grant  doubte  de 
«  la  personne  du  roi  et  de  toute  sa  compaignie1.  »  Puis 
quelques  paroles  furent  échangées  à  part,  en  dehors  de  la 
communication  officielle  des  Vénitiens.  Commines  se  vante 
de  s'être  plu  à  leur  dire  (tant  il  les  voyait  soupçonneux  et 
préoccupés  du  soin  de  conserver  le  secret  de  leurs  résolu- 
tions), que,  dès  la  veille,  il  avait  tout  appris  et  tout  écrit  au 
roi.  Ce  qui  paraît  hors  de  contestation,  c'est  que  Com- 
mines fut  plus  ému  qu'il  ne  l'eût  été,  si  un  avis  fidèle  lui 
était  déjà  parvenu,  et  d'autre  part,  que  les  Vénitiens 
cherchèrent  à  le  tranquilliser  en  lui  disant  «  qu'il  n'y  avoit 
«  riens  contre  le  roy,  mais  pour  se  garder  de  luy  2.  »  Ils 
ajoutaient  qu'il  ne  voulait  pas  que  le  roi  continuât  à  abuser 
tout  le  monde  par  ses  paroles,  car,  au  lieu  de  conquérir  le 

1  Mem.,  t.  II,  p.  417. 
*  Mem.,  t.  II,  p.  420. 


DE  COMMISES.  177 

royaume  de  Naples  et  de  combattre  les  Infidèles,  il  songeait 
à  détruire  les  États  de  Milan  et  de  Florence  et  à  occuper 
ceux  de  l'Eglise.  Commines  répondit  que  les  rois  de  France, 
loin  d'enlever  quelque  chose  à  l'Eglise,  l'avaient  toujours  pro- 
tégée, que  d'ailleurs  toutes  les  raisons  qu'alléguaient  les 
Vénitiens,  n'étaient  point  celles  «  qui  les  mouvoient,  mais 
«  qu'ils  avoient  envie  de  troubler  l'Italie  et  faire  leur 
«  proufïit.  —  Us  prindrent  cela  ung  peu  à  mal,  ce  me  dict 
«  l'on  l.  »  Néanmoins,  au  moment  où  Commines  voulait 
se  retirer,  ils  le  firent  rasseoir ,  et  le  doge  lui  demanda  s'il 
ne  voulait  pas  faire  quelque  ouverture  de  paix.  Venise , 
ville  de  marchands  comme  Florence,  eût  désiré  atteindre 
le  but  qu'elle  se  proposait,  plutôt  en  se  montrant  capable 
d'entreprendre  la  guerre  qu'en  la  faisant  imprudemment. 

Il  y  avait  toutefois  dans  ce  traité  des  clauses  secrètes 
que  le  doge  avait  eu  soin  de  passer  sous  silence.  Venise 
s'engageait  à  favoriser  de  sa  flotte  le  débarquement  des 
Espagnols  dans  le  royaume  de  Naples  ;  et  le  duc  de  Milan 
devait  enlever  Asti  au  duc  d'Orléans,  tandis  que  le  roi  des 
Romains  envahirait  la  France  par  ses  frontières  de  l'est 
et  du  nord. 

Un  historien  vénitien,  Pietro  Bembo,  rapporte  ainsi  la 
mémorable  séance  dont  nous  venons  d'emprunter  le  récit 
aux  Mémoires  de  Commines  :  «  Quel  que  fût  le  nombre  des 
«  ambassadeurs  et  des  citoyens  qui  prirent  part  aux  négo- 
ce ciations,  quelque  fréquentes  qu'eussent  été  les  délibé- 
«  rations,  la  discrétion  des  sénateurs  et  des  autres  magis- 
«  trats  avait  été  si  bien  maintenue  par  l'ordre  des  Dix,  que 
«  Philippe  de  Commines,  envoyé  du  roi  Charles,  qui  tous 

1  Mém.,  t.  II,  p.  422. 

COMMINES.  —  H.  12 


178  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

«  les  jours  se  rendait  à  la  seigneurie  et  voyait  les  autres 
«  ambassadeurs,  ne  parvint  toutefois  à  rien  connaître.  C'est 
«  pourquoi,  lorsqu'il  fut  appelé  à  la  seigneurie  le  surlen- 
«  demain  du  jour  où  le  traité  avait  été  écrit,  et  lorsqu'il 
«  apprit  du  doge  la  conclusion  de  l'alliance  et  le  nom  des 
«  alliés,  il  faillit  perdre 'connaissance.  Cependant,  le  doge 
«  lui  déclara  que  ce  qu'ils  avaient  fait,  c'était  non  pas  pour 
«  entreprendre  la  guerre  contre  qui  que  ce  fût,  mais  pour 
«  se  défendre,  s'ils  étaient  attaqués.  Enfin,  Commines 
«  reprit  peu  à  peu  ses  esprits  :  Quoi  !  dit-il,  mon  souverain 
«  ne  pourra  rentrer  en  France  ?  —  Certes ,  il  le  pourra, 
«  reprit  le  doge,  s'il  veut  y  retourner  en  ami,  et  nous  lui 
«  viendrons  en  aide  de  tout  ce  qui  nous  appartient.  —  Après 
«  cette  réponse,  Commines  s'éloigna,  et  quand,  sortant  de 
«  la  seigneurie,  il  descendit  l'escalier,  il  se  tourna  vers  le 
«  secrétaire  du  sénat  qui  l'accompagnait  :  «  Je  te  prie,  mon 
«  ami,  lui  dit-il,  de  me  répéter  le  discours  que  m'a  adressé  le 
«  doge;  car  j'ai  tout  oublié1.  »  On  sent  dans  la  relation 
de  Bembo  l'orgueil  du  Vénitien  qui  triomphe  de  l'humilia- 
tion de  l'ambassadeur  français  et  se  plaît  à  l'exagérer. 

Après  l'audience,  Commines  s'étant  retiré  chez  lui,  tous 
les  ambassadeurs  de  la  ligue  se  réunirent,  et  le  seigneur  d'Ar- 
genton  aperçut  l'envoyé  de  Naples  qui  avait  revêtu  une  robe 
neuve  et  qui  se  montrait  fort  joyeux  «  et  avoit  cause.  » 
L'après-midi,  les  ambassadeurs  se  promenèrent  dans  des 
barques  ornées  des  écussons  de  leurs  maîtres ,  où  des 
ménétriers  jouaient  en  signe  d'allégresse.  Ces  barques  pas- 
sèrent sous  les  fenêtres  de  Commines.  Le  soir,  il  y  eut  une 
grande  illumination  accompagnée  de  salves  d'artillerie ,  et 

1  P.  Brmei,  Hist.  v«n.,  p.  :>C. 


DE  COMMINES.  17'.) 

Commines,  caché  dans  une  gondole  couverte,  alla,  «  environ 
«  dix  heures  de  nuict ,  voir  la  feste  (ce  sont  ses  expres- 
«  sions),  par  espécial  devant  la  maison  des  ambassadeurs, 
«  où  se  faisoient  bancquets  et  grans  chières  \  » 

Cependant,  une  fête  bien  plus  solennelle  encore  était  fixée 
au  dimanche  de  Pâques  Fleuries,  qu'on  appelle  en  Italie 
le  dimanche  de  l'Olive  (12  avril  1495).  Ce  jour-là,  tous  les 
ambassadeurs,  portant  à  la  main  un  rameau  d'olivier,  se  ren- 
dirent à  la  chapelle  de  Saint-Marc,  en  suivant  une  galerie 
tendue  de  tapisseries  et  érigée  en  leur  honneur.  Plusieurs, 
les  Allemands  surtout,  portoient  des  robes  de  velours  cra- 
moisi données  par  la  République.  Peut-être  les  Allemands, 
victorieux  dans  leur  intrigue,  parurent-ils  très-grands  à 
Commines,  mais  il  se  borne  à  remarquer  avec  ironie  que 
les  robes  neuves  qu'ils  reçurent,  étaient  bien  courtes.  On 
représenta  ensuite  des  mystères  et  des  personnages  bien  dif- 
férents de  ceux  joués  par  les  Français  à  Naples.  Le  pre- 
mier rôle  était  rempli  par  l'Italie,  fière  de  trouver  des  défen- 
seurs de  sa  liberté  sur  les  rives  du  Danube  comme  au  pied 
des  montagnes  de  la  Castille. 

Commines  avait  été  invité  par  deux  fois  à  cette  fête  ;  on 
comprend  qu'il  s'en  excusa.  Ce  qui  ajoutait  à  son  humi- 
liation, c'est  que  les  ambassadeurs  de  Milan  et  de  Fer- 
rare,  qui  lui  avaient  tenu  compagnie  pendant  plusieurs 
mois,  «  faisoient  contenance  »  de  ne  plus  le  connaître. 
Cependant  Commines,  dès  le  jour  où  il  entendit  que  le 
Pape,  mettant  un  terme  à  de  trop  longues  accusations,  avait 
fait  écrire  dans  la  ligue  que  son  but  était  avant  tout  de 
réunir  la  chrétienté  contre  les  Infidèles,  résolut  de  cher- 

*  Mém.%  t.  II,  p.  423, 


180  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

cher  parmi  les  Infidèles  l'allié  du  roi  très-Chrétien.  L'am- 
bassadeur turc  à  Venise  avait  reçu  l'ordre  de  s'éloigner  : 
il  vint ,  pendant  la  nuit  qui  suivit  la  fête  de  l'Olive,  trou- 
ver Commines  dans  sa  chambre,  et  passa  quatre  heures 
avec  lui.  «  Il  avoit,  dit  Commines,  grant  envie  que  son 
«  maistre  fust  nostre  amy  l.  »  Commines  sans  doute  ne  le 
désirait  pas  moins.  Charles  VIII  était  allé  à  Naples  malgré 
le  Pape,  en  reprochant  au  Pape  de  favoriser  les  Infidèles  : 
il  pouvait  être  utile  qu'il  en  revînt,  encore  malgré  le  Pape, 
mais,  cette  fois,  secouru  lui-même  par  les  Infidèles  2. 

Commines  rapporte  dans  ses  Mémoires  qu'avant  la  con- 
clusion de  la  ligue,  il  avait  eu  soin  d'engager  le  roi  à  com- 
mencer sa  retraite,  le  duc  d'Orléans  à  se  fortifier  à  Asti 
contre  les  Milanais,  le  duc  de  Bourbon ,  lieutenant  du  roi 
en  France,  à  envoyer  des  renforts  au  duc  d'Orléans.  Cela 
peut  être  vrai,  mais  il  faut  toutefois  reconnaître  que  tous 
les  documents  où  se  retrouvent  cette  sollicitude  et  cette 
prudence,  sont  postérieurs  à  la  ligue  de  Venise. 

C'est  à  la  seconde  semaine  du  mois  d'avril  1495 
qu'appartient  la  lettre'  suivante  adressée  par  Commines 
à  Charles  VIII  : 

Sire,  je  vous  ai  escript  puis  deux  jours,  et  deux  fois  par  avant, 
depuis  ceste  ligue,  par  le  chemin  de  Bologne.  Ces  gens  icy  ont 
eu  peur  que  vous  ne  vinssiez  droit  à  Rome,  dès  que  vous  sçau- 
riez  ces  nouvelles ,  qui  est  la  cause  pour  quoy  ils  ont  pensé  y 
pourvoir  ;  et  pour  vous  empescher3  de  n'entreprendre,  ils  font 

1  Mém.,  t.  II,  p.  224. 

*  Le  13  mai,  une  ambassade  turque  se  rendit  à  Naples  près  de 
Charles  VIII.  Bulletin  de  Vannée  d'Italie,  par  M.  de  la  Pilorge- 
kie,  p.  281. 

3  Var.  :  vous  garder.  Texte  de  Saint-Pétersbourg. 


DE  COMMINES.  181 

tirer  toutes  leurs  galères  en  une  petite  isle  plus  près  de  Pouille 
que  n'est  Courfou,  et  me  semble  qu'il  n'y  doit  avoir  que  soixante 
milles  ;  et  y  pourront  estre  assemblés  d'icy  à  trois  semaines,  et 
font  leur  compte  que,  si  vous  entreprenez  rien,  qu'ils  mettront 
gens  en  Pouille.  Voilà  sur  quoy  ils  fondoient  ce  reconfort  qu'ils 
donroient  à  ces  chasteaux  '  de  Pouille,  dont  j'ay  fait  mention  par 
mes  autres  lettres.  Des  quatre  galères  qu'ils  armoient  en  ceste 
ville,  les  trois  sont  parties  ceste  nuit,  et  leur  provéditeur,  qui 
est  le  frère  de  messire  Hiérôme  George  *  ;  ils  ont  eu  lettres  cer- 
taines, et  j'en  ay  veu ,  de  la  perdition  de  deux  gualéaces  de 
Flandres  et  une  nave,  sans  s'en  estre  échappé  un  seul  homme 
de  huit  cens. 

A  ce  soir  arriva  ung  courrier  de  marcheans,  parti,  le  XXV 
de  l'autre  mois,  de  Bruges.  Ung  marchand  de  Flandres  et  un 
Florentin  m'ont  monstre  lettres  faisant  mention  de  l'allée  de 
celui  qui  se  dit  duc  d'York  3  en  Angleterre ,  s'il  peut,  et  que  pour 
ce,  il  en  faisoit  les  apprêts  *  ;  il s  est  passé  par  Wormes,  il  n'y 
a  que  six  jours,  et  dit  que  le  roy  des  Romains  y  estoit  et  qu'il 
amassoit  force  gens  pour  venir  en  Italie ,  et  que  par  tout  son 
chemin  en  venant,  il  n'a  entendu  6  parler  d'autre  chose  ;  et  à 
Disebourg  on  a  fait  monstre  de  environ  VIe  hommes  à  cheval, 
es  environs  dudit  lieu.  Le  nombre  de  ces  gens  se  fait  bien  grand 
par  les  lettres  arrivées  icy  7,  je  le  crois  beaucoup  moindre  s; 

1  Var.  :  à  ces  marchans.  Pap.  Fontette. 

9  Hieronimo  Zorzi,  ambassadeur  en' France. 

5  Peterkin  Werbecque. 

*  Avant  de  quitter  les  Pays-Bas,  Peterkin  Werbecque  s'était  engagé, 
par  un  traité  secret  signé  à  Malines  le  24  janvier  1494,  à  transmettre 
à  Philippe  le  Beau,  s'il  réussissait,  tous  ses  droits  aux  couronnes  de 
France  et  d'Angleterre.  La  veuve  de  Charles  le  Téméraire,  Marguerite 
d'York,  présida  à  ce  traité  :  Werbecque  n'était  que  sou  instrument. 

5  Le  mot  il  s'applique  au  courrier. 

6  Var.  :  n'a  ouy.  Pap.  Fontette. 

7  Var.  :  par  les  Allemans  d'icy.  Pap.  Fontette. 

s  Var.  :  je  le  crois  advancé  maintenant.  Pap.  Fontette. 


182  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

mais  sa  venue,  je  ne  la  mets  en  nul  doubte,  s'il  ne  lui  sur- 
vient autre  chose. 

Ceste  seigneurie  4  a  fait  dépescher  pluseurs  grans  ambassa- 
deurs ,  messire  Zaeharini  Contonna  2,  qui  fut  en  France,  et 
celuy  que  vous  vistes  vers  Ast  avecques  le  duc  de  Milan,  au  roy 
des  Romains  ;  messire  Francesco  Capello,  qui  aussi  fut  en  France, 
et  ung  autre,  en  Espagne  :  ils  passeront  par  Languedoc.  On 
leur  peut  dire  qu'ils  retournent  qui  voudra,  sans  autre  rudesse, 
et  vont  pour  se  tenir  ferme  une  pièce.  Us  en  ajoustent  encore  5 
ung  à  celuy  qu'ils  ont  à  Milan,  et  ung  à  Rome,  qui  fait  par  tous 
les  lieux  de  la  ligue,  deux.  L'ambassadeur  d'Espagne  m'a 
envoie  veoir,  qui  est  encore  malade,  aussi  bien  que  moy,  disant 
qu'il  avoit  lettres  d'Espagne  et  que  leur  apprest  estoit  fort 
grant,  mais  qu'il  n'estoit  nouvelles  qu'ils  bougeassent,  et  con- 
seille, comme  déjà  vous  ay  dit,  sire,  par  deux  fois  4. 

Ung  serviteur  5  que  le  duc  d'Urbin  a  en  ceste  ville,  me  vint 
hier  veoir ,  et  estoit  venu  pour  accorder  son  maistre  à  ceste 
seigneurie,  et  m'a  adverty  qu'ils  ne  vouloient  faire  nulles6 
dépenses  nouvelles ,  si  vous  ne  vouliez  faire  autre  chose  ;  et 
s'offre,  si  vous  le  voulez,  pour  le  party  qu'il  estoit  avec  le  roy 
Ferrand.  Vous  sçavez  quels  gens  il  a  et  sa  situation  ;  mais  si 
vous  aviez  le  seigneur  de  Pistoie  7  et  luy,  et  les  Florentins  vos 
amis,  vous  tiendriez  une  barrière  au  travers  de  l'Italie  et  d'une 
mer  à  l'autre,  Et  me  desplaist ,  sire ,  de  si  longuement  avoir 
escouté    cette   liberté    de   Pise,    car   vient    au    contraire    en 

4   Vai\  :  ceste  sérénissime.  Pap.  Fontette. 

*  Zaccaria  Contarini  et  Francisco  Capello  furent  envoyés  en  France 
par  les  Vénitiens  en  1492. 

3  Var.  :  Il  y  a  d'autres  envoies.  Texte  de  Saint-Pétersbourg. 

*  Le  texte  de  Saint-Pétersbourg  porte  :  «  Qu'il  n'estoit  nouvelles 
«  qu'ils  bougeassent  de  ceste  ville,  comme  icy  à  vous  ay  dit,  sire,  par 
«   deux  fois.   » 

s  Var.  :  ung  secrétaire.  Pap.  Fontette. 

6  Var.  :  Aultres. 

'  Var.  Pestre;  Pescaire? 


DE  COMMINES.  183 

ceste  Italie,  a  esté  matière  de  doubte  ',  et  semblera  ad  vis  aux 
Florentins,  à  ceste  heure,  que  la  ligue  leur  portera  ayde  ;  et  leur 
fut  hier  icy  offert  d'y  entrer,  s'ils  vouloient  ;  ils  disent  que  ce 
fut  avec  offres  de  leur  rendre  leurs  places,  mais  je  n'en  suis  pas 
certain. 

Les  menaces  aperessent  chascune  heure,  et  ne  se  dit  rien  de 
ceste  ville  8,  sinon  qu'ils  ne  vous  vouldroient  point  nuiz'e  au  fait 
du  royaume,  mais  vous  ayder  à  retourner  seurement  chez  ces 
gens  de  Milan.  Je  parle  ung  petit  gros ,  mais  ce  sont  eux  3  qui 
ont  la  plus  grande  peur.  Pour  cent  hommes  qui  viendront  en 
Piémont,  on  dira  icy  cinq  cens. 

On  fait  grant  apprest,  sire,  en  ceste  ville,  pour  dimanche,'  et 
sera  nouée  ceste  ligue  en  présence  du  duc  et  de  tous  les  ambas- 
sadeurs qui  en  sont,  retournans  de  la  procession,  lesquels  tien- 
dront chascun  une  palme  à  la  main ,  et  aussy  à  Milan  et  aux 
autres  lieux  de  ceste  ligue,  selon  le  commandement  *  du  Pape  s. 

Presque  aussitôt  après,  Commines  adressa  cette  autre 
lettre  au  roi  de  France  : 

Sire,  je  vous  ay  escript  deux  fois  de  renc  par  Boulongne,  pour 
ce  que  j'ay  perdu  la  praticque  de  m'ayder  des  courriers  de  ceste 

1  Commines  avait  écrit  d'abord  :  «  Et  déplaist  fort,  si  n'est  la  peur 
de  Pise,àtous  ceux  qui  seraient  au  contraire  en  ceste  Italie.   » 

*  Var.  :  Et  ue  dit  nul  de  ceste  ville  pis.  Pap.  Fontette. 

3  Le  mot  :  eux,  rapproché  du  mot  :  icy  de  la  phrase  suivante  : 
paraît  se  rapporter  aux  Vénitiens  et,  d'autre  part,  on  semble  dire  que 
les  Vénitiens  auraient  vu  avec  plaisir  l'armée  de  Charles  VIII  rentrer 
dans  les  Etats  de  leur  allié,  le  duc  de  Milan.  Il  y  a  peut-être  ici  quel- 
que lacune.  Je  lis  dans  la  minute  conservée  à  Saint-Pétersbourg, 
u  Ces  gens  de  Milan  sont  ceulx  qui  ont  le  plus  peur;  >•  et,  en  effet, 
c'étaient  les  Milanais  qui  avaient  le  plus  à  s'inquiéter  de  la  réunion  des 
hommes  d'armes  français  dans  le  Piémont. 

*  Var.  :  de  ce  bon  pape.  Pap.  Fontette. 

5  Minute  à  Saint-Pétersbourg,  Bibl.  imp.  Doc.  fr.  LXXI,  116; 
Papiers  Fontette,  Bibl.  imp.  de  Paris;  Mém.  de  Commines,  éd.  Dupont, 
f.  III,  pr.  p.  413. 


181  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

seigneurie.  Par  la  derrenière,  faisois  mention  des  gens  que 
ceulx-cy  et  le  duc  de  Millan  dévoient  envoyer  à  Rome,  lesquels 
commencèrent  hyer  à  payer  et  à  faire  partir  les  chiefs  des  gens 
de  pié  et  d'aucuns  chevaulx-légiers  ;  et  pour  ce  qu'ils  n'ont  point 
leur  nombre  entier  à  beaucop  près,  ils  s'en  vont  à  dilligence  à 
Rome  les  faire  là.  Et  ont  envoyé  ceulx-cy  cinquante  mille  ducats 
comptans  ;  je  ne  sçay  si  Millan  en  paye  sa  part,  et  les  ont  voulu 
faire  payer  par  changes ,  mais  ils  n'ont  trouvé  nul  qui  en  ait 
voulu  prendre  la  charge.  Au  XXe  de  ce  moys ,  doivent  estre  à 
Rome  ceulx  qui  ont  esté  ordonnés  par  eulx  pour  la  seurté  du 
Pape,  et  envoyent  des  gens  d'armes  en  bon  nombre  à  Ravenne. 

Le  roy  des  Romains  reçoit  argent  aussy  icy,  mais  je  ne  sçay 
la  somme  ;  mais  je  sçay  bien  qu'il  en  recevra  largement ,  tant 
à  cause  de  ceste  ligue  que  de  son  mariaige,  mais  je  suis  bien 
certain  qu'il  en  reçoit  icy  et  en  quelles  mains  il  tombe ,  et  luy 
envoyé  ung  marchant  aleman  beaucop  drap  d'or  et  drap  de  soye 
pour  estre  à  Pasques  à  Dise  bourg;  mais  ils  persévèrent  icy  à 
dire  qu'il  sera  à  Trente  audict  jour,  et  croy,  sire,  pour  certain, 
qu'il  sera  brief  après  en  Italie ,  et  en  grant  compagnie,  et  que 
l'intention  des  aucuns  est  qu'il  yra  le  plus  près  de  vous  qu'il 
pourrast  ;  et  sçay  bien  que  ung  ambassadeur  a  aujourd'uy  dict 
que  l'argent  leur  fauldra,  ou  qu'on  verra  qui  aura  du  meilleur 
de  vous  deux.  Vous  avez  tous  deux  des  gens  de  bien  :  l'assemblée 
en  seroit  bien  périlleuse  ;  et  vous  parle  voulentiers  elèrement 
de  cecy,  affln  que  vous  deslibérez  bien  tout  ce  que  vous  avez 
à  faire  avant  le  besoing,  et  que  vous  ne  mettiez  point  sa  venue 
en  doubte  ;  et  si  l'acord  se  povoit  trouver,  vous  feriez  bonne 
euvre. 

Le  médecin  qui  me  pense,  qui  est  de  Flandres  (monsieur  de 
Citain  le  cognoist  bien  :  il  est  aussi  saige  homme  de  son  estât 
qu'il  y  en  a  point  en  Italie),  il  a  pensé  ung  de  ces  Alemans  icy, 
et  m'a  dit,  à  cest  après-disner,  qu'ils  luy  ont  dit  que  si  vous  ne 
touchiez  à  riens  de  l'Empire,  ni  ne  reteniez  de  celuy  de  l'Eglise, 
que  vous  n'aurez  point  de  débat  ensemble.  Je  luy  ay  dit  que 
vous  ne  pensastes  onques  usurper  ne  sur  l'un,  ne  sur  l'autre; 


DE  COMMUNES.  185 

mais  que  par  force  ne  vous  feroit-1'on  riens  faire.  Je  le  dy  pour 
ce  que  croy  qu'il  vous  sera  parlé  de  toutes  ces  restitutions.  Il 
m'a  dit  aussy  qu'il  avoit  entendu  que  le  duc  de  Millan  envoyoit 
gens  à  Pise.  Ung  autre  m'a  dit  que  messire  Gualéace  '  ou  Fra- 
casse *  vont  au  devant  du  roy  des  Romains,  car  ne  doubtez  point 
que  de  ce  costé  il  sera  faicte  la  dilligence  telle  comme  à  vous, 
sire,  pour  l'avancer. 

A  ceste  propre  heure  est  venu  devers  moy  le  secrétaire  prin- 
cipal de  ceste  seigneurie  ;  car  ce  sont  leurs  messaiges ,  et  est 
présent  à  toutes  choses,  et  est  celuy  qui  a  hanté  en  France,  dont 
j'ay  parlé  par  autres  lettres,  et  est  bien  saige  homme  ;  et  depuis 
qu'ils  me  signifièrent  ceste  ligue,  ne  suis  bougé  de  mon  logeis 
pour  la  fièvre  qui  m'estoit  prinse  ung  jour  devant,  laquelle  j'ay 
encores,  par  quoy  ils  n'a  voient  riens  sceu  de  mes  nonvelles,  ny 
moy  des  leurs  ;  et  m'a  dit  qu'il  me  venoit  viseter  de  par  le  duc, 
et  m'a  offert  médecins  et  autres  choses  nécessaires  ,  et  après 
avoir  parlé  de  ce  propos  une  pièce,  s'est  voulu  départir.  Quant 
il  a  veu  que  je  ne  luy  disoye  riens,  il  est  entré  à  me  dire  qu'il 
se  esbaïssoit  comme,  l'autre  jour,  je  m'estoye  tant  mescontenté, 
et  que  onques  ceste  seigneurie  n'entendist  riens  faire  contre 
vous,  ny  empescher  à  la  possession  du  royaume  qu'ils  vous  ont 
laissé  prendre  à  vostre  aise  ;  mais  que  par  sa  foy,  ils  ont  eu 
paour  et  d'autres  aussy.  Je  luy  ay  dit  que  le  duc  de  Millan  fei- 
gnoit  d'avoir  ceste  paour  pour  la  leur  faire  plus  grande,  affin  de 
les  fourrer  en  ce  brouillis,  qui  sera  plus  grant  qu'ils  ne  l'ont 
entendu  et  plus  long.  Il  a  dit  que ,  sans  nulle  doubte ,  que  en 
nulle  chose  du  monde  ils  ne  vous  feront  empeschement,  sauf  que 
de  leur  pouvoir  ils  vouldroient  sauver  ce  qui  est  d'Italie  de  vos 
mains,  excepté  le  royaume,  et  que  vous  pouvez  bien  considérer, 
aux  poursuites  qu'ils  ont  eues,  qu'ils  vous  pourroient  bien  faire 
pis  s'ils  vouloient  ;  mais  qu'ils  n'entendent  avoir  rien  mué  de  ce 
qu'ils  vous  ont  promis  dès  le  commencement. 

1  Le  comte  de  Cajazzo?  Cf.  Bull,  de  l'armée  d'Italie,  par  M.  de  la 
Pilorgerie,  pp.  322  et  350. 

-  ftalëas  de  San-Severinr»,  surnommé  Fracazza. 


186  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Ils  ont  envoyé  un  grip •  à  leur  cappitaine-général a,  qui  est  en 
Courfou,  mander  qu'il  assemble  là  leurs  galées  soutilles3,  qu'ils 
ont  dehors,  qui  sont  environ  trente.  Ce  lieu  est  près  de  Pouille, 
et  le  dy  pour  s'en  prendre  garde  pour  ce  que  je  vous  diray 
après.  Ils  en  ont  encores  quinze  qu'ils  veuillent  faire  partir,  qui 
ne  sont  encores  achevées,  comman céans  toutes,  et  y  besoignent 
en  une  mervelleuse  dilligence,  et,  comme  il  y  en  a  une  preste, 
ils  mettent  ung  cappitaine  dessus  et  autres  officiers  vénitiens, 
et  les  envoyent  icy  près,  en  Esclavonye  et  en  Dalmatye,  pour 
prendre  le  reste  des  gens ,  et  fais  mon  compte  que  dedens  huit 
jours  elles  seront  toutes  parties.  Il  y  a  trois  naves  qu'ils  font 
neuves,  dont  il  y  en  a  une  fort  grosse  ;  le  bailly  de  Berry  l'a 
veue.  Ceulx-là  iront  aussy;  mais  je  fais  mon  compte  qu'elles 
ne  sauroient  partir  de  troys  sepmaines,  et  auront  quarante-cinq 
gualées  et  quelques  sept  naves  en  tout;  mais  ils  en  peuvent 
bien  finer  là  plus  largement  s'ils  veulent,  et  de  tout  temps  ils 
font  là  leurs  assemblées ,  pour  ce  que  c'est  la  saillie  de  leur 
gouffre. 

Aucuns  marchans  de  Pouille  qui  sont  de  Trane,  qui  sont  en 
ceste  ville,  à  qui  il  a  esté  prins  de  leurs  biens,  pour  ce  que  l'on 
disoit  qu'ils  estoient  absens,  sont  allés  au  duc,  ennuyt,  pour 
luy  demander  lettres  de  recommandation ,  car  ils  vouloient  aller 
vers  vostre  vice-roy  en  Pouille  4.  Ils  n'ont  peu  parler  à  luy  ; 
mais  il  est  sailly  ung  secrétaire  à  qui  ils  ont  dit  leurs  cas, 
lequel  sur  le  champ  a  respondu  qu'ils  eussent  patience  trois  ou 
quatre  jours  ,  et  qu'ils  pourroient  bien  veoir  quelque  autre 
chose  qui  leur  plairoit.  Et  en  ceste  propre  substance  a  ennuyt 
parlé  l'ambassadeur  du  roy  Alphons  à  ung  petit  vieillot  qui  est 
ici,  dont  autresfois  ay  escript  à  monseigneur  le  séneschal,  et 
cela,  sire,  est  la  cause  pour  quoy  j'envoye  ceste  lettre  par  homme 
■exprès,  vous  suppliant,  sire,  me  mander  qu'il  vous  plaira  que 

1  Le  grip  est  un  navire  léger.  Commines  en  parle  dans  ses  Mémoires. 

2  Antonio  Grimani. 

3  Ce  mot  a  été  probablement  mal  lu.  Il  faut,  je  crois  :  sous  teilles, 
sous  voiles. 

1  Gabriel  d'Albret. 


DE  COMMINES.  187 

je  deviègne  avant  que  le  temps  empire,  et  aussi  à  grant  peine 
me  souffriroient  icy  ;  car  depuis  l'onziesme  du  mois  passé  ne 
receu  lettres  de  vous  ,  et  n'oubliez  pas  mon  huille  *  que  j'ay 
demandée,  ou  autre  chose  pour  me  tirer  d'icy,  si  c'est  vostre 
plaisir. 

Je  ne  sçay,  sire,  s'il  y  a  plus  rien  en  Pouille  qui  tienne,  car 
on  parle  d'Otrante  et  du  chasteau  de  Brandis.  Les  gualéaces  qui 
doivent  apporter  leurs  stradiots,  seront  brief  avecques  leur 
cappitaine-général  de  leur  retour,  et  m'a-l'en  dist  qu'ils  les 
feront  descharger  en  la  terre  de  l'Eglise.  La  perte  de  leurs 
deux  gualéaces  de  Flandres  et  de  la  nave  garde  beaucop  de 
gens  d'estre  en  ceste  ville  2  :  il  y  avoit  quarante  gentilshommes 
dessus  3. 

En  même  temps,  Commines  écrivait  au  cardinal  de  Saint- 
Malo  : 

Monseigneur,  j'ay  escrit  au  roy  deux  lettres  et  ceste-cy 
depuis  la  conclusion  de  cette  ligue,  et  à  vous  une.  Depuis  que 
cette  lettre  au  roy  a  esté  faite,  m'est  venu  voir  ung  qui  sçait 
quelque  chose,  m'assurer  sans  doute  de  la  venue  du  roy  des 
Romains  et  que  de  grandes  choses  se  vante  l'ambassadeur  du 
roy  d'Espagne  dès  qu'il  sera  en  Flandres,  lequel  a  eu  lettres 
et  dit  que  de  Flandres  sont  arrivés  gens  en  Sicile,  comme  luy 
a  dit  ledit  ambassadeur.  Je  luy  ay  demandé  s'il  savoit  combien 
receut  le  roy  des  Romains  à  ceste  heure;  il  ne  me  l'a  sceu 
dire ,  mais  ce  qui  luy  a  esté  promis  là,  c'est  six-vingts  mille 
ducats.  Ung  Vénitien  mal  content  de  cette  ligue  (mais  veut 
montrer  le  contraire  et  l'on  trouve  qu'il  y  a  aidé)  a  dit  ce 
matin  à  l'ambassadeur  du  roy  Alphonse  et  devant  tesmoin  :  «  A 
«  ce  point  estoit  grand  chose  à  nous  d'avoir  fait  ceste  ligue.  » 

4  Ce  mot  semble  avoir  été  mal  transcrit,  et  j'ignore  comment  on 
peut  le  remplacer. 

2  Cette  phrase  parait  incomplète. 

3  Mem.,  t.  III,  pr.  p.  408  (d'après  les  papiers  Fontette). 


188  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

L'autre  a  dit  que  ouy,  mais  elle  leur  estoit  séante.  Il  luy  a 
respondu  :  «  Traistre,  tout  se  perd  en  Italie  si  ce  roy  de  France 
«  eschappe,  car  s'il  mouroit  un  de  ces  roys  ou  le  duc  de  Milan  ou 
«  que  quelque  brouille  vînt  en  Alemagne,  nous  en  serions  mal.  » 
Je  ne  dis  rien,  ne  quoy,  ny  par  espouvantement  pour  donner 
doute  à  nul,  mais  pour  dire  ce  que  c'est  et  afin  qu'il  avise  à  son 
faict  et  dilligence,  et  de  ouïr  chacun  ne  vous  couste  rien,  et  je 
dis  moins  de  ce  que  me  disent  ceux  qui  savent  bien  le  vouloir 
de  leurs  maîtres  ou  ce  que  feront.  Il  n'y  a  nul  de  ceux  qui  se  sont 
déclarés,  qui  ne  vous  voulsist  bien  de  tant  obliger  à  luy  que 
nous  aider  à  retourner,  nos  bagues  sauves,  laissant  le  royaume; 
et  ce  que  chacun  vous  en  pourra  dire,  m'est  dit  icy,  et  ces  offres- 
là  se  pourront  hausser  ou  baisser  selon  que  nous  trouveront 
fors.  Dieu  vous  veuille  garder  de  cet  inconvénient,  mais  si  cela 
venoit,  la  manière  de  pratiquer  seurement  ce  retour  seroit  plus 
seure  avec  ceux  icy  que  aultres ,  pour  la  quantité  grande  de 
leurs  navires  et  pour  vous  tous  aider  à  repasser. 

Je  ne  scay  si  vous  n'avez  nul  ambassadeur  devers  les  Suisses, 
mais  si  vous  avez  à  venir  là  où  je  crois,  y  devriez  despendre 
quelque  argent  pour  essayer  à  en  fourrer  une  bande  en  le  pays 
du  duc  de  Milan,  et  encore  qu'ils  ne  pussent  pas  faire  grand 
chose,  qu'ils  meissent  les  feux,  et  semblablement  vos  gens  qui 
seront  du  costé  du  Piedmont,  s'ils  n'y  peuvent  avoir  intelli- 
gence, car  je  fais  mon  compte  que  tost  il  en  viendra  ;  il  n'y  a 
que  cela  au  monde  qui  les  espouvantast,  car  la  crainte  de  la  perte 
leur  va  devant  toute  chose.  J'ay  esté  mal  traité  de  nouvelles 
particulières,  veu  le  lieu  où  j'estois.  Le  roy  a  grande  chose  en 
question  et  a  bien  besoin  de  choisir  bon  party.  Pour  cent 
hommes  qu'il  fera  venir  en  Piedmont,  il  sera  bruit  de  cinq 
cens.  Vous  savez  bien,  monsigneur,  que  si  je  m'en  vais,  que  l'on 
le  redira,  et  si  ne  sçay  par  où  je  puisse  passer  en  seureté,  car 
icy  j'ay  beaucoup  parlé  contre  le  duc  de  Milan,  avant  la  con- 
clusion de  la  ligue  et  le  jour  qu'elle  me  fut  dicte,  et  y  a  eu 
maint  débat  parmi  ces  Vénitiens  avant  la  conclusion  ;  mais 
puisqu'ils  y  sont,  r>n  tout   et  partout  s'en  voudroient  montrer 


DE  COMMINES.  189 

les  chefs,  mais  moins  périlleus  contre  la  personne  du  roy,  ni  à 
le  vouloir  de  tous  points  fouller,  que  les  autres  ;  mais  je  ne 
seray  plus  bon  de  rien  à  traiter  avec  eux,  veu  la  façon  comme 
nous  sommes  départis.  Si  est  service  que  je  vous  puisse  faire, 
en  le  me  faisant  sçavoir ,  monseigneur,  je  le  feray  de  bon 
cœur  '. 

D'autres  lettres  de  Commines  que  nous  ne  possédons 
plus,  furent  envoyées  au  duc  d'Orléans  et  au  duc  de  Bour- 
bon. André  Thévet  y  fait  peut-être  allusion  quand  il  dit 
dans  son  livre  de  la  Vie  des  hommes  illustres  :  «  J'ai  quel- 
«  ques  lettres  missives  du  seigneur  d'Argenton,  qui  sont 
«  fort  nécessaires  pour  le  discours  d'une  si  célébrée  entre- 
ce  prise2.  »I1  est  à  regretter  qu'elles  ne  se  retrouvent  plus, 
et  nous  sommes  réduits  à  citer  les  documents  où  elles  sont 
mentionnées. 

Le  14  avril  le  duc  d'Orléans  écrit  au  duc  de  Bourbon  : 

Monseigneur  mon  cousin,  présentement  et  depuis  ce  matin 
que  je  vous  ay  escrit  et  dépesché  la  poste,  ay  eu  un  paquet  de 
lettres  de  monseigneur  d'Argenton  estant  à  Venise,  lesquelles 
il  m'a  fait  sçavoir  que  les  ouvre  et  voye  et  incontinent  les  vous 
envoyé  en  diligence,  ce  que  je  fais  par  ceste  poste,  et  par  icelles 
pourrez  amplement  voir  et  sçavoir  du  fait  du  roy  en  Italie,  où, 
pour  Dieu,  monseigneur  mon  cousin,  pourvoyer  en  tout  extrême 
diligence,  et  principalement  à  m' envoyer  gens  à  ce  que  je 
puisse  garder  les  passages  des  montagnes  pour  avoir  secours 
de  France,  afin  d'éviter  aux  inconvéniens  et  sauver  la  personne 

1  Bibl.  imp.  de  Saint-Péterbourg,  Doc.  fr.,  vol.  71,  n°  118.  Une 
partie  de  cette  lettre  a  été  publiée  par  M1Ie  Dupont  {Me m.,  t.  III, 
p.  416),  comme  adressée  au  seigneur  de  Beaujau. 

1  Ce  ne  sont  pas  les  seuls  documents  que  nous  ayons  à  regretter. 
Commines  correspondait  avec  Sébastien  Badoer,  ambassadeur  vénitien 
à  Milan  (Romanin,  Stor.  docum.  di  Venezia ,  p.  57).  Aucune  de  ces 
lettres  n'est  parvenue  jusqu'à  nous. 


190  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

du  roy,  car  je  suis  délibéré  y  employer  ma  personne  et  mes  biens 

sans  rien  y  espargner. 

Escrit  d'Ast,  très  à  la  haste,  ce  quatorziesme  jour  d'avril,  à 

cinq  heures  du  soir. 

Yostre  bon  cousin, 

Loys  *. 

Quelques  jours  après ,  le  duc  d'Orléans  écrit  de  nouveau 
au  duc  de  Bourbon  : 

Monsieur  mon  cousin,  je  suis  très-fort  esbahy,  veu  que  par 
tant  de  fois  vous  ay  escrit  et  qu'en  cecy  gist  tout  le  fait  et  sal- 
vation  du  roy,  que  autrement  n'ay  de  vos  nouvelles,  attendu 
mesmement  que  la  chose  requiert  grande  et  extresme  diligence, 
comme  pourrez  voir  par  les  lettres  de  monsieur  d'Argenton  à 
vous  adressantes,  lesquelles  par  ceste  poste  vous  envoyé,  et  aussi 
le  siège  que  d'heure  en  autre  j'attends,  où  me  sera  impossible 
de  résister,  et  seray  contraint  de  départir  et  abandonner  les  pas- 
sages, si  autrement  ne  suis  secouru.  J'ai  envoyé  par  plusieurs  et 
diverses  fois  haster  les  nobles  du  Dauphiné,  et  vous  avois  escrit 
que  de  vostre  part  y  voulussiez  envoyer,  dont  n'ay  eu  aucune 
response.  Toutesfois  par  lettres  qu  ils  m'ont  cejourd'huy  escrites, 
ils  font  la  meilleure  diligence  que  possible  leur  est,  et  se  mon- 
trent en  cecy  bons  et  loyaux  sujets  et  serviteurs  du  roy.  Mes 
gens  qui,  ceste  nuit,  estoient  allés  dehors,  ont  trouvé  près  d'icy 
vingt-cinq  hommes  d'armes  du  seigneur  Ludovic,  lesquels  ils 
ont  rué  jus  et  amenés  tous  prisonniers  en  ceste  ville,  et  n'en  est 
eschappé  qu'un  tout  seul,  dont  vous  ay  bien  voulu  avertir,  parce 
que  je  scais  qu'en  serez  très-joyeux,  priant  Dieu,  monsieur  mon 
cousin,  qu'il  vous  doint  ce  que  vous  désirez. 

Escrit  en  Ast,  le  XXIIe  jour  d'avril. 

Vostre  bon  cousin, 
Loys. 

A  monsieur  mon  cousin,  monsieur  de  Bourbon 2. 

1  Godefroy,  Hist.  de  Charles  VIII,  pr.  p.  700. 
-  Godefroy,  Ilist.  de  Charles  VIII,  pr.  p.  702. 


DE  COMMINES.  191 

Dès  le  9  avril,  Commines. songeait  à  quitter  Venise,  mais 
il  craignait,  s'il  traversait  le  Milanais,  d'être  arrêté  par  les 
marchands  vis-à-vis  desquels  il  s'était  engagé,  et  il  écrivait 
à  ce  sujet  au  duc  Ludovic  : 

Monseigneur,  si  très -humblement  comme  je  puis,  me  recom- 
mande à  vostre  bonne  grâce.  J'attens  d'icy  à  peu  de  jours  nou- 
velles du  roy  et  savoir  là  où  il  luy  plaira  que  j'aille  devers  luy 
ou  en  France,  et  non  obstant  ceste  ligne  ne  feray  nulle  difficulté 
de  passer  parmy  vos  seigneuries  ;  mais  comme  il  vous  a  pieu 
m'escripre  deux  fois,  aucuns  marchans  de  Millan  me  demandent 
quatre  mille  ducats  dont  je  suis  respondant  pour  le  roy  et  y  suis 
obligéen  la  chambre  appostolicque,  pourquoy  me  semble  que  par 
raison  ne  me  pevent  contraindre  par  autre  voye.  Par  quoy  vous 
supplye,  monseigneur,  qu'il  vous  plaise  m'escripre  si  non  obstant 
la  demande  des  dis  marchans,  je  puis  seurement  passer  parmy 
vostre  pays,  si  le  cas  estoit  que  le  roy  me  permist  de  m'en  aller; 
et  qu'il  vous  plaise,  monseigneur,  tousjoursme  commander  vostre 
bon  plaisir  pour  l'acomplir  à  mon  povoir.  En  priant  à  Dieu, 
monseigneur,  qu'il  vous  doint  bonne  vie  et  longue  et  tout  ce  que 
vous  désirez. 

Escript  à  Venise,  le  IXe  jour  d'avril. 

Vostre  très-humble  et  très-obéissant  serviteur, 
Philippe  de  Commynes. 

A  mon  très-redoubté  seigneur,  monseigneur  le  duc  de  Millan  ' . 

Commines  attendait  à  Venise  un  autre  envoyé  de  Char- 
les VIII  :  c'est  ce  que  nous  apprend  une  lettre  de  Jean- 
Baptiste  Ridolfl,  ambassadeur  florentin  à  Milan,  adressée 
aux  Dix  de  la  Balie  : 

L'illustrissime  duc  de  Milan  m'a  communiqué  une  lettre  qui 
lui  est  écrite  de  Venise  par  ses  ambassadeurs,  où  on  lui  annonce 

1  Document  communiqué  par  M.  Charavay. 


192  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

que  monseigneur  d'Argenton  a  déclaré  à  cette  seigneurie,  de  la 
part  du  roi,  que  Sa  Majesté  avait  résolu  de  lui  envoyer  un  autre 
ambassadeur,  pour  lui  faire  connaître  ce  qui  sera  exposé  en  son 
nom.  Sur  quoi  la  seigneurie  lui  a  répondu  quelle  l'écouterait 
toujours  volontiers  et  qu'elle  répondrait  à  toutes  ses  communi- 
cations, en  tenant  compte  de  ce  que  réclament  l'intérêt,  l'honneur 
et  la  dignité  de  la  Ligue  '. 

En  effet,  Jean  Bourdin,  secrétaire  de  Charles  VIII,  arriva 
à  Venise  ;  mais  Commines  y  resta  avec  lui ,  et  nous  les 
voyons  le  24  mai  se  rendre  ensemble  au  Sénat.  Commines 
prit  la  parole  et  prononça  un  discours  fort  habile  dont  on 
nous  a  conservé  le  résumé  : 

Premièrement,  le  roi  fit  déclarer  :  que  la  Ligue  a  été  formée  sans 
qu'il  en  fût  prévenu  ;  qu'on  l'avait  aussi  pressé  de  négocier  une 
ligue  avec  d'autres  souverains,  et  qu'un  grand  personnage,  qu'il 
peut  regarder  comme  son  égal 2,  l'y  avait  même  engagé,  mais  que 
son  amour  envers  la  seigneurie  l'avait  empêché  d'en  rien  faire  ; 
que,  même  avant  d'apprendre  la  conclusion  de  la  ligue,  il  avait 
solennellement  envoyé  deux  ambassadeurs  à  ladite  seigneurie, 
non-seulement  pour  renouveler  son  alliance  avec  elle,  mais  aussi 
pour  resserrer  encore  davantage  les  liens  qui  les  unissaient 
déjà.  Cependant,  la  ligue  conclue,  le  roi  s'est  vu  forcé  de  modi- 
fier ses  desseins,  non  qu'il  en  soit  mécontent,  mais  il  se  plaint  de 
n'en  avoir  point  été  informé. 

En  second  lieu,  bien  qu'il  ne  convienne  pas  à  la  grandeur  du 
roi  de  justifier  ses  actes,  néanmoins  quand  il  s'adresse  à  une  sei- 
gneurie aussi  sage,  il  lui  a  paru  qu'il  était  sans  inconvénient  de 
le  faire  et  de  lui  exposer  à  la  fois  tout  ce  qui  s'était  passé  ici  et 
ce  qu'il  se  proposait  de  faire. 

Le  roi  a  franchi  les  Alpes  et  a  traversé  le  marquisat  de  Mont- 
ferrat,  où  il  y  a  beaucoup  de  domaines  et  de  lieux  importants,  qui 
n'ont  eu  à  déplorer  ni  dommages,  ni  vexations,  ni  violences 

*  Archives  de  Florence. 

8  Cette  insinuation  paraît  dirigée  contre  le  duc  de  Milan. 


DE  COMMINES.  I94J 

d'aucune  sorte  :  il  en  a  été  de  même  dans  l'Etat  de  Milan, 
notamment  lors  de  son  passage  à  Pavie  et  dans  d'autres  villes  de 
la  même  importance.  Les  Lucquois  ont  mis  à  sa  disposition  un 
de  leurs  châteaux  qu'il  leur  a  gracieusement  restitué,  moins  de 
deux  mois  après.  Les  Florentins  lui  ont  spontanément  offert  plu- 
sieurs de  leurs  forteresses,  et  on  leur  proposa  depuis  de  les  leur 
remettre  ;  il  en  a  été  de  même  des  forteresses  pontificales,  qui 
ont  déjà  été  rendues ,  selon  la  convention  faite  avec  le  Saint  - 
Père. 

Quant  à  ce  que  le  roi  se  propose  de  faire,  il  s'est  décidé  à 
retourner  en  France,  sans  réclamer  ni  garanties,  ni  subsides 
quelconques.  Il  s'avancera  avec  son  armée,  ne  croyant  pas  que 
personne  doive  mettre  le  moindre  obstacle  à  sa  marche  et  étant 
même  persuadé  que  le  duc  de  Milan,  loin  de  s'y  opposer,  le 
laissera  passer  et  se  gardera  bien  de  se  montrer  hostile,  à  cause 
du  voisinage  de  ses  Etats  et  de  la  France. 

Enfin  le  roi  désire  s'aboucher,  en  Italie  ou  hors  de  l'Italie,  avec 
le  sérénissime  roi  des  Romains  ;  il  y  a  même  déjà  des  démarches 
faites  pour  une  entrevue,  dans  l'unique  but  de  conclure  et  de 
mettre  à  exécution  une  expédition  générale  contre  les  Infidèles  : 
le  roi  apprendrait  donc  volontiers  quel  genre  de  secours  il  peut 
espérer  de  la  susdite  seigneurie  dans  cette  entreprise  * . 

Le  même  jour,  Commines  écrivit  à  Charles  VIII  pour 
lui  rendre  compte  de  cette  audience  : 

Sire, 

Je  vous  ai  écrit  hier  matin  que  je  n'avais  aucune  nouvelle  de 
maître  Jean  Bourdin.  Toutefois  il  est  arrivé  dans  la  soirée  et  non 
sans  péril.  Avant  lui  est  venu  un  courrier  que  vous  m'avez 
envoyé  avec  des  lettres,  par  lesquelles  j'apprends  l'état  de  la 
santé  de  Votre  Majesté,  et  aussi  de  monseigneur  le  cardinal  et 
du  sénéchal.  Vous  trouverez  en  vérité,  sire,  par  le  rapport  que 

*   Archives  de  Venise  (trart.). 

commines.  —  ii.  13 


l'.U  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

vous  fera  ledit  maître  Jean,  que  j'ai  dit  et  fait  tout  ce  qui  me 
paraissait  nécessaire  selon  les  circonstances,  et  je  crois  que  vous 
avez  pu  le  reconnaître  par  certaines  lettres  que  je  vous  ai  écrites. 
Il  n'y  a  rien  eu  de  trop,  et  je  ne  laisserai  point,  par  considération 
pour  quelques  personnes,  de  dire  tout  ce  que  vous  me  comman- 
derez. Dans  la  matinée  d'aujourd'hui  dimanche ,  nous  nous 
sommes  rendus  tous  deux  à  la  seigneurie  qui  nous  attendait, 
parce  qu'elle  avait  été  informée  de  l'arrivée  de  maître  Jean,  et 
comme  nous  nous  trouvions  devant  la  porte  de  la  salle  de  son 
audience  dans  un  endroit  où  l'on  attend  quand  il  y  a  lieu,  nous 
avons  remarqué  que  tous  les  ambassadeurs  de  la  Ligue  étaient 
réunis  dans  cette  salle.  On  les  fit  retirer  dans  une  pièce  voisine, 
et  l'on  nous  fit  appeler.  Nous  exposâmes  le  contenu  de  nos 
instructions  sans  omettre  aucune  chose  et  le  moins  mal  que 
nous  pûmes.  Il  s'y  trouvait  beaucoup  de  monde,  c'est  pourquoi 
nous  demandâmes  U  adjuncti  '  (ce  sont  certaines  personnes  que 
nous  crûmes  devoir  réclamer  cette  fois).  Ils  nous  écoutèrent  et 
nous  firent  très-bon  accueil. 

Le  prince  répondit  sur  le  premier  point  de  votre  instruction, 
que  la  Ligue  n'a  pas  été  faite  contre  vous,  puisqu'elle  n'a  d'autre 
but  que  la  conservation  de  cet  État  et  la  paix  de  l'Italie  ;  et 
lorsque  vous  en  faites  vous-même  de  semblables  sans  leur  en 
donner  connaissance,  vous  ne  pouvez  vous  plaindre  de  celle  qu'ils 
ont  conclue,  et  si  vous  ne  pouvez  éviter  d'avoir  des  amis  et  des 
ennemis,  il  en  est  de  même  pour  eux.  A  ce  que  j'avais  dit  que 
l'on  vous  avait  fait  certaines  propositions  d'alliance  dans  une 
affaire  dirigée  contre  eux  et  relative  à  certaines  terres  qu'ils 
possèdent  et  que  d'autres  prétendent  devoir  leur  appartenir,  ils 
m'ont  répondu  avec  colère,  disant  que  depuis  que  cette  cité  existe, 
ils  ont  sans  cesse  fait  leur  devoir  pour  rester  en  paix  avec  leurs 
voisins,  et  que  lorsqu'ils  n'ont  pu  faire  autrement,  ils  ont  su 

1  Que  faut-il  entendre  par  ces  adjuncti?  Etaient-ce  des  gardes  atta- 
chés à  la  personne  des  ambassadeurs  et  dont  Commines  réclama  la 
protection,  en  voyant  la  foule  qui  l'entourait  ? 


DE  COMMINKS.  ]<>.-, 

combattre;  que  tout  ce  qu'ils  ont  acquis,  ils  le  possèdent  justement 
et  qu'ils  sont  prêts  à  défendre,  comme  ils  l'ont  acquis,  c'est-à-dire 
de  leur  sang  et  de  leurs  biens,  tout  ce  qu'ils  possèdent,  contre  qui- 
conque voudrait  les  attaquer.  Ils  ajoutèrent  qu'ils  croyaient  que 
vous  défendriez  de  la  même  manière  le  royaume  de  Naples  et  vos 
Etats  de  France  que  vos  prédécesseurs  ont  acquis  au  prix  des 
mêmes  peines,  mais  qu'ils  vous  remerciaient  humblement  de  ne 
pas  avoir  voulu  prêter  l'oreille  aux  susdites  négociations. 

Quant  à  ce  que  j'avais  dit,  sire,  que  vous  vouliez  observer 
tous  vos  traités  avec  le  Pape  et  avec  les  Florentins  et  leur  res- 
tituer avant  votre  départ  tout  ce  que  vous  avez  promis  de  leur 
rendre,  ils  répondirent  qu'en  agissant  ainsi,  vous  auriez  la 
paix  en  Italie ,  et  que  vous  seriez  certain  qu'ils  ne  vous  inquiéte- 
raient en  aucune  chose,  ce  qu'ils  ne  sont  tenus  de  faire  en  vertu 
de  quelque  ligue  que  ce  soit. 

Quant  à  la  paix  que  vous  désirez  avec  le  roi  des  Romains , 
ils  seraient  heureux  de  vous  la  voir  conclure  ainsi  qu'avec  tous 
les  autres  princes  chrétiens.  En  effet,  ce  qui  a  eu  lieu  dans  le 
temps  passé  contre  le  Turc ,  démontre  par  expérience  qu'après 
avoir  seuls  soutenu  la  guerre  contre  le  Turc  pendant  dix-huit 
ans  sans  accepter  aucune  trêve,  ils  ont  été  malgré  eux  réduits  à 
faire  la  paix  avec  lui  et  à  l'entretenir.  Toutefois,  s'ils  voyaient 
le  Pape  qui  est  le  chef  des  chrétiens  et  deux  ou  trois  princes 
mettre  la  main  à  l'œuvre,  ils  y  prendraient  aussi  une  part  assez 
grande  pour  que  l'on  reconnût  que  cet  État  est  véritablement 
chrétien  et  qu'il  ne  veut  rien  épargner. 

En  ce  qui  touche  votre  retour  et  la  manière  dont  vous  comptez 
l'effectuer,  ils  ont  répondu  qu'ils  trouvaient  bon  qu'on  vous 
laissât  passer  en  sûreté  et  que  vous  rendissiez  à  chacun  ce  que 
vous  lui  avez  enlevé,  comme  vous  le  dites  dans  vos  instruc- 
tions; cependant,  puisque  vous  réunissez  des  troupes  nom- 
breuses là  où  vous  êtes ,  et  puis  que  d'autres  bandes  se  rassem- 
blent à  Asti ,  il  y  a  des  motifs  suffisants  pour  qu'ils  prennent 
de  ce  côté  des  mesures  pour  assurer  leur  sécurité.  Je  leur  ai 
parlé  nettement  en  présence  de  maître  Jean  comme  je  lavais 


190  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

fait  avant  son  arrivée  ;  je  répétai  devant  lui  ce  que  les  ambas- 
sadeurs de  Milan  m'avaient  dit  pendant  la  Semaine  Sainte: 
qu'il  y  en  avait  qui  menaçaient  de  piller  tout  le  pays  jusqu'aux 
Alpes  et  de  ne  pas  vous  laisser  passer,  eussiez- vous  mille  ou 
quinze  cents  cavaliers,  que  cela  avait  été  écrit  à  vous  et  en 
France  et  que  je  croyais  que  vous-même  aviez  ordonné  de  le 
mander  à  monseigneur  d'Orléans.  Nous  dîmes  aussi  que  les 
lettres  que  vous  a  adressées  monseigneur  Ludovic,  vous  avaient 
engagé  à  appeler  de  France  plus  de  gens  d'armes  qu'il  n'en  fau- 
drait pour  rétablir  la  paix  dont  on  ne  paraît  pas  vouloir. 
En  ce  qui  touche  Asti  et  ce  qu'ils  affirment  qu'il  vaudrait 
mieux  repasser  en  petite  compagnie,  nous  avons  répondu  que  les 
menaces  du  seigneur  Ludovic  procédaient  de  son  arrogance  plu- 
tôt que  d'aucune  raison,  puisqu'il  avait  été  la  première  cause  de 
votre  venue  en  Italie. 

Le  prince  nous  a  répondu  que  si  vous  faisiez  les  restitutions, 
il  ne  croyait  pas  que  la  Ligue  voulût  empêcher  votre  départ,  que 
toutefois  il  ferait  appeler  les  ambassadeurs  de  la  Ligue  qui 
étaient  dans  la  chambre  voisine  et  qu'ils  nous  répondraient. 

Nous  répliquâmes  que  nous  ne  voulions  avoir  aucune  forme  de 
négociation  avec  quelque  ambassadeur  que  ce  fût,  parce  que  vous 
étiez  résolu  à  passer  sans  attaquer  personne  et 'que  vous  sauriez 
bien  protéger  les  vôtres.  J'exhortai  le  prince,  puisque  je  venais 
par  votre  commandement  de  déclarer  votre  volonté ,  de  vouloir 
bien  aussi  me  parler  clairement  afin  que  je  pusse  vous  écrire  si 
vous  avez,  oui  ou  non,  quelque  chose  à  redouter  d'eux  à  votre 
passage,  parce  que,  dans  tous  les  cas,  vous  êtes  résolu  à  passer. 
Ils  me  dirent  qu'ils  nous  répondraient  sur  ce  point,  mais  qu'ils 
ne  pouvaient  pas  porter  cette  question  devant  le  conseil  ou 
devant  les  Prégadi  avant  l'après-dînée  de  demain,  que  mardi, 
mercredi  et  jeudi,  ils  seraient  empêchés  à  cause  de  la  fête  de 
l'Ascension  qui  est  la  plus  grande  fête  qu'ils  célèbrent  pendant 
toute  l'année.  Nous  croyons  donc  que  ce  ne  sera  que  vendredi 
que  nous  obtiendrons  une  réponse,  et  aussitôt  que  nous  l'aurons 
reçue,  si  autre  chose  ne  survient  point,  nous  nous  mettrons  en 


DE  COMMINES.  197 

route  aussi  rapidement  que  nous  le  pourrons,  pour  retourner  près 
de  vous.  Le  fils  de  l'ambassadeur  d'Espagne  m'a  dit  ce  matin  que 
malgré  la  coalition  qui  a  eu  lieu,  toute  la  Ligue  n'osera  pas 
s'opposer  à  votre  passage,  mais  que,  si  l'on  découvrait  celui  qui 
le  lui  a  dit,  il  serait  battu. 

La  plupart  des  soldats  n'ont  pas  encore  reçu  leur  argent  pour 
chevaucher,  parce  que  les  selles  ne  sont  pas  prêtes,  et  on 
remet  les  soldats  et  les  capitaines  du  jour  au  lendemain  et  ainsi 
de  suite,  mais  toute  la  cité  murmure,  et  vous  devez  persé- 
vérer dans  votre  entreprise  sans  vous  préoccuper  ni  des  uns 
ni  des  autres ,  quelque  parole  qu'on  vous  puisse  dire. 

On  ne  sait  rien  en  ce  moment  ni  du  roi  des  Romains,  ni  d'au- 
cun personnage  qui  soit  en  Allemagne,  mais  j'ai  fait  bonne  dili- 
gence pour  être  instruit  de  ce  qui  se  passe. 

Commines  acheva  cette  lettre  deux  jours  après  : 

Dans  la  matinée  d'aujourd'hui  mardi,  nous  sommes  retournés 
à  la  seigneurie  et  nous  lui  avons  fait  connaître  ce  dont  vous 
nous  avez  chargés  relativement  à  don  Ferrand  :  ils  nous  ont 
répondu  qu'ils  vous  remerciaient  grandement  de  cette  commu- 
nication, mais  que  c'était  une  affaire  qui  leur  était  étrangère. 

En  ce  qui  touche  le  fait  de  votre  retour  dont  nous  leur  avons 
parlé,  ils  en  ont  conféré  avec  les  ambassadeurs  de  la  Ligue,  et  il 
leur  paraît  à  tous  que  vous  n'avez  point  la  volonté  de  faire  des 
restitutions,  parce  qu'ils  ont  reçu  récemment  des  lettres  de 
Rome  et  d'ailleurs  où  on  leur  annonce  que  vous  avez  menacé  le 
Pape  d'entrer  à  Rome,  ce  qui  les  oblige  à  faire  tout  ce  qu'ils 
peuvent  non  point  pour  attaquer,  mais  pour  se  défendre;  et  puis 
ils  sont  revenus  à  dire  que  vous  devriez  passer  en  petite  com- 
pagnie et  que  le  duc  de  Milan  et  eux  aussi  vous  donneraient  des 
otages.  Je  répondis  aussitôt  que  si  le  duc  de  Milan  vous  remettait 
sa  femme,  ses  enfants  et  tous  ses  parents  jusqu'à  la  quatrième 
génération,  vous  ne  lui  confieriez  point  votre  personne.  Quelques 
uns  d'entre  eux  dirent  alors  :  «  Mais  si  nous  vous  donnions  des 
«  nôtres?»  Nous  répliquâmes  que  si,  pendant  le  voyage,  il  arrivait 


J08  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

quelque  chose  à  quoi  les  otages  ne  pussent  porter  remède,  et  si, 
en  se  confiant  en  eux,  vous  tombiez  dans  les  mains  du  duc  de 
Milan,  et  si  (ce  qu'à  Dieu  ne  plaise  !)  vous  étiez  tué  ou  pris,  cette 
seigneurie  ne  pourrait  vous  ressusciter,  ni  vous  délivrer  des  pri- 
sons de  Milan,  et  qu'ils  avaient  assez  d'expérience  pour  être  con- 
vaincus que  vous  ne  vous  remettriez  à  la  foi  de  personne,  que 
d'ailleurs  vous  n'en  avez  aucun  besoin,  que  vous  passeriez  de 
toute  manière  et  que  vous  verriez  quels  seraient  ceux  qui  ose- 
raient s'y  opposer. 

Trois  ou  quatre  d'entre  eux  se  levèrent  et  dirent  qu'ils  vous  don- 
neraient cinquante  galions,  cinq  à  six  navires  et  autant  de  galéasses 
et  qu'ils  vous  feraient  conduire  jusqu'au  port  de  Livourne  et  vous 
escorteraient  jusqu'à  Marseille.  Nous  les  remerciâmes,  nous  leur 
fîmes  part  de  ce  que  vous  nous  avez  écrit  et  nous  ajoutâmes 
que  nous  voudrions  savoir  ce  qu'ils  comptaient  faire,  afin  que  de 
cette  défiance  on  ne  tombât  point  dans  des  hostilités  ;  nous  décla- 
râmes que  nous  n'avions  d'ailleurs  aucun  pouvoir  à  cet  égard,  et 
que  s'ils  le  désiraient  et  si  cela  était  nécessaire ,  nous  leur  mon- 
trerions nos  instructions.  Ils  cherchèrent  plusieurs  fois  à  glisser 
quelques  mots,  et  nous  leur  dîmes  en  nous  retirant,  que,  selon 
notre  opinion,  vous  n'entreriez  dans  aucune  ville  fermée  depuis 
votre  royaume  de  Naples  jusqu'en  Piémont,  que  vous  prendriez 
la  route  de  terre,  que  vous  vous  reposeriez  où  il  serait  besoin, 
que  vous  dormiriez  dans  vos  beaux  pavillons  hors  des  cités,  et 
que  si  l'on  ne  vous  portait  pas  de  vivres,  vous  seriez  réduit, 
là  où  il  le  faudrait,  à  les  payer  de  vos  deniers. 

A  ces  mots,  nous  nous  sommes  retirés.  Ils  n'ont  pas  dit  ce 
qu'ils  voulaient  faire,  et  nous  nous  sommes  empressés  de  venir 
expédier  cette  lettre  :  nous  croyons,  sire,  qu'elle  sera  la  der- 
nière et  que  nous  n'aurons  plus  d'entretien  avec  eux,  sinon  pour 
prendre  congé,  sauf  le  jeudi  qui  est  le  jour  de  la  fête  de  l'As- 
cension, parce  que  nous  ne  pourrons  pas  partir  plus  tôt. 

Ce  changement  de  langage  de  dimanche  à  mardi  provient, 
sire,  de  ceux  de  Milan  qui  ont  poussé  le  Pape  à  changer  d'avis 
"1  qui  vous  poursuivent  des  plus  grandes  menaces,  parce  qu'ils 


DE  COMMINES.  199 

excitent  constamment  à  se  déclarer  contre  vous  ceux-là  mêmes 
auxquels  nous  disions  ce  matin  qu'il  sera  nécessaire  qu'ils  s'op- 
posent seuls  à  votre  passage,  parce  que  le  seigneur  Ludovic  est 
assez  occupé  de  son  côté  et  le  sera  encore  plus  comme  cela  est 
vrai.  A  notre  avis,  ces  apparences  et  ces  démontrations  dirigées 
contre  vous  aussi  bien  que  les  paroles  couvertes  qu'ils  pronon- 
cent, ont  pour  but  de  vous  intimider;  mais  si  vous  n'essayez 
pas  d'entrer  à  Rome  par  force  et  si  vous  vous  bornez  à  pour- 
suivre votre  route,  vous  ne  trouverez  pas  un  homme  qui  ose  vous 
dire  quelque  chose.  Quoiqu'il  en  soit,  veuillez  être,  aussi  bien  que 
ceux  qui  sont  avec  vous,  complètement  en  repos  sur  cette  matière; 
vous  pourrez  séjourner  dans  la  terre  des  Florentins,  si  cela  est 
nécessaire  ou  si  cela  vous  plaît,  et  les  avoir  pour  serviteurs  et  pour 
amis.  Je  ne  connais  aucun  peuple  qui  comme  celui  de  Milan  ne 
sache  tirer  aucun  avantage  de  ce  qu'il  possède  si  ce  n'est  des 
gens  de  pied.  Tous  les  capitaines,  excepté  le  marquis  de  Man- 
toue,  se  trouvent  dans  cette  ville,  et  il  en  est  bien  peu  qui  ne 
réclament  pas  le  subside  que  l'on  accorde  quand  leurs  gens  mon- 
tent à  cheval,  ce  qui  forme  une  grande  somme  d'argent,  parce  qu'il 
n'y  a  aucun  hommes  d'armes  à  qui  il  ne  faille  donner  au  moins 
cinquante  ducats.  L'homme  du  marquis  de  Mantoue  ma  dit  ce 
matin  que  son  maître  est  encore  à  Milan,  qu'il  a  reçu  l'ordre  de 
se  tenir  prêt  et  qu'il  n'est  pas  encore  question  de  se  mettre  en 
marche.  Il  est  bien  assuré  de  son  argent,  car  sans  cela,  il  ne 
ferait  rien.  Nous  vous  écrivons  longuement,  sire,  afin  que  vous 
avisiez  sur  le  tout,  et  aussi  afin  que  vous  veuilliez  réunir  vos 
hommes  d'armes  dans  le  Parmesan,  ce  qui  exigera  plusieurs 
jours  '. 

Commines,  dans  ses  Mémoires,  nous  apprend  peu  de 
chose  des  derniers  temps  de  son  séjour  à  Venise.  Parfois 

*  Archives  de  Milan,  24  mai  1495  (trad.)  Cette  lettre  fut-elle  inter- 
ceptée et  communiquée  au  duc  de  Milan?  En  obtint-il  une  copie  par  un 
de  ses  agents  aussi  habiles  que  Commines  dans  l'art  de  surprendre  les 
secrets  de  leurs  ennemis?  Rien  ne  permet  de  résoudre  cette  question. 


200  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

il  allait  visiter  le  monastère  des  religieux  du  Mont  d'Olivet, 
qui  conservaient  le  corps  de  sainte  Hélène,  et  ils  lui  racon- 
taient qu'Alphonse  de  Naples ,  «  très-saige  roy  mais  très- 
ce  hays,  »  venait  de  se  retirer  dans  un  monastère  de  leur 
ordre,  n'ayant  emporté  des  grandeurs  du  monde  que  des 
remords  et  des  illusions  évanouies1.  Telle  devait  être  aussi 
la  fin  d'un  arrière-petit-fîls  du  duc  Charles  de  Bourgogne, 
qui,  après  avoir  rempli  l'Italie  de  sa  gloire  bien  plus  écla- 
tante que  celle  de  Charles  VIII,  chercha  la  paix  plus  haut 
encore  que  n'avait  atteint  son  ambition. 

Cependant,  dès  que  Commines  quittait  le  cloître,  tout  lui 
retraçait  les  tristes  images  de  la  guerre  qui  se  préparait,  et 
il  vit  descendre  à  l'île  Saint-Nicolas  quinze  cents  estradiotes 
grecs  ou  albanais,  «  vaillans  hommes  »  qui  recevaient  un 
ducat  par  tête  d'ennemi  qu'ils  rapportaient  à  leurs  chefs  2. 

Commines  continuait  à  être  «  aussi  bien  traicté  que 
«  devant 3,  »  mais  on  se  méfiait  de  lui  et  il  était  surveillé 
de  près.  On  le  croyait  capable  de  former  des  intrigues  qui 
eussent  menacé  la  sûreté  des  Vénitiens. 

Presque  au  moment  où  il  prononçait  des  harangues  si  paci- 
fiques, les  ambassadeurs  du  duc  de  Milan  à  Venise  dénon- 
çaient à  leur  maître  les  pratiques  nouées  par  le  seigneur 
d'Argenton  avec  un  capitaine  du  duché  de  Ferrare,  nommé 
Beschetto,  qui  se  trouvait ,  semble-t-il ,  en  ce  moment,  à  la 
solde  de  Ludovic  Sforza  : 

Illustrissime  et  excellentissime  seigneur, 
Ce  matin,  après  nous  avoir  remerciés  fort  affectueusement  rîo 

1  Mém.,  t.  II,  pp.  380  et  383. 
-  Mém.,  t.  II,  p.  456. 
3  Mém.,  t.  II,  p.  424. 


DE  COMMISES.  201 

ce  qui  s'est  passé  ces  jours  derniers,  l'illustrissime  seigneurie 
nous  confia  sous  le  plus  grand  secret  ce  qu'elle  avait  appris  par 
les  siens  ,  des  pratiques  que  monseigneur  d'Argenton  paraît 
entretenir  avec  messire  Aloys  Beschetto.  Nous  ne  lui  avons  pas 
caché  combien  Votre  Excellence  a  été  irritée  d'un  pareil  acte  ; 
nous  lui  avons  fait  connaître  que  vous  en  aviez  averti  l'illustre 
seigneur  Ascagne  ',  afin  qu'il  écrivît  au  nom  de  notre  Etat,  et 
que  nous-mêmes  de  notre  côté,  nous  devions  aussi  lui  en  dire 
quelques  mots,  comme  Votre  Excellence  nous  en  a  chargés  par 
une  lettre  du  8.  L'illustrissime  prince  a  ajouté  qu'on  pèserait 
mûrement  la  chose  et  qu'on  nous  ferait  connaître  plus  tard  la 
décision  qui  serait  prise,  nous  recommandant  bien  en  attendant 
de  n'en  parler  à  qui  que  ce  soit,  ce  que  nous  ferons.  Nous  nous 
recommandons  à  Votre  Excellence. 
Venise,  le  10  mai  1495. 

Vos  très-fidèles  serviteurs, 
Antoine  Trivulce,  évéque,  et  ses  collègues  *. 

«  Ainsi  vivent  en  Italie,  »  dit  Comraines  en  parlant 
d'autres  intrigues  ;  «  les  seigneurs  et  les  cappitaines  ont 
«  sans  cesse  praticques  avec  les  ennemis  3.  »  Ce  qui  était 
vrai  des  seigneurs  et  des  capitaines,  l'était  aussi  des  ambas- 
sadeurs, lors  même  que  ces  ambassadeurs  n'étaient  que  des 
étrangers  en  Italie. 

Ces  bruits ,  vrais  ou  faux ,  hâtèrent  vraisemblablement 
le  jour  où  Commines  prit  congé  du  doge  et  de  la  seigneurie. 
Barbarigo,  toujours  prudent,  lui  répéta  que  si  les  Véni- 
tiens et  les  Milanais  formaient  un  camp  de  quarante  mille 
hommes,  c'était  non  pour  attaquer,  mais  pour  se  défendre. 

Immédiatement  après  le  départ  du  seigneur  d'Argenton, 

1  Le  cardinal  Ascanio  Sforza. 

2  Archives  de  Milan.  Cf.  Me'm.  t.  II,  p.  515. 

3  Me'm.,  t.  II,  p.  364. 


202  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

on  arrêta  à  Venise  un  bombardier  français  :  de  là  de  nou- 
velles rumeurs  qui  rappelaient  la  réunion  de  l'artillerie 
française  à  Castro-Cano  et  le  complot  de  Beschetto.  Nous 
les  mentionnons  d'après  une  lettre  de  Taddeo  Vicomercati  : 

Illustrissime  et  excellentissime  seigneur, 

Après  le  départ  de  monseigneur  d'Argenton,  l'illustrissime 
seigneurie  a  fait  arrêter  un  de  ses  bombardiers,  nommé  maître 
Nobile,  français,  homme  très-habile,  paraît-il,  dans  son  métier. 
On  ignore  le  motif  de  cette  arrestation,  quoiqu'on  fasse  circuler 
les  bruits  les  plus  divers.  Ce  qui  est  vrai,  c'est  qu'il  avait  de  fré- 
quentes relations  avec  monseigneur  d'Argenton.  Je  me  recom- 
mande toujours  aux  bonnes  grâces  de  Votre  Excellence. 

Venise,  le  6  juin  1495. 

Votre  humble  serviteur, 
Taddeus  Vicomercatus  '. 

Les  Vénitiens  avaient  conduit  Commines  «  en  bonne 
«  seureté  et  à  leurs  dépens,  2  »  jusqu'à  Padoue.  Ce  fut  là 
qu'un  de  leurs  provéditeurs  qui  était  venu  au-devant  de 
Commines,  lui  déclara  que  si  les  Français  n'attaquaient  pas 
les  Milanais,  les  Vénitiens  ne  passeraient  pas  l'Oglio.  Com- 
mines se  montra,  comme  toujours,  habile  et  prévoyant  : 
«  Nous  prismes  enseignes  ensemble,  dit-il,  le  dict  prové- 
«  diteur  et  moy,  de  povoir  envoyer  l'un  vers  l'autre,  s'il 
«  en  estoit  besoing,  pour  traicter  quelque  bon  appoincte- 
«  ment,  et  ne  voulus  rien  rompre,  car  je  ne  sçavoye  ce  qui 
«  pourroit  survenir  à  mon  maistre  3.  »  Les  envoyés  du  mar- 
quis de  Mantoue  étaient  présents,  mais  ils  n'entendirent 

1  Archives  de  Milan  (Trad.). 

2  Mcm.,t.  II,  p.  424. 

3  Mém.,  t.  II,  p.  434. 


DE  COMMINES.  203 

rien  de  ces   propos   échangés  probablement  à  voix  basse 
entre  Commines  et  le  provéditeur  vénitien. 

A  Ferrare,  Commines  vit  le  duc  Hercule  d'Esté  se  rendre 
au-devant  de  lui  et  lui  faire  «  bonne  chière  l  ;  »  mais  ce 
prince,  à  la  fois  gendre  du  roi  Ferdinand  de  Naples  et  beau- 
père  de  Ludovic  Sforza ,  hésitait  entre  ses  relations  de 
famille  et  son  hostilité  contre  les  Vénitiens  qui  l'avaient 
dépouillé  d'une  partie  de  ses  États  2.  A  Bologne,  le  chef  de 
la  seigneurie  de  cette  ville,  Jean  de  Bentivoglio,  reçut  éga- 
lement Commines  en  le  défrayant  à  ses  dépens  :  comme  le 
duc  de  Ferrare,  il  ne  se  hâtait  point  de  proclamer  ses  sym- 
pathies pour  la  cause  du  roi  de  France.  L'un  et  l'autre  se 
préoccupaient  surtout  de  ce  que  l'on  pourrait  ajouter  à 
leurs  domaines  :  peu  importait  qu'on  l'enlevât  aux  Véni- 
tiens ou  même  au  duc  de  Milan  3. 

1  Mém.,  t.  II,  p.  425. 
-  Mém.,  t.  II,  p.  516. 
*  Mém.,  t.  II,  p.  560. 


13. 


204  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 


IX 


SUITE    DE    L  EXPEDITION    D  ITALIE. 


Commines  ne  consacre  que  deux  lignes  à  l'accueil  que 
lui  fit  à  Bologne  Jean  de  Bentivoglio,  dont  le  nom  fut  porté, 
peu  d'années  plus  tard,  par  un  négociateur  qui,  à  son 
exemple,  nous  a  laissé  de  précieux  mémoires.  Il  mentionne 
plus  brièvement  encore  son  court  séjour  à  Florence,  où 
grandissait  un  jeune  homme  qui  devait,  comme  Bentivoglio, 
s'illustrer  dans  l'histoire,  mais  qui  est  surtout  resté  célèbre 
parce  qu'il  développa,  avec  le  même  art  que  le  seigneur 
d'Argenton,  ce  système  d'habileté  politique,  de  sagesse 
envieuse,  de  prudence  perfide,  qui,  au  xve  siècle,  fut  com- 
mun à  Louis  XI  et  aux  États  d'Italie.  Machiavel  avait 
vingt-six  ans.  Il  s'applaudissait  des  conquêtes  des  Français, 
si  elles  devaient  avoir  pour  résultat  l'humiliation  des  enne- 
mis de  Florence:  il  ne  regrettait  pas  les  Médicis,  et,  sans 
se  préoccuper  beaucoup  du  choix  de  la  puissance  qu'il 
encenserait,  il  se  rangeait  le  premier  parmi  les  adeptes 
complaisants  de  cette  théorie  qui  place  le  bien  dans  l'utile, 
le  droit  dans  la  force,  Dieu  même  dans  le  succès.  Ce  que 
Commines  laisse  entrevoir,  Machiavel  le  proclame  ;  il  se 
fait  gloire  de  ce  qu'avant  lui  on  n'avouait  qu'à  peine  ;  il 
développe  des  idées  qui  ne  sont  peut-être  pas  les  siennes, 
mais  qui  jamais  n'ont  été  exposées  avec  tant  d'éloquence 


DE  COMMINES.  205 

et  tant  d'audace.  Commines  connut-il  Machiavel?  L'instrui- 
sit-il par  ses  conseils?  Le  forma-t-il  par  ses  leçons?  Fut-ce 
alors  que  s'établit  au  centre  de  l'Italie  cette  école  savante 
et  astucieuse  qui  devait  perpétuer  le  système  de  Commines. 
quand  les  victoires  de  Charles  VIII  seraient  déjà  oubliées  ? 
Commines  s'était  à  peine  arrêté  au  berceau  de  Bentivoglio  : 
il  eut  à  Florence  le  loisir  d'entretenir  Machiavel ,  et  put 
l'exhorter  à  quitter  son  professeur  de  lettres  grecques  pour 
se  mêler  activement  aux  agitations  politiques. 

Commines  ne  nous  parle,  du  reste,  que  des  rapports  qu'il 
eut  à  Florence  avec  un  prieur  de  Saint-Marc,  plus  puissant 
par  sa  parole  et  son  austérité  que  les  magistrats  eux- 
mêmes,  car  pour  le  peuple,  peut-être  aussi  pour  les  Fran- 
çais, c'était  un  saint  et  un  prophète.  Commines  interrogea 
Savonarola  sur  l'avenir  qui  lui  paraissait  si  sombre.  «  Je 
«  lui  demandai,  dit-il,  si  le  roi  pourrait  passer  sans  péril 
«  de  sa  personne,  vu  la  grande  assemblée  que  faisoient  les 
«  Vénitiens,  de  laquelle  il  savoit  parler  mieux  que  moi,  qui 
«  en  venois1.  »  Savonarola  répondit  que  Charles  VIII 
aurait  un  combat  à  livrer,  mais  qu'il  en  sortirait  à  son 
honneur  :  ce  que  Commines  appliqua  plus  tard  à  la  ren- 
contre de  Fornoue.  Mais  Savonarola  ajoutait  aussi  :  «  Si 
«  Charles  VIII  ne  remplit  pas  la  mission  que  Dieu  lui  a 
«  donnée,  s'il  n'empêche  pas  ses  gens  de  piller,  je  vois  sa 
«  sentence  déjà  écrite  au  ciel 2.  » 

Commines  eut  de  longues  conférences  avec  les  magis- 
trats de  Florence,  sur  les  questions  si  ardentes  qui  étaient 
alors  débattues,  surtout  sur  celles  dont  dépendait  la  liberté 

1  Mem.,  t.  II,  p.  438. 
"■  Mem.,  t.  II,  p.  591. 


•206  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

ou  la  sujétion  des  Pisans.  Jamais  elles  n'avaient  été  si 
urgentes,  si  difficiles  à  résoudre,  car  elles  étaient  intime- 
ment liées  à  la  retraite  de  l'armée  et  à  la  sûreté  du  roi. 
Commines  apprit  successivement  que  Charles  VIII  était 
sorti  de  Naples  le  20  mai  et  qu'il  avait  traversé  Rome  où 
le  Pape  ne  se  trouvait  plus.  Le  13  juin ,  il  quitta  lui-même 
Florence  pour  aller  rejoindre  le  roi  à  Sienne. 

La  seigneurie  de  Florence  en  informa  aussitôt  ses  ambas- 
sadeurs : 

Monseigneur  d'Argenton  est  parti  ce  matin  pour  se  rendre 
près  du  roi.  Comme  nous  connaissons  l'intérêt  qu'il  porte  à  nos 
affaires,  nous  en  avons  conféré  avec  lui.  Il  nous  a  promis  de 
s'employer  de  son  mieux  en  notre  faveur.  A  l'occasion ,  vous 
pourrez  réclamer  son  appui  et  vous  aider  de  lui  toutes  les  fois 
que  vous  jugerez  qu'il  peut  vous  être  utile.  Nous  avons  mon- 
tré à  Sa  Seigneurie  la  lettre  que  nous  avons  reçue,  et  elle  s'est 
engagée  à  mettre  tout  en  œuvre  pour  y  réussir  ;  vous  l'en  ferez 
ressouvenir  d. 

Commines  amenait  à  sa  suite  de  nombreux  bagages  que 
Thomas  Spinelli  s'était  chargé  de  conduire ,  et  on  était  à 
peine  arrivé  près  de  Lastra,  quand  une  troupe  de  marau- 
deurs en  enleva  une  partie.  De  là  grand  émoi  à  Florence. 
La  seigneurie  craignait  que  le  seigneur  d'Argenton  ne  se 
montrât  irrité  et  ne  lui  retirât  un  appui  dans  lequel  elle 
plaçait  ses  espérances  sous  Charles  VIII  aussi  bien  que 
sous  Louis  XI.  Aussi  écrivait-elle  en  toute  hâte  le  19  juin 
1495  à  ses  ambassadeurs  près  du  roi  de  France  : 

Nous  apprenons  à  l'instant  même  (8  heures  du  soir),  que 

1  Cette  lettre  et  celles  qui  suivent,  sont  tirées  des  Archives  de 
Florence. 


DE  COMMINES.  207 

certaines  voitures  de  monseigneur  d'Argenton  ont  été  attaquées 
en  route  par  linéiques  valets  étrangers,  du  côté  de  Lastra.  Les 
paysans  ayant  de  suite  fait  sonner  le  tocsin,  on  a  pu  rejoindre 
les  voleurs,  et  nous  ne  doutons  pas  que  tout  aura  été  retrouvé 
Dès  que  nous  avons  eu  connaissance  de  cet.  incident,  nous  avons 
dépêché  de  la  cavalerie  et  des  commissaires  pour  faire  garder  les 
passages  afin  de  mettre  la  main  sur  les  brigands  et  d'en  faire  \iw 
justice  aussi  sévère  que  le  mérite  leur  crime.  Nous  vous  laissons 
à  penser  quel  déplaisir  nous  en  avons  ressenti,  et  nous  ne  nous 
tiendrons  pour  satisfaits  que  si  nous  atteignons  le  but  que  nous 
nous  proposons.  Il  nous  a  paru  opportun  de^vous  communiquer 
cet  avis,  pour  que  vous  puissiez  rassurer  monseigneur  d'Argen- 
ton quand  le  bruit  en  viendra  jusque  là,  et  lui  dire  que  nous 
avons  pris  toutes  les  précautions  pour  recouvrer  entièrement  <•< 
qu'on  a  enlevé. 

Le  même  jour,  la  seigneurie  de  Florence  adressait  la 
lettre  suivante  à  Jean  de  Bentivoglio  : 

Quelques  voitures  de  monseigneur  d'Argenton  qui  est  parti 
d'ici  pour  rejoindre  Sa  Majesté  Très-Chrétienne,  ont  été  attaquées 
en  route  par  des  valets  étrangers,  à  sept  milles  d'ici  environ. 
D'après  nos  informations ,  lès  brigands  doivent  avoir  pris  la 
route  de  votre  pays  et  ils  se  dirigent  vers  Bologne.  Nous  venons 
en  conséquence  prier  Votre  Seigneurie  de  vouloir  bien,  dans 
cette  circonstance,  qui  nous  intéresse  vivement,  à  cause  du  res- 
pect que  nous  portons  à  monseigneur  d'Argenton,  faire  toutes  les 
diligences  nécessaires  pour  retenir  les  susdits  bagages  et  pour 
mettre  la  main  sur  les  brigands.  Ce  faisant,  Votre  Seigneurie 
nous  obligera  au  delà  de  toute  expression,  et  nous  lui  en  garde- 
rons une  profonde  reconnaissance,  avec  le  ferme  propos  d'agir 
de  même  vis-à-vis  d'elle,  si  quelque  occasion  s'en  présentait. 

Le  lendemain ,  la  seigneurie  de  Florence  mandait  de 
nouveau  à  ses  ambassadeurs  au  camp  français  : 

15.. 


208  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Nous  vous  avons  informés  hier  soir  de  l'accident  survenu  aux 
équipages  de  monseigneur  d'Argenton  et  des  mesures  que  nous 
avions  immédiatement  prises  :  elles  ont  eu  pour  résultat  que  les 
bagages  ont  été  recouvrés;  nous  ne  croyons  pas  qu'il  y  manque 
rien.  Quelques-uns  des  coupables  ont  été  pris  et  ils  subiront  le 
châtiment  de  leur  crime  :  on  est  à  la  poursuite  des  autres,  et  ils 
tomberont  probablement  en  notre  pouvoir.  Il  nous  a  paru  bon  de 
vous  communiquer  ces  détails,  pour  que  vous  en  fassiez  tel  usage 
que  vous  trouverez  convenable.  Les  susdits  bagages  sont  à  Las- 
tra  en  lieu  sûr,  et  nous  les  enverrons  sous  bonne  escorte  le  plus 
tôt  que  nous  le  pourrons. 

Les  Dix  de  la  Balie  ajoutaient  dans  une  autre  lettre  aux 
mêmes  ambassadeurs  : 

Nous  vous  écrivons  ce  matin  quelques  lignes,  pour  vous  donner 
avis  que  les  bagages  de  monseigneur  d'Argenton  sont  entière- 
ment recouvrés  ;  on  les  a  depuis  expédiés,  sous  la  conduite  d'un 
massier  chargé  de  les  conduire  en  sûreté.  En  réalité,  nous 
n'avons  pas  trouvé  la  chose  aussi  grave  qu'on  le  rapportait  hier 
soir.  Thomas  Spinelli,  qui  accompagnait  ces  bagages  par  ordre 
de  monseigneur  d'Argenton,  est  fort  bien  instruit  de  tout  et 
pourra  vous  dire  comment  les  choses  se  sont  passées. 

Charles  VIII  fit  bon  accueil  à  Commines  et  l'admit  dans 
son  intimité.  Il  lui  dépeignit  les  péripéties  de  son  expédi- 
tion; il  lui  rapporta  comment,  dans  un  moment  de  dénue- 
ment et  de  disette ,  il  avait  vu  s'ouvrir  les  portes  de  Brac- 
ciano  1  :  il  est  probable  que  ce  fut  aussi  le  roi  qui  raconta 
à  Commines  qu'à  deux  reprises  on  amena  les  canons  pour 
assaillir  le  château  Saint-Ange,  mais  que  chaque  fois  il  s'y 
opposa  2. 

1  Mém.,  t.  II,  p.  365. 
•  Mém.,  t.  II,  p.  385. 


DE  COMMINES.  209 

En  d'autres  moments,  le  roi,  trompé  par  la  folle  pré- 
somption de  ses  courtisans,  plaisantait  son  ambassadeur 
sur  ses  craintes  et  lui  demandait  en  riant  si  les  Vénitiens 
n'enverraient  pas  au-devant  de  l'armée  française,  pour 
faire  acte  d'obéissance  et  de  soumission.  Commines  répon- 
dit en  mettant  sous  les  yeux  du  roi  le  rôle  des  estradiotes 
et  des  mercenaires  recrutés  par  les  Vénitiens,  document 
important  qu'il  avait  réussi  à  obtenir,  grâce  à  son  habi- 
leté; mais  les  jeunes  gens  qui  entouraient  le  roi,  croyaient 
peu  à  ce  que  disait  le  seigneur  d'Argenton,  et  ce  fut  en 
vain  qu'il  supplia  Charles  VIII  de  hâter  sa  marche  pour 
rentrer  en  France. 

Commines  exposa  aussi  les  griefs  des  Florentins.  Il 
soutint  qu'il  fallait  leur  abandonner  les  Pisans  et  accepter 
les  ducats  et  les  hommes  d'armes  qu'ils  offraient  ;  néanmoins 
l'avis  du  comte  de  Ligny  l'emporta  sur  le  sien,  qui  fut 
écarté  «  non  pour  raison,  mais  pour  pitié  des  Pisans1.  » 

Lorsqu'on  mit  en  délibération  s'il  fallait  occuper  Sienne, 
Commines  insista  de  nouveau  pour  que  le  roi  «  tirât  à  son 
«  chemin,  »  au  lieu  de  s'arrêter  «  â  ces  folles  offres  d'une 
«  cité  qui  se  gouverne  plus  follement  que  ville  d'Italie.  » 
Cette  fois,  chacun  était  de  son  opinion,  mais  on  n'en  fit  rien  : 
l'on  amusa  le  roi  six  ou  sept  jours  en  lui  montrant  les 
dames  de  Sienne,  et  une  garnison  française  y  fut  laissée  au 
grand  mécontentement  des  Florentins  2. 

Commines  était  chargé  près  de  Charles  VIII,  non-seule- 
ment du  soin  de  défendre  les  intérêts  de  Florence,  mais 

1  Mém.,  t.  II,  pp.  431  et  44(1. 

-  Mém  ,  t.  II,  ]).  430. 

COMMINES.  —  II.  j  \ 


210  LETTRES  ET  NÉGOCIATIONS 

aussi  d'une  mission  du  duc  de  Ferrare,  car  ce  prince  écri- 
vait le  21  juin  à  Antoine  de  Costabili  : 

Messer  Antonio,  depuis  votre  départ  d'ici  jusqu'à  ce  jour, 
nous  avons  reçu  en  plusieurs  fois  six  lettres,  datées  du  11,  14, 
15,  16  et  18  de  ce  mois,  par  lesquelles  vous  nous  avez  lon- 
guement raconté  votre  arrivée  à  Florence  et  puis  à  la  cour, 
l'audience  que  vous  avez  eue  de  Sa  Majesté  et  vos  entretiens 
avec  monseigneur  d'Argenton  et  d'autres  seigneurs.  Comme 
vous  avez  vu,  par  une  lettre  que  nous  vous  avons  adressée, 
que  vous  devez  prendre  congé  et  revenir  ici,  nous  n'avons  rien 
à  vous  mander,  sinon  que  nous  vous  remercions  et  nous  vous 
louons  de  tous  les  renseignements  que  vous  nous  avez  commu- 
niqués et  de  tout  ce  que  vous  avez  dit  et  fait.  Vous  avez,  à 
notre  avis ,,  agi  en  tout  avec  sagesse  et  en  bon  ambassadeur  ; 
mais,  avant  de  partir,  vous  remercierez  de  notre  part  monsei- 
gneur d'Argenton  de  la  faveur  qu'il  vous  a  accordée,  ainsi  que 
de  ses  bonnes  intentions  et  de  sa  bonne  volonté  à  notre  égard, 
en  lui  donnant  -l'assurance  du  grand  amour  et  de  l'affection  que 
nous  portons  à  Sa  Seigneurie.  Vous  tiendrez  aussi  le  même 
langage,  dans  les  meilleurs  termes  qu'il  vous  paraîtra  convenir, 
à  monseigneur  de  la  Trémoïlle  et  aux  autres  seigneurs  vis-à- 
vis  de  qui  vous  jugerez  devoir  le  faire  x. 

Le  duc  de  Ferrare  avait  pour  gendre  le  duc  de  Milan  : 
nous  le  verrons  s'interposer  près  de  lui  pour  qu'on  laissât 
les  Français  sortir  paisiblement  de  l'Italie.  Il  écrivit  lui- 
même  à  Commines,  le  2  juillet  : 

Excellent  et  magnifique  seigneur, 

Messer  Antonio  de  Costabili,  que  nous  avions  envoyé  vers 
Sa  Majesté  Très-Chrétienne  en  qualité  de  notre  ambassadeur, 
pour  les  négociations  que  vous  connaissez,  nous  a  fait  connaître, 

*  Archives  de  Modène. 


DE  COMMINES.  211 

à  son  retour,  la  manière  gracieuse  avec  laquelle  Sa  dite  Majesté 
a  daigné  l'accueillir  et  la  bienveillance  que  vous  lui  avez 
témoignée  vous-même.  Il  nous  a  rendu  compte  de  tout  ce  qui 
s'était  dit  et  fait  relativement  aux  affaires  dont  nous  l'avions 
chargé;  nous  avons  pris  en  considération  les  aimables  paroles 
que  Sa  Majesté  lui  a  adressées  en  dernier  lieu  et  l'espérance 
que  Votre  Seigneurie  conserve  encore  de  faire  réussir  cette 
négociation.  Nous  remercierons  d'abord  Votre  Seigneurie  de 
la  bienveillance  dont  elle  a  usé  envers  notre  dit  ambassadeur, 
de  l'introduction  et  de  la  faveur  quelle  lui  a  ménagées  auprès 
du  roi  Très-Chrétien,  à  l'occasion  de^cette  négociation,  et  aussi 
de  vos  excellentes  dispositions  à  notre  égard.  Comme  nous 
désirions  beaucoup,  en  vérité ,  que  cette  négociation  eût  une 
issue  favorable,  principalement  dans  l'intérêt  de  Sa  dite  Ma- 
jesté, afin  qu'elle  pût  passer  sans  s'exposer  aux  hasards  de  la 
fortune,  et  aussi  afin  que  le  sérénissime  duc  de  Milan,  notre 
gendre,  ne  fût  inquiété  en  rien,  nous  avons  fort  regretté  que 
cette  issue  favorable  ne  se  soit  pas  produite  ;  mais  nous  tenons 
à  ce  que  Votre  Seigneurie  sache,  et  nous  la  prions  de  vouloir 
le  faire  connaître  au  roi,  que,  de  notre  côté,  nous  avons  fait 
tout  ce  qu'il  était  possible  de  faire,  et  nous  avons  mis  toute  la 
diligence  nécessaire  pour  amener  cette  conclusion.  D'autres 
n'ayant  pas  jusqu'ici  jugé  à  propos  d'intervenir  dans  ces  négo- 
ciations, nous  ne  pouvons  pas  faire  davantage,  et  nous  sommes 
certain  que  Sa  Majesté  nous  en  excusera  ;  elle  a  pu  voir  la 
bonne  volonté  que  nous  y  avons  mise,  et  Votre  Seigneurie 
pourra  lui  dire  qu'ayant  bien  examiné  la  dernière  réponse 
de  Sa  Majesté,  ainsi  que  les  paroles  bienveillantes  de  Votre 
Seigneurie,  nous  avons  de  rechef  écrit  à  Milan  et  rappelé  au 
duc  ce  qui  nous  a  paru  opportun  à  propos  de  la  négociation, 
et  si  nous  en  recevions  une  réponse  favorable ,  nous  vous  en 
préviendrions  de  suite.  Nous  ne  vous  ferons  pas  faute  de  dili- 
gence et  de  zèle  dans  cette  affaire.  Il  nous  reste  à  prier  Votre 
Seigneurie  de  vouloir  nous  recommander  aux  bonnes  grâces  du 
roi  et  lui  faire  comprendre  combien  nous  sommes  attachés  à 


212  LETTRES  ET  NÉGOCIATIONS 

Sa  Majesté,  combien  sont  grands  notre  confiance  en  elle  et 
notre  désir  de  la  servir.  Elle  peut,  en  un  mot,  disposer  de 
nous ,  de  notre  Etat  et  de  notre  fortune  comme  de  son  bien 
propre,  et  nous  nous  mettons  également  à  la  disposition  de 
Votre  Seigneurie  là  où  il  lui  plaira  de  nous  employer  !. 

Cependant,  les  Français  avaient  quitté  Sienne.  Ils  s'avan- 
çaient vers  l'Arno.  Arrivés  près  d'Emboli,  dans  un  endroit 
où  s'élève  le  célèbre  oratoire  de  Notre-Dame  de  Ripa,  ils 
rencontrèrent  deux  routes  conduisant  l'une  vers  Florence, 
l'autre  vers  Pise.  Commines  insista  probablement  une'der- 
nière  fois  pour  que  les  Français  se  dirigeassent  en  amis  et 
en  alliés  vers  Florence;  mais  lorsque  le  parti  contraire  eut 
été  adopté,  il  entra  dans  l'oratoire  voisin  et  y  fit  un  vœu  à 
Notre-Dame  de  Ripa,  afin  que,  grâce  à  sa  protection,  il  ne 
fût  pas  victime  de  tant  d'imprudence  et  pût  rentrer  sain  et 
sauf  en  France  :  c'est  ainsi,  du  moins,  que  nous  expliquons 
sa  dévotion  à  Notre-Dame  de  Ripa,  qu'il  choisit  pour 
patronne  de  sa  dernière  demeure. 

Toutes  les  espérances  de  Commines  s'étaient  évanouies. 
Déjà  quelques  hommes  d'armes  français  s'étaient  joints  aux 
Pisans  pour  enlever  le  château  de  Librafatta  aux  Floren- 
tins, et  ceux-ci  traitaient  en  ennemis  les  Français  aussi 
bien  que  les  Pisans. 

Charles  VIII,  sans  traverser  Florence,  s'était  dirigé  vers 
Pise.  Ce  fut  là  qu'il  convoqua  son  conseil  pour  statuer  sur 
les  rivalités  des  Florentins  et  des  Pisans.  Commines  main- 
tenait toujours  qu'il  fallait  replacer  les  Pisans  sous  la  domi- 
nation de  Florence,  mais  un  grand  nombre  de  seigneurs 
français,  prenant  pitié  de  la  désolation  des  Pisans,  accu- 

1  Archives  de  Moriène. 


DE  COMMINES.  213 

saient  ceux  qui  tenaient  ce  langage,  de  s'être  laissé  gagner 
par  l'or  des  Florentins.  Charles  VIII,  hésitant  et  ébranlé, 
ne  prit ,  cette  fois  encore ,  aucune  résolution ,  et  les  Dix 
de  la  Balie  adressèrent  à  Commines  une  nouvelle  lettre  pour 
lui  recommander  les  intérêts  de  la  seigneurie  de  Florence  : 

Connaissant  par  une  longue  expérience  l'amour  et  l'affection 
que  Votre  Seigneurie  a  toujours  témoignés  envers  cette  ville  et 
envers  ceux  de  notre  nation,  nous  prenons  la  confiance  de  lui 
adresser  la  présente  lettre,  par  Thomas  Spinelli,  notre  très- 
cher  concitoyen,  que  Votre  Seigneurie  connaît  fort  hien,  et 
nous  la  prions  de  vouloir  s'employer  en  notre  faveur  auprès  de 
Sa  Majesté  Très-Chrétienne  et  des  seigneurs  de  sa  cour,  de  la 
manière  quelle  jugera  la  plus  convenahle  à  nos  intérêts,  spé- 
cialement en  ce  qui  touche  le  règlement  de  nos  affaires;  car 
Sa  Majesté,  se  trouvant  à  Lucques,  a  promis  à  nos  ambassa- 
deurs  de  s'en  occuper  sans  faute  et  sans  retard  dès  qu'elle 
serait  à  Asti  ou  dans  quelque  lieu  voisin  '.  Nous  prions  instam- 
ment Votre  Seigneurie  de  vouloir  solliciter  cette  solution  de 
manière  qu'elle  sorte  son  effet,  selon  la  confiance  que  nous  avons 
en  Votre  Seigneurie.  Nos  seigneurs  ont  de  plus  répondu  ces 
jours  derniers  à  quelques  lettres  de  Sa  Majesté  ;  nous  avons 
remis  une  copie  de  leur  réponse  à  Thomas  Spinelli,  pour  la 
communiquer  à  Votre  Seigneurie ,  qui  saura  ainsi  que  Sa 
Majesté  exigeait  que  nous  suspendions  les  hostilités  contre  les 
Pisans,  promettant  d'en  exiger  autant  de  ceux-ci,  ce  que  nous 
étions  contents  de  faire  par  égard  pour  Sa  Majesté,  et  jusqu'ici 
nous  avons  empêché  nos  gens  de  faire  aucune  démonstration 
contre  les  Pisans.  Nonobstant  cela,  à  peine  Sa  Majesté  eut- 
elle  quitté  leur  ville,  que  les  dits  Pisans,  avec  les  Français 
qui  sont  restés  à  Pise  (quelques-uns  même  en  qualité  de  parle- 
mentaires), se  remirent  à  battre  le  pays  dans  tous  les  sens,  le 
pillant  et  le  ravageant ,  brisant  les  prisons  et  saccageant  tout 

1  Voyez  la  lettre  de  Charles  VIII  à  la  seigneurie  de  Florence ,  du 
23  juin  1495.  Desjardiks,  p.  621. 


214  LETTRES  ET  NÉGOCIATIONS 

sur  leur  passage,  de  telle  sorte  que,  pour  sauver  notre  honneur 
et  assurer  la  sécurité  des  nôtres,  nous  avons  été  forcés  de  leur 
permettre  d'user  de  représailles.  Nous  croyons  devoir  porter 
ces  faits  à  la  connaissance  de  Votre  Seigneurie,  afin  que  si  Ton 
venait  à  les  rapporter  d'une  autre  manière,  elle  puisse  nous 
justifier  et  défendre  notre  cause  en  toute  vérité. 

Nous  avons  chargé  Thomas  Spinelli,  pendant  qu'il  sera  à  la 
cour,  de  poursuivre  et  de  surveiller  nos  intérêts  jusqu'à  l'arri- 
vée de  messeigneurs  Guido-Antonio  Vespucci  et  Neri  Capponi, 
que  nous  venons  d'accréditer  comme  ambassadeurs  auprès  de 
Sa  Majesté  Très-Chrétienne,  pour  l'expédition  de  nos  affaires. 
Nous  prions  Votre  Seigneurie  d'accorder  une  pleine  foi  à  tout 
ce  que  lui  exposera  ledit  Thomas  Spinelli,  que  nous  lui  recom- 
mandons en  toute  circonstance,  comme  notre  très- cher  conci- 
toyen. 

A  monseigneur  d'Argenton  '. 

Cependant,  de  graves  événements  s'accomplissaient  au 
nord  de  l'Italie.  Le  duc  d'Orléans,  au  lieu  d'employer  à  for- 
fier  Asti,  les  renforts  que  le  duc  de  Bourbon  lui  envoyait  à 
la  prière  de  Commines  2,  les  avait  conduits  dans  le  Milanais 
pour  commencer  la  guerre  contre  Ludovic,  et  cédant  à  «une 
«  pratique  friande  3,  »  il  s'était  emparé  de  Novare  où  il  se 
vit  bientôt  assiégé  à  son  tour  par  des  forces  supérieures  aux 
siennes. 

Lorsque  Charles  VIII  arriva  à  Sarzana,  on  mit  en  délibé- 
ration, dans  le  conseil  où  se  trouvait  Commines,  s'il  fallait 
envoyer  des  hommes  d'armes  à  Gênes.  Il  fut  conclu  par  tous 
«  que  on  n'y  entendroit  point  »  et  néanmoins  on  fit  le  con- 

1  Archives  de  Florence. 

2  Mém.,  t.  II,  p.  442. 

3  Mc'm.,  t.  II,  p.  443.  Le  duc  d'Orléans  raconta  lui-même  cette  pra- 
tique à  Commines.  Mém.,  t.  II,  p.  451. 


DE  COMMINES.  215 

traire  de  ce  qui  avait  été  résolu.  «  Et  fut  le  premier  coup, 
«  dit  Commines,  que  je  ouys  parler  que  l'on  creust  qu'il  y 
«  deubst  avoir  bataille.  Je  me  esbahis  comment  il  estoit 
«  possible  que  ung  si  jeune  roy  n'avoit  quelques  bons  servi- 
«  teurs  qui  luy  osassent  avoir  dict  le  péril  en  quoy  il  se 
«  mettoit.  De  moy  il  me  sembloit  qu'il  ne  me  croyoit  point 
«  du  tout  l.  » 

Ainsi  l'armée  française  s'affaiblissait  de  plus  en  plus  à 
mesure  qu'elle  était  exposée  davantage  à  être  assaillie  dans 
un  pays  rempli  de  montagnes  et  de  défilés.  Lorsqu'elle 
arriva  au  pied  des  Apennins,  elle  ne  comptait  pas  dix  mille 
combattants,  et  les  confédérés,  au  nombre  de  trente  à  qua- 
rante mille,  se  préparaient  à  la  combattre  sous  les  ordres 
du  marquis  de  Mantoue,  qui  avait  établi  son  camp  près  de 
Fornoue. 

Le  danger  auquel  on  était  exposé,  se  révéla  à  tous  les 
yeux.  «  La  crainte,  dit  Commines,  commençoit  à  venir  aux 
«  plus  saiges 2.  »  Charles  VIII  qui  n'était  pas  loin  de  regret- 
ter d'avoir  repoussé  les  conseils  de  Commines,  exprima  le 
désir  de  l'envoyer  vers  les  Vénitiens,  en  le  faisant  accom- 
pagner d'un  officier  qui  eût  apprécié  le  nombre  des  confé- 
dérés. Commines  jugeait  la  chose  fort  périlleuse.  Néan- 
moins, sur  les  instances  de  Guillaume  Briçonnet,  qu'on 
n'appelait  plus  que  le  cardinal  de  Saint-Malo,  Commines 
adressa  un  message  à  l'un  des  provéditeurs  vénitiens  atta- 
chés à  l'armée,  qui  était,  par  une  chance  fort  heureuse, 
celui  qu'à  son  départ  de  Venise  il  avait  vu  à  Padoue  3  ;  il  lui 

1  Mém.t  t.  II,  pp.  445  et  446. 
-  Mém.,  t.  II,  p.  463. 

3  Les  provéditeurs,  dit  Commines  (t.  II,  p.  410),  accompaignent  les 
capitaines  et  les  conseillent. 


216  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

rappelait  ce  qui  s'était  alors  passé  entre  eux  et  faisait 
demander  un  sauf-conduit.  Il  reçut  pour  réponse  que  l'agres- 
sion du  duc  d'Orléans  avait  suspendu  les  pouvoirs  donnés 
pour  traiter  de  la  paix,  mais  que  l'on  conviendrait  du  lieu  et 
de  l'heure  d'une  entrevue.  Cette  réponse  arriva  le  dimanche 
soir.  «  Nul  ne  l'estima  de  ceux  qui  avoient  le  crédit,  dit 
«  Commines.  Je  craignoye  à  trop  entreprendre  et  que  on  le 
«  tinst  à  couardise,  si  j'en  pressoye  trop  ;  et  laissay  ainsi  la 
«  chose  pour  ce  soir,  combien  que  j'eusse  voulentiers  aydé 
«  à  tirer  le  roy  et  sa  compaignie  de  là,  si  j'eusse  peu,  sans 
«  péril  \  »  Vers  minuit,  le  cardinal  de  Saint-Malo,  dont  la 
tente  était  voisine  de  celle  de  Commines,  vint  lui  annoncer 
que  le  roi  était  décidé  à  se  porter  en  avant  :  ce  qui  parut  si 
imprudent  au  seigneur  d'Argenton  qu'il  ne  vit  dans  ce  pro- 
jet que  la  pensée  isolée  du  cardinal  Briçonnet,  et  il  eût  été 
convenable  que  le  roi  «  eust  assemblé  les  plus  sages  hommes 
«  et  capitaines  pour  se  conseillier  d'ung  tel  affaire  2.  » 
C'était  d'ailleurs  rompre  brusquement  la  négociation  qu'on 
avait  chargé  Commines  d'entamer  :  «  Et  me  despleut  bien, 
«  dit-il,  qu'il  falloit  prendre  ce  train;  mais  mes  affaires 
«  avoient  esté  tels  au  commencement  du  règne  de  ce  roy, 
«  que  je  n'osoye  fort  m'entremeltre,  affin  de  ne  point  faire 
«  ennemys  de  ceulx  à  qui  il  donnoit  auctorité  3.  » 

Il  était  à  peine  sept  heures  du  matin  quand  Charles  VIII 
monta  à  cheval,  tout  rayonnant,  malgré  sa  petite  taille,  de 
l'ardeur  du  combat  et  de  l'enivrement  du  triomphe  :  ce  qui 
rappela  à  Commines  les  paroles  prophétiques  de  Savonarola. 
Aussi,  lorsqu'il  entendit  le  roi  lui  dire  qu'il  le  chargeait 

1  Mém.,  t.  II,  p.  464. 

2  Mém.,  t.  II,  p.  464. 

3  Mém.,  t.  II,  p.  464. 


DE  COMMINES.  217 

d'aller  avec  le  cardinal  de  Saint-Malo  négocier  avec  les 
ennemis,  il  ne  put  s'empêcher  de  lui  répondre  :  «  Sire,  je 
«  le  ferai  volontiers,  mais  je  ne  vis  jamais  deux  si  grosses 
«  compagnies  si  près  l'une  de  l'autre,  qui  se  départissent 
«  sans  combattre  l.   » 

Commines  écrivit,  sur  l'ordre  du  roi,  une  seconde  lettre 
aux  provéditeurs  vénitiens.  Il  y  rappelait  sa  pacifique 
ambassade  de  Venise  et  s'offrait  de  nouveau  comme  média- 
teur, répétant  que  le  roi  ne  voulait  de  mal  à  personne  et  ne 
demandait  qu'à  poursuivre  sa  retraite  2. 

Les  provéditeurs,  l'un  d'eux  surtout,  se  montraient  dis- 
posés à  traiter  avec  les  Français,  mais  les  capitaines  de 
l'armée  confédérée  voulaient  combattre.  Tout  à  coup  le 
canon  se  fit  entendre,  et  Commines  qui  venait  de  dire  au 
cardinal  de  Saint-Malo  qu'il  n'était  plus  temps  «  de  s'arau- 
«  ser 3,  »  rejoignit  Charles  VIII  assez  tôt  pour  se  placer  au 
milieu  des  pensionnaires  de  la  maison  du  roi  qu'il  avait 
commandés  en  1478  à  Dijon.  Il  chargea  avec  eux  les  esca- 
drons italiens  du  marquis  de  Mantoue.  Le  soir  il  trouva  le 
roi  dans  une  métairie  remplie  de  blessés,  et  l'entendit 
raconter  son  péril  :  il  lui  prêta  même  son  manteau,  puis  il 
se  coucha  dans  une  vigne,  après  avoir  soupe  d'un  morceau 
de  pain  noir. 

Il  faut  bien  le  reconnaître,  cette  victoire  n'avait  pas  été 
décisive,  et  rien  n'assurait  à  l'armée  française  qu'elle  pour- 
rait poursuivre  sa  retraite.  «  Le  lendemain  au  matin,  raconte 
«  Commines,  me  délibéray  de  continuer  encores  nostre 
«  praticque  d'appoinctement,  tousjours  désirant  le  passage 

1  Mém.,  t.  II,  p.  466. 
-  Mém.,  t.  II,  p.  467. 
5  Mém.,  t.  II,  p.  471. 


218  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

«  du  roy  en  seureté  l.  »  Il  envoya  en  effet  un  trompette 
chargé  de  proposer  de  nouvelles  négociations.  On  lui  fit 
parvenir  un  sauf-conduit  pour  parlementer  à  mi-chemin  des 
deux  armées.  Bien  que  cela  parût  à  Commines  d'une  exé- 
cution à  peu  près  impossible,  il  ne  fit  aucune  objection  :  «  Je 
«  ne  vouloye,  dit-il,  riens  rompre,  ne  faire  difficile  2.  » 

On  lit  dans  une  lettre  écrite  du  camp  français  le  7  juil- 
let 1495,  c'est-à-dire  le  lendemain  de  la  bataille  de  For- 
moue  : 

«  Le  marquis  de  Mantoue  et  le  comte  de  Galéas  doivent  ce 
«  jourd'hui  venir  parler  au  roy  pour  trouver  moyen  de  faire 
«  quelque  traictié  de  paix,  et  ont  envoyé  quérir  leur  sauf- 
«  conduit  pour  y  venir.  Et  sont  ordonnés,  pour  les  ouyr, 
«  messeigneurs  de  Saint-Malo,  mareschal  de  Gyé,  Pyennes  et 
«  d'Argenton  3.  » 

Il  avait  été  convenu  que  les  plénipotentiaires  des  deux 
armées  se  rencontreraient  sur  les  bords  du  Taro.  Un  orage 
en  avait  enflé  les  eaux,  et  les  plénipotentiaires  français  esti- 
ez mant  leurs  personnes,  »  engageaient  Commines  à  passer 
sans  eux  sur  l'autre  rive,  «  sans  lui  dire  ce  qu'il  avoit  à 
«  faire,  ne  à  dire  4.  »  Il  franchit  donc  le  Taro.  «  Il  me  sem- 
«  bloit,  rapporte-t-il,  que  si  je  ne  faisoye  rien,  au  moins  je 
«  m'acquiteroie  vers  ceulx  qui  estoient  assamblés  par  mon 
«  moyen.  »  Il  leur  déclara,  en  effet,  que  seul  il  ne  pouvait 
faire  aucune  ouverture,  et  lorsqu'un  héraut  français  vint 
lui  annoncer  qu'on  l'autorisait   «  à   ouvrir   ce   qu'il  vou- 

1  Mém.,  t.  II,  p.  484. 

2  Mém.,  t.  II,  p.  485. 

3  Lettre  de  Jacques  de  Thenray,  publiée  par  M.  de  la  Pilorgerie, 
Campagne  de  Charles  VIII  en  Italie,  p.  350. 

*  Mém.,  t.  II,  p.  486. 


DE  COMMINES.  219 

«  droit,  »  il  persista  dans  le  même  langage,  et  ne  voulut 
rien  faire  en  l'absence  du  cardinal  de  Saint-Malo  et  du 
maréchal  de  Gyé  :  «  car  ils  savoient  du  vouloir  du  roy  plus 
«  que  moy,  tant  pour  en  estre  plus  prochains  que  pour 
«  avoir  parlé  à  luy  à  l'oreille  à  nostre  partement;  mais  de 
«  son  affaire  présent  j'en  sçavoie  autant  que  eulx  pour 
«  lors  •.  » 

Commines ,  qui  désirait  fort  la  paix  et  qui  comprenait 
sans  doute  qu'il  était  bon,  en  toute  hypothèse,  de  gagner 
du  temps  en  pourparlers,  se  montra  très- gracieux  vis-à-vis 
des  confédérés,  à  tel  point  que  le  marquis  de  Mantoue  lui 
ayant  demandé  si  le  roi  l'aurait  fait  mettre  à  mort  dans  le 
cas  où  il  se  serait  emparé  de  lui ,  Commines  répondit  que 
le  roi  lui  eût  fait,  au  contraire,  s'il  en  eût  été  ainsi,  le  plus 
bienveillant  accueil.  La  conférence  se  borna  là,  et  Com- 
mines retourna  près  du  roi. 

Rien  ne  fut  décidé  dans  le  conseil  qui  s'assembla  aussi- 
tôt. Charles  VIII  parla  de  nouveau  à  l'oreille  du  cardinal 
de  Saint-Malo  et  chargea  Commines  de  retourner  près 
des  confédérés  pour  entendre  ce  qu'ils  auraient  à  dire. 
Or,  comme  le  remarque  Commines,  c'était  au  roi  de  France 
qui  avait  provoqué  cette  conférence,  qu'il  appartenait  de 
faire  les  premières  propositions,  et  le  cardinal  eut  soin 
d'ajouter  qu'on  ne  pouvait  rien  conclure.  «  Je  n'avoye 
«  garde  de  riens  conclure,  ajoute  Commines,  car  on  ne 
«  me  disoit  riens.  »  Cependant,  espérant  bien  «  ne  rien 
«  gaster  »  et  devoir  peut-être  au  hasard  quelques  paroles 
«  de  seurté,  »  il  se  dirigea  de  nouveau  vers  le  Taro, 
mais  déjà  la  nuit  approchait  et  il  rencontra  un  trompette 

1  Mém.,  t.  II,  p.  486. 


220  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

italien  chargé  de  l'engager  à  ne  pas  aller  plus  loin,  parce 
que  le  guet  était  confié  à  ces  cruels  Estradiotes  qui  cou- 
paient les  têtes  de  leurs  ennemis  et  qui  se  faisaient  payer 
chez  les  chrétiens  le  même  salaire  que  chez  les  Infidèles. 

A  son  retour,  Commines  remarqua  «  d'autres  conseils  en 
«  l'oreille  qui  le  firent  doubter,  »  et  lorsqu'un  peu  après 
minuit,  il  entra  dans  l'appartement  du  roi,  il  y  trouva  les 
chambellans  en  équipage  de  guerre,  qui  lui  annoncèrent  que 
le  roi  continuait  son  voyage  et  qu'on  le  laisserait  en  arrière 
pour  tenir  le  parlement  :  «  dont  je  m'excusay,  ajoute  Com- 
«  mines,  disant  que  je  ne  me  vouloye  point  faire  tuer  à  mon 
«  escient  et  que  je  ne  seroye  point  des  derniers  à  cheval !,  » 

Une  heure  avant  le  jour,  l'armée  française  se  mit  en 
marche  ;  à  huit  heures,  les  plénipotentiaires  italiens  atten- 
daient inutilement  sur  la  rive  du  Taro;  à  midi,  ils  ne 
savaient  pas  encore  le  départ  des  Français  qui  gagnaient 
les  plaines  de  la  Lombardie.  Commines  ajoute  que  si  les 
confédérés  ne  poursuivirent  pas  les  Français,  ce  fut  parce 
que  les  provéditeurs  vénitiens  s'y  opposèrent. 

L'armée  française  n'avait  plus  rien  à  craindre,  mais  ses 
souffrances  n'étaient  pas  à  leur  terme.  Commines ,  qui 
n'était  pas,  comme  il  l'observe,  des  plus  malheureux,  était 
réduit  à  porter  lui-même  dans  ses  bras  le  fourrage  de  son 
cheval,  et  pendant  deux  jours,  il  n'eut  pour  toute  nourri- 
ture que  du  mauvais  pain.  C'était  le  plus  pénible  voyage 
qu'il  eût  fait  de  sa  vie,  et  il  en  avait  connu  «  de  bien  aspres  » 
du  temps  du  duc  Charles  de  Bourgogne. 

On  arriva  enfin  à  Asti,  et  on  n'y  apprit  que  des  nouvelles 
inquiétantes.   La   position   du   duc    d'Orléans,   assiégé  à 

1  Mém^t.U,  p,  488. 


DE  COMMINES.  221 

Novare,  devenait  de  plus  en  plus  critique.  Commines,  pour 
soutenir  son  courage,  lui  avait  fait  savoir  que  des  négocia- 
tions étaient  entamées  avec  le  duc  de  Milan,  principalement 
par  la  médiation  du  duc  de  Ferrare,  et  que  la  duchesse 
douairière  de  Savoie  interposait,  dans  ce  but,  son  active 
médiation.  «Je  m'en  mesloye  aussi l,  »  dit  Commines,  et,  en 
effet,  les  confédérés  lui  avaient  envoyé  un  sauf-conduit, 
car  ils  ne  désiraient  pas  moins,  assure-t-il,  le  voir  chargé 
du  soin  de  ces  négociations. 

Cela  était  vrai  peut-être  pour  le  duc  de  Milan  qui  sem- 
blait convaincu  que  Charles  VIII  était  peu  favorable  aux 
prétentions  du  duc  d'Orléans,  «  qu'il  ne  désiroit  point  fort 
«  de  veoir  si  grant 2  »  et  qui  savait  bien  que  Commines  ne 
les  seconderait  pas  davantage.  Quant  aux  Vénitiens,  depuis 
l'ambassade  de  Commines  à  Venise  et  plus  encore  depuis 
la  fallacieuse  négociation  des  bords  du  Taro,  ils  éprouvaient 
un  profond  sentiment  de  méfiance. 

Ce  fut  dans  ces  circonstances  que  le  Sénat  de  Venise 
transmit  à  ses  provéditeurs  les  instructions  suivantes  : 

De  quelque  pratique  que  l'on  use,  soyez  sur  vos  gardes  à 
toute  heure,  jour  et  nuit,  sans  relâche,  en  tout  ce  qui  se 
rapporte  aux  propositions  qu'on  vous  fera,  car  nous  connais- 
sons assez  les  artifices  et  l'astuce  accoutumée  des  Français. 
Pour  arriver  à  ce  qui  concerne  personnellement  monseigneur 
d'Argenton,  il  vous  a,  dites-vous,  demandé  un  sauf-conduit  de 
quatre  jours  pour  venir  dans  votre  camp,  accompagné  de  qua- 
rante cavaliers,  afin  de  traiter  d'un  accord  avec  vous.  Nous 
apprenons  par  la  voie  de  Milan  que  ce  sauf-conduit  lui  est  déjà 
délivré.  Aussi  vous  dirons-nous  là  dessus  notre  sentiment.  Nous 

1  Mém.yt,  II,  p.  501. 

2  Mém.,  t.  II,  p.  493. 


222  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

connaissons  ledit  seigneur  d'Argenton  pour  un  homme  aussi 
habile  et  aussi  sagaee  que  possible,  ainsi  que  nous  avons  pu  nous 
en  convaincre  pendant  son  séjour  dans  notre  ville.  Vous  avez  pu 
vous  en  faire  vous-mêmes  une  idée  par  diverses  ouvertures 
insidieuses  qu'il  vous  a  faites  avant  et  après  la  rencontre  des 
armées.  Le  nombre  des  cavaliers  qu'il  amène  et  sa  liaison 
intime  avec  le  duc  d'Orléans,  nous  font  tenir  pour  indubitable 
que  sa  visite  ne  peut  avoir  qu'une  fin  mauvaise  et  dangereuse 
et  qu'elle  cache  quelque  pernicieux  dessein  *.  Nous  aimerions 
mieux  qu'on  ne  l'eût  point  reçu,  mais  la  chose  étant  probable- 
ment faite  à  cette  heure,  nous  vous  recommandons  que  sous 
aucun  prétexte  vous  ne  le  laissiez  s'arrêter  au  milieu  de  notre 
armée,  mais  qu'il  soit  congédié  immédiatement  avec  toute  sa 
suite,  de  telle  sorte  que  personne  d'entre  eux  ne  demeure  en 
arrière  :  on  les  accompagnera  de  près  afin  qu'ils  ne  puissent 
s'entretenir,  ni  tenter  aucune  pratique  avec  qui  que  ce  soit,  et 
afin  surtout  que  nul  d'entre  eux  ne  puisse  pénétrer,  ni  envoyer 
de  message  à  Novare,  par  quelque  moyen  que  ce  soit.  Vous  nous 
transmettrez  en  toute  hâte  le  résumé  des  ouvertures  qu'il  aura 
pu  vous  faire,  pour  que  nous  puissions  sur  ce  point  vous  exprimer 
notre  avis  et  nos  intentions.  En  attendant,  pressez  de  plus  en 

1  Per  descender  ad  la  particularità  de  monsignor  de  Argenton,  qualo 
ne  scrivete  haver  rechiesto  salvo  conducto  per  zorni  quattro  de  poter 
venir  in  questo  campe-  cum  cavalli  40  per  praticar  qualche  accordo,  et 
per  la  via  de  Milano  sentimo  talo  salvo  conducto  esser  li  stà  concesso  : 
etiam  circa  questo  ve  direrao  el  sentiraento  nostro  :  cognoscendo  la  qua- 
lité de  la  persoua  de  dicto  monsignor  d'Argenton  versutissima  et  saga- 
cissima  quanto  exprimer  se  posse,  com  ben  l'havemo  cognossuto  nel 
tempo  le  stado  in  questa  nostra  cita,  et  anche  per  diverse  sue  frau do- 
lente rechieste  a  vuy  facte,  et  avanti  et  dapoi  el  congresso  de  li  exerciti, 
lo  havette  etiam  vui  possuto  ben  comprehender.  Et  similiter  per  el 
numéro  di  cavalli  el  mena  cum  si,  et  per  la  affectione  incomparabile 
luy  ha  al  signor  duca  de  Orliens,  nui  teguimo  indubitamente,  che  la 
venuta  sua  non  possi  esser  nisi  ad  cativo  et  periculosissimo  fine  et  cum 
qualche  pernitiosa  pensata. 


DE  COMMINES.  223 

plus  le  siège  de  Novare  et  veillez  à  ce  que,  par  aucune  voie, 
l'on  ne  puisse  ravitailler  cette  ville  '. 

Commines  avait  tracé  des  règles  semblables  sur  les  pré- 
cautions à  observer  vis-à-vis  des  ambassadeurs,  pour  les- 
quels il  y  a  «  matière  de  suspection2.  »  Il  avait  lui-même 
écrit  qu'en  ce  cas  il  fallait  «  tost  despêcher  et  faire  faire 
«  bon  guet.  »  Il  ne  pouvait  pas  se  plaindre  que  l'on  vît 
dans  sa  mission  «  des  communications  dangereuses  3.  » 

Quoi  qu'il  en  fût,  Commines  ne  profita  pas  du  sauf-con- 
duit qu'on  lui  avait  adressé,  et  ce  ne  fut  pas  du  côté  des 
Vénitiens  que  vinrent  les  obstacles.  «  Comme  les  envieulx 
«  sont  entre  gens  de  cour,  »  le  cardinal  Briçonnet  s'op- 
posa à  ce  que  Commines  fût  investi  d'une  si  haute  mission 4, 
et  celui-ci  se  vit  réduit  à  y  renoncer,  comme  il  l'écrivait 
lui-même  le  24  juillet  au  marquis  deMantoue  : 

Monseigneur,  je  me  recommande  à  votre  bonne  grâce  tant 
comme  je  puis,  J'ay  receu  le  sauf-conduit  qu'il  vous  a  pieu  m'en- 
voier  par  ce  porteur,  votre  trompette,  lequel  a  esté  veu  par  le 
roy  en  son  conseil  ;  mais  son  plaisir  n'a  pas  esté  que  j'allasse 
jusques  en  votre  ost.  Mais  s'il  vous  plaist  vous  trouver  ou  envoïer 
quelques  gens  en  une  ville  neutre,  comme  de  madame  de  Savoye 
ou  de  madame  la  marquise,  le  roy  y  envoiera  moy  ou  autres  ;  ou 
si  vous  aymez  mieulx  envoïer  quelc'un  jusques  devers  ledit  sei- 
gneur, il  envoieroit  devers  vous,  en  votre  camp,  et  ceste 
voye  là  me  sambleroit  la  meilleure.  Il  me  despleut  bien  que  je 
ne  me  peus  trouver  sur  le  bort  de  la  rivière,  comme  j'avois  dit, 

1  Archives  de  Venise. 

2  Mém.,  1. 1,  p.  264. 

3  Mém.,  t.  I,  p.  82. 

*  Le  cardinal  rompit  que  je  ne  m'en  meslasse  point.  Mém.,  t.  II, 
p.  501. 


224  LETTRES  ET  NÉGOCIATIONS 

le  soir  dont  partismes  le  matin  d'auprès  de  vous  ;  mais  j'en  feis 
mon  excuse  à  votre  autre  trompette  que  vous  eustes  en  ceste  ville 
et  lui  dis  davantage  le  désir  que  j'avois  de  servir  en  la  pacifica- 
tion de  ses  différens  aussy  avant  que  ma  puissance  se  peut  esten- 
dre.  Et  s'il  vous  plaist  m'emploïer  en  riens,  me  trouverez  tous- 
jours  prest  à  vous  faire  service.  Priant  à  Dieu,  monseigneur, 
qu'il  vous  doint  bonne  vie  et  longue. 

Escript  en  Ast,  le  XXIIir"  jour  de  juillet. 

Le  roy  vous  respond  ;ï  vos  lettres. 

Votre  humble  serviteur, 
Phelippe   de  Commynes. 

A  mon  très-honoré  et  dotiUé  seigneur,  monseigneur  le  marquis 
de  Mantoue,  gouverneur  général  des  gens  d'armes  de  la  seigneu- 
rie de  Venise  *. 

Cependant  la  mauvaise  saison  approchait,  l'armée  de 
Charles  VIII  et  la  garnison  de  Novare  souffraient  de  plus 
en  plus,  et  les  choses  en  arrivèrent  à  ce  point  que  Com- 
mines  crut  devoir  exposer  à  Charles  VIII  toute  la  gravité 
de  la  situation.  «  Je  m'aventuray,  dit-il  lui-même,  de  dire 
«  au  roy  qu'il  me  sembloit  qu'il  vouloit  mettre  sa  personne 
«  et  Estât  en  grand  hasard  pour  peu  d'occasion,  qu'il  ne 
«  devoit  point  laisser  à  prendre  quelque  honneste  appoinc- 
«  tement  pour  ces  paroles  que  on  disoit  qu'il  ne  debvoit 
«  point  commencer,  et  que  s'il  vouloit  je  le  feroye  bien  par- 
ce 1er  en  sorte  que  l'honneur  des  deux  costés  y  seroit  bien 
«  gardé  2.  »  Le  roi  renvoya  Commines  au  cardinal  de  Saint- 
Malo  qui  voulait  la  guerre  ;  mais  Commines,  secondé  par  le 
seigneur  de  la  Trémoïlle,  insista,  et  le  cardinal  déclarant 
que  c'était  à  lui  qu'il  appartenait,  en  sa  qualité  d'homme 

1   Archives  de  Venise  (trad.). 
*  Mém.,  t.  II,  p.  511. 


DE  GOMMINES.  223 

d'église,  d'ouvrir  les  négociations,  il  répondit  qu'à  défaut 
du  cardinal,  il  les  aborderait  lui-même. 

Tel  est  le  récit  de  Commines  ;  mais  de  même  qu'au  com- 
mencement de  la  guerre  il  entretenait  des  relations  avec 
les  Florentins,  à  l'insu  du  roi,  pour  s'efforcer  de  l'arrêter 
dès  son  début,  il  y  a  tout  lieu  de  croire  que  cette  fois  aussi, 
il  adressa  de  son  propre  mouvement  et  sans  y  être  autorisé, 
des  communications  secrètes  afin  de  rétablir  la  paix  qu'il 
considérait  comme  pouvant  seule  sauver  le  roi  et  les  siens. 
Charles  VIII  venait  de  l'envoyer  à  Casai,  où  la  marquise  de 
Montferrat  était  morte,  laissant  après  elle  deux  fils  sur  les- 
quels avait  mis  la  main  un  de  ses  oncles,  le  grec  Constan- 
tin, dont  Commines  à  Venise  avait  voulu  faire  un  roi  de 
Macédoine.  Bien  que  Constantin  ne  fût  pas  l'un  des  parents 
les  plus  proches  des  jeunes  marquis  de  Montferrat,  Com- 
mines déclara  au  nom  de  Charles  VIII  lui  en  remettre  la 
tutelle,  et  d'autre  part,  il  est  permis  de  l'ajouter,  Constan- 
tin, favorisé  dans  son  ambition,  s'engagea  à  seconder  tous 
les  projets  de  Commines  :  ce  qu'il  fit  en  adressant  aussitôt 
aux  Milanais  et  aux  Vénitiens  un  message  où  il  leur  faisait 
part,  avec  toutes  les  réserves  dictées  par  la  prudence,  du 
désir  de  négocier  qu'avait  exprimé  le  seigneur  d'Argenton. 

Le  12  septembre  1495,  Ludovic  Sforza  remit  les  instruc- 
tions suivantes  à  Jules  Cattanei  en  le  chargeant  de  se  rendre 
à  Casai  : 

Jules,  ayant  vu  le  post-scriptum  inséré  dans  la  lettre  de  l'il- 
lustre seigneur  Constantin,  dont  vous  connaissez  le  contenu, 
nous  voulons  que  vous  vous  rendiez  secrètement  à  Casai  et  que 
vous  vous  présentiez  audit  seigneur  Constantin,  de  telle  sorte 
que  lui  et  son  messager  qui  vous  accompagnera,  soient  seuls 
instruits  de  votre  arrivée.  Vous  lui  offrirez  d'abord  nos  saluta- 

COMMINES.  —  11.  io 


22G  LETTRES  ET  NÉGOCIATIONS 

tions  et  nos  remerciements  de  la  communication  qu'il  nous  a 
faite,  en  vous  servant  des  termes  qui  vous  paraîtront  les  plus  con- 
venables. Vous  lui  expliquerez  la  cause  de  votre  voyage  qui  a  été 
amené  uniquement  par  les  paroles  dont,  à  ce  qu'il  nous  a  écrit, 
s'est  servi  le  seigneur  d'Argenton ,  et  qui  a  pour  but  de  vous 
entretenir  avec  lui  comme  il  en  a  témoigné  le  désir;  et  si  le 
seigneur  Constantin  vous  procure  le  moyen  de  rencontrer  mon- 
seigneur d'Argenton,  lorsque  vous  serez  avec  lui,  vous  le  saluerez 
en  notre  nom  et  vous  le  remercierez  de  l'affection  qu'il  témoigne 
à  notre  égard  ;  vous  lui  ferez  connaître  que  le  seul  motif  de  votre 
voyage  est  de  vous  entretenir  avec  lui ,  comme  il  en  a  exprimé 
le  désir,  et  vous  lui  ferez  entendre  que  nous  aimerons  aussi  tou- 
jours ceux  qui  se  montrent  de  bonne  volonté  vis-à-vis  de  nous, 
et  que  naturellement  nous  sommes  porté  à  la  paix  avec  tout  le 
monde,  mais  surtout  avec  ceux  que  nous  avons  de  tout  temps  le 
plus  aimés.  A  ce  sujet,  vous  chercherez  à  apprendre  s'il  agit  avec 
sincérité,  vérité  et  loyauté,  et  vous  nous  ferez  savoir  s'il  compte 
venir  ici  avec  vous,  ou  bien  nous  écrire  dans  le  cas  où  il  préfé- 
rerait que  vous  restassiez  là  secrètement;  et  vous  aurez  soin 
d'user  de  tels  moyens  qui  ne  vous  engagent  en  rien  jusqu'à  ce 
que  vous  ayez  reçu  une  nouvelle  lettre  de  nous  '. 

Commines,  dans  ses  Mémoires,  a  soin  de  passer  sous 
silence  ce  que  son  initiative  avait  d'irrégulier  et  de  mysté- 
rieux ;  il  ne  parle  même  point  des  ouvertures  qu'il  fît  faire 
au  duc  de  Milan  et  se  borne  à  raconter  qu'il  était  depuis 
trois  jours  à  Casai,  lorsqu'y  arriva,  par  une  heureuse  et 
fortuite  coïncidence,  un  maître  d'hôtel  du  duc  de  Mantoue, 
capitaine  général  des  Vénitiens,  et  que  ce  fut  ainsi  que  s'ou- 
vrirent les  négociations.  «  Celluy-là  et  moy,  dit-il,  entrasmes 

«  en  parolles  d'appoincter  les  deux  osts  sans  combatre... 

«  Je  lui  disoye  que  moy  et  luy,  comme  médiateurs,  com- 

1  Archives  de  Milan  (tratl.). 


DE  COMMISES.  2-27 

«  mencerions,  s'il  vouloit l.  »  Eu  effet,  il  adressa  des  lettres 
dictées  par  la  même  pensée  aux  provéditeurs  vénitiens.  «  Je 
«  avo-ye  occasion,  ajoute-t-il,  de  continuer  l'office  de  bon 
«  médiateur,  car  ainsi  l'avoye  conclud  au  partir  de 
«  Venise  2.  » 

Commines,  revenu  près  de  Charles  VIII,  lui  présenta  un 
comte  Boschetto,  probablement  le  même  condottiere  qu'on 
l'avait  accusé,  quelques  mois  auparavant,  de  vouloir  gagner* 
et  qui,  par  sa  double  influence  à  Milan  et  à  Ferrare,  pou- 
vait être  utile  aux  Français.  On  examina  de  nouveau  dans 
3e  conseil  si,  comme  le  demandait  Commines,  on  accorde- 
rait un  sauf-conduit  aux  envoyés  de  la  Ligue.  Les  gens 
d'église,  à  ce  que  rapporte  Commines,  continuaient  à  vou- 
loir la  bataille  où  ils  ne  se  fussent  point  trouvés  3.  Quant  à 
lui,  il  insista  sur  la  faiblesse  de  l'armée,  sur  la  famine  dont 
elle  était  menacée,  sur  le  devoir  de  tous  de  placer  au-dessus 
d'intérêts  particuliers  l'intérêt  général  de  la  France.  Le 
sauf-conduit  fut  accordé,  l'opinion  de  Commines  prévalut  et 
le  roi  lui  ordonna  de  se  rendre  au  camp  ennemi  «  car  il  ne 
«  vouloit  riens  rompre  4.  » 

Des  conférences  s'ouvrirent.  Elles  eurent  lieu  près  de 
Camerano  et  elles  se  continuèrent  au  camp  des  confédérés, 
où  Commines  se  rendit  avec  le  maréchal  de  Gyé  et  le  sei- 
gneur de  Piennes.  Dès  le  premier  jour,  il  obtint  un  résultat 
important,  car  il  sauva  la  garnison  de  Novare.  Les  ambas- 
sadeurs milanais  résumèrent  cette  importante  convention 
dans  les  termes  que  nous  allons  reproduire  : 

1  Mém.,  t.  II,  pp.  512  et  514. 
-  Mém.,  t.  II,  p.  515. 

3  Mém.,  t.  II,  p.  517. 

4  Mém.,  t.  II,  p.  519. 


228  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Les  ambassadeurs  français,  monseigneur  le  maréchal  de  Gyé, 
monseigneur  de  Piennes  et  monseigneur  d'Argenton,  ayant 
déclaré  dès  le  début  de  leurs  ouvertures,  au  nom  de  Sa  Majesté 
Très-Chrétienne,  qu'avant  d'aborder  les  questions  particulières 
ils  avaient  à  demander  qu'on  laissât  le  duc  d'Orléans  sortir  de 
Novare  et  se  rendre  auprès  de  Sa  Majesté,  on  n'a  pas  voulu  dis- 
cuter l'évacuation  de  Novare  avant  d'en  avoir  parlé  au  duc,  et 
monseigneur  le  duc  de  Milan  a  répondu  qu'il  entend  traiter  avec 
Sa  Majesté  et  non  avec  le  duc  d'Orléans,  qui  lui  a  enlevé  Novare 
avec  ses  gens  et  son  argent. 

Enfin  on  répondit  pour  conclure,  qu'afin  d'être  agréables  au 
Roi  Très-Chrétien,  monseigneur  le  duc  de  Milan  et  monseigneur 
le  marquis  de  Mantoue  permettraient  au  duc  d'Orléans  de  rejoin- 
dre Sa  Majesté,  à  condition  que  si  la  paix  n'avait  pas  lieu,  ledit 
duc  d'Orléans  aurait,  si  tel  était  le  bon  plaisir  du  duc  et  du  mar- 
quis de  Mantoue,  à  revenir  à  Novare  avec  le  même  nombre  de 
serviteurs  qui  l'auraient  accompagné  à  sa  sortie  et  point  davan- 
tage. Le  duc  d'Orléans  aura  à  fournir  la  liste  de  ses  gens  avant 
de  sortir,  et  ils  seront  comptés  par  quelqu'un  des  nôtres. 

Ledit  ambassadeur  ayant  demandé  des  sûretés  pendant  le 
voyage  dudit  duc  d'Orléans,  pour  sa  sauvegarde,  lesdits  sei- 
gneurs ont  consenti  que  le  seigneur  marquis  se  porterait  à  l'en- 
droit de  la  première  conférence  des  seigneurs  français  avec  Sa 
Seigneurie,  où  se  rendrait  en  même  temps  un  desdits  ambassa- 
deurs français,  et  qu'il  y  resterait  pour  protéger  le  duc  d'Orléans. 
Le  duc  de  Milan  enverra  chercher  par  un  des  siens  ledit  duc 
d'Orléans  à  Novare,  qui  se  rendra  suivi  d'un  des  ambassadeurs 
français  et  des  gens  désignés  pour  sa  suite,  jusqu'à  l'endroit  où 
se  trouvera  le  marquis  de  Mantoue.  Lorsque  le  duc  d'Orléans  y 
sera  arrivé,  le  marquis  retournera  au  camp  avec  les  ambassa- 
deurs français  et  ceux  de  nos  gens  qui  les  auront  accompagnés; 
et  le  duc  d'Orléans  avec  les  siens  ira  rejoindre  Sa  Majesté  *. 

Ce  qui  contribua  le  plus  à  ce  résultat  inespéré,  ce  fut  le 

1  Archives  »le  Milan  (20  septembre  1495). 


DE  COMMUNES.  -229 

bruit  que  le  bailli  de  Dijon  s'avançait  vers  Verceil,  avec 
vingt  raille  Suisses  recrutés  à  la  hâte,  pour  délivrer  la  gar- 
nison de  Novare,  et  le  duc  d'Orléans  qui  les  attendait  impa- 
tiemment, eût  sans  doute,  quelques  jours  plus  tard,  refusé 
d'évacuer  la  forteresse  qu'il  avait  conquise. 

Cependant  les  souffrances  des  assiégés  étaient  devenues 
si  vives  qu'il  était  impossible  de  les  prolonger.  Un  tiers  était 
mort,  surtout  par  la  famine,  car  ils  avaient  été  réduits  à 
manger  tous  leurs  chevaux.  Beaucoup  sortirent  de  Novare, 
firent  quelques  pas  et  expirèrent  sur  les  routes  sans  pou- 
voir aller  plus  loin.  Commines  en  vit  plusieurs  étendus 
dans  une  vigne  et  frappés  d'épuisement.  Il  leur  fit  donner 
de  la  soupe  :  «  J'en  sauvay  bien ,  dit-il ,  cinquante  pour 
«  un  escu.  »  A  Verceil,  il  en  mourut  encore  un  grand 
nombre  dans  les  rues  et  jusque  sur  les  fumiers  de  la  ville  l. 

Ce  triste  spectacle  confirma  Commines  dans  sa  profonde 
conviction  qu'il  était  indispensable  et  urgent  de  conclure  la 
paix. 

Dès  le  24  septembre,  l'archevêque  de  Rouen  2,  le  maré- 
chal de  Gyé,  le  seigneur  d'Argenton  et  le  président  de  Paris 
avaient  indiqué,  comme  bases  du  traité,  les  points  sui- 
vants : 

1°  Remise  de  la  citadelle  de  Gênes  entre  les  mains  du 
duc  de  Ferrare,  qui  s'engagera,  pendant  deux  ans,  à  la 
délivrer  aux  Français  si  le  duc  de  Milan  leur  contestait  le 
droit  d'y  armer  et  désarmer.  Engagement  semblable  pen- 
dant dix  ans,  des  Anciens  qui,  dans  la  même  hypothèse,  se 

1  Mém.,  t.  II,  p.  522.  Voyez  le  récit  de  M.  de  la  Pilorgerie,  Cam- 
pagne de  Charles  VIII,  p.  382. 
*  Georges  d'Amboise. 


230  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

mettront  en  l'obéissance  du  roi;  confirmation,  pour  le  reste, 
du  fief  de  Gênes  au  duc  de  Milan  ;  promesse  par  les  ambas- 
sadeurs français,  au  nom  du  roi,  que  les  armements  qui  se 
feront  à  Gênes,  ne  seront  dirigés  ni  eontre  les  gouverneurs 
de  cette  ville,  ni  contre  le  duc  de  Milan  ;  mais  les  Génois 
fourniront  aux  Français  les  navires  dont  ils  auront  besoin  ; 

2°  Engagement  du  duc  de  Milan  et  de  la  seigneurie  de 
Venise  de  n'aider  en  aucune  manière  le  roi  Alphonse  et  le 
roi  Ferdinand,  de  retirer  les  hommes  d'armes  qu'ils  auraient 
pu  leur  prêter  et  d'abandonner  tous  les  territoires  du 
royaume  de  Naples  qu'ils  auraient  occupés  ; 

3°  Engagement  du  duc  de  Milan  et  de  la  seigneurie  de 
Venise  de  publier  un  ban  pour  annoncer  que  quiconque 
prendrait  les  armes  contre  le  roi  Très-Chrétien  ou  pour 
envahir  le  royaume  de  Naples,  serait  puni;  indemnités  pour 
certaines  personnes  dont  les  noms  seront  indiqués  x. 

Tous  les  plénipotentiaires  se  réunirent  en  une  assemblée 
solennelle  pour  s'occuper  du  rétablissement  de  la  paix.  Le 
duc  et  la  duchesse  de  Milan  s'y  rendirent,  et  comme  Com- 
mines  ne  savait  pas  la  langue  de  Tite-Live  et  parlait  assez 
mal,  à  ce  qu'il  nous  apprend,  celle  de  Guichardin  et  de 
Machiavel,  ce  fut  le  président  du  parlement  de  Paris,  Jean 
de  Gannay,  qui  fut  chargé  de  prononcer  de  doctes  harangues 
en  latin.  Cependant  la  vivacité  française  éclatait  souvent,  et 
lorsque  les  envoyés  de  Charles  VIII  prenaient  la  parole  tous 
à  la  fois,  le  duc  de  Milan  ne  manquait  pas  de  dire  :  «  Ho, 
«  ung  à  ung 2.  » 

Toutefois,  en  dehors  des  discours  latins  du  président  de 

1  Archives  de  Milan. 
?  Mém.,  t.  II,  p.  520. 


DE  COMMINES.  SM 

Paris,  il  y  avait  des  raisonnements  qui  persuadaient  mieux 
Ludovic  Sforza,  qui  probablement  n'avait  jamais  étudié  les 
écrivains  de  l'ancienne  Rome.  Ces  arguments  qui  ne  se 
produisaient  point  dans  les  séances  publiques,  mais  qu'on 
faisait  répéter  tout  bas  par  le  comte  Boschetto  ou  par  d'au- 
tres, c'était  au  seigneur  d'Argenton  qu'il  appartenait  de  les 
faire  prévaloir.  Il  fallait  avant  tout  séparer  les  confédérés 
et  opposer  les  intérêts  du  duc  de  Milan  à  ceux  de  la  sei- 
gneurie de  Venise.  Grâce  à  l'habileté  de  Commines,  on  y 
parvint,  et  une  clause  secrète  porta  que  si  les  Vénitiens 
n'adhéraient  pas  au  traité  et  si  Charles  VIII  leur  faisait  la 
guerre  avec  l'aide  de  Ludovic,  celui-ci  garderait  exclusive- 
ment toutes  les  conquêtes  que  les  Français  enlèveraient  aux 
Vénitiens. 

Tous  les  points  auxquels  tenaient  les  ambassadeurs  fran- 
çais furent  donc  admis,  et  le  10  octobre  1495  fut  signé  un 
traité  de  paix  et  d'alliance  entre  le  roi  de  France  et  le  duc 
de  Milan,  où  le  seigneur  d'Argenton  figure  à  juste  titre,  au 
premier  rang  après  le  maréchal  de  Gyè,  entre  les  plénipo- 
tentiaires de  Charles  VIII.  Les  Vénitiens  n'y  étaient  point 
intervenus;  mais  on  avait  stipulé  un  délai  de  deux  mois 
pour  qu'ils  pussent  y  adhérer  *.' 

Charles  VIII,  voulant  consolider  la  paix  qu'il  venait  de 
conclure  avec  le  duc  de  Milan,  lui  fit  offrir  par  Commines 
une  entrevue  ;  mais  Ludovic  Sforza  la  repoussa,  prétendant 
que  déjà,  à  Pavie,  au  commencement  de  l'expédition,  les 
Français  avaient  voulu  s'emparer  de  sa  personne,  et  qu'en 
ce  moment  le  cardinal  de  Saint-Malo  et  le  comte  de  Ligny 

1  Godefroy,  Hist.  de  Charles  VIII,  pr.  p.  722;  Recueildes  ordonn., 
t.  XX,  p.  485;  Campagne  de  Charles  VIII,  par  M.  pe  la  Pilokgekie, 

p.  384. 


232  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

tenaient  encore  des  propos  qui  devaient  l'engager  à  une 
grande  prudence.  Il  alla  jusqu'à  dire  qu'il  ne  se  croirait  en 
sûreté  que  si  l'entrevue  avait  lieu  sur  un  pont  séparé  par 
une  forte  barrière  \ 

Le  refus  du  duc  de  Milan,  si  blessant  pour  l'honneur 
français,  irrita  fort  les  conseillers  de  Charles  VIII.  Com- 
mines  presque  seul  soutenait  le  parti  de  Ludovic  Sforza  et 
continuait  à  lui  adresser  des  messages  confidentiels  sim- 
plement signés  :  PMlip])e;  mais  autour  de  lui  la  plupart 
des  courtisans  répétaient  que  c'était  une  grande  faute  que 
d'avoir  traité  avec  un  homme  menteur  et  perfide  comme 
Ludovic  Sforza,  au  lieu  de  chercher  avant  tout  à  se  rap- 
procher des  Vénitiens.  Peut-être  reprochait-on  à  Commines 
d'avoir  écouté  à  la  fois  ses  intérêts  en  faveur  de  Milan  et 
ses  rancunes  contre  Venise. 

Neuf  jours  après  la  conclusion  du  traité  et  au  moment 
même  où  il  rejetait  l'entrevue  proposée,  Ludovic  écrivait  à 
l'un  de  ses  cousins,  François  Sforza,  comte  de  Santa-Flora, 
qui  était  retenu  au  camp  français  comme  prisonnier  ou  plu- 
tôt comme  otage  ;  il  espérait  qu'à  la  suite  du  traité  de  Ver- 
ceil  il  serait  mis  en  liberté  et  le  chargeait  d'un  message 
pour  le  roi  et  pour  le  maréchal  de  Gyé  et  le  seigneur  d'Ar- 
genton.  Malgré  ces  circonstances,  François  Sforza  ne  put 
s'éloigner  du  capitaine  à  la  garde  duquel  il  était  confié  et 
fut  réduit  à  employer  un  intermédiaire  dans  une  affaire 
qu'il  eût  mieux  conduite  si  on  avait  montré  quelque  géné- 
rosité à  son  égard.  Tout  en  excusant  le  roi,  il  ne  manqua 
point  de  rapporter  dans  sa  réponse  que  les  courtisans  fran- 
çais insultaient  tous  les  jours  le  duc  de  Milan  : 

1    GUICHARDIN. 


DE  COMMINES.  "233 

Illustrissime  et  excellentissime  seigneur, 

Hier  à  huit  heures,  j'ai  reçu  vos  lettres  ainsi  que  celles  qui 
étaient  adressées  au  roi  Très-Chrétien,  à  monseigneur  de  Gyè  et 
à  monseigneur  d'Argenton,  afin  que  je  me  rendisse  près  de  Sadite 
Majesté  et  desdits  seigneurs,  pour  remplir  la  mission  que  vous 
m'aviez  confiée.  Sa  Majesté  était  à  Chieri  ;  mais  je  ne  pus  rien 
faire  parce  qu'il  ne  m'est  pas  permis  de  quitter  le  capitaine  qui 
m'accompagne  sans  cesse ,  et  j'en  chargeai  Manfred ,  qui  m'a 
rapporté  de  la  part  de  Sa  Majesté  que  vous  connaîtriez  sa 
réponse  par  une  lettre  qu'elle  venait  de  vous  écrire,  qu'elle  atten- 
drait que  Votre  Excellence  l'ait  reçue  et  qu'en  ce  moment  il  n'y 
avait  pas  lieu  d'en  faire  une  autre,  J'ai  reçu  la  réponse  de  mon- 
seigneur de  Gyé  que  je  vous  envoie  ci-incluse.  Quant  à  monsei- 
gneur d'Argenton,  il  a  répondu  que  dans  trois  jours  il  se  rendrait 
de  votre  côté  et  que  par  ce  motif  il  n'avait  pas  autre  chose  à  dire. 
Cependant,  après  un  court  intervalle,  il  raconta  à  Manfred  que  le 
roi  avait  écrit  à  Venise  et  qu'il  croyait  que  c'était  à  la  suggestion 
de  ses  rivaux1.  La  lettre  signée  :  Philippe,  est  de  monseigneur 
d'Argenton.  Tandis  que  Manfred  se  trouvait  à  Chieri  pour  s'en- 
tretenir avec  Sadite  Majesté,  il  y  eut  de  nouveau  des  paroles 
injurieuses  prononcées  contre  nos  seigneurs  par  leurs  ennemis, 
qui  disaient  que  nous  avions  trompé  Sadite  Majesté  et  que  nous 
lui  avions  fait  jeter  trois  cent  mille  francs  aux  Allemands,  etc., 
et  quelques-uns  disaient  avoir  appris  d'une  personne  d'autorité 
auprès  de  Votre  Excellence,  que  vous  feriez  semblant  de  per- 
mettre aux  Français  de  s'armer  à  Gènes,  mais  qu'en  réalité  vous 
étiez  d'intelligence  avec  les  patrons  des  navires  qui  ne  faisaient 
rien  et  laissaient  passer  le  temps  en  leur  faisant  perdre  leur 
argent.  D'autres  disaient  que  le  roi  attendait  votre  réponse  quant 
aux  navires  qui  ont  naguère  été  armés  à  Gènes  pour  le  roi  de 
Naples  et  qui  étaient  déjà  partis  quand  les  lettres  de  défense 
parurent.  En  vérité,  Votre  Excellence  est  fortement  censurée 

1  Commines  voulait  probablement  désigner  le  cardinal  de  Saint- 
Malo  et  le  comte  de  Ligny. 


234  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

dans  cette  cour,  mais  elle  ne  doit  point  s'en  préoccuper,  car  le 
roi,  comme  je  l'entends,  reste  ferme  dans  la  bonne  opinion  qu'il  a 
d'elle,  et  les  choses  qui  se  disent,  ne  sont  que  propos  de  courtisans. 
Ce  matin  je  me  suis  mis  en  route  et  je  précéderai  toujours  le 
roi  d'une  journée  au  moins,  puisque  Votre  Excellence  ne  m'a  pas 
donné  d'autres  charges.  Je  pense  que  le  roi  partira  demain  matin 
pour  continuer  son  voyage  et  aller  fort  loin.  On  dit  générale- 
ment qu'il  demeurera  du  côté  de  Lyon  ou  en  Provence  tout  cet 
hiver  avec  ses  hommes  d'armes. 

Je  me  recommande  humblement  à  Votre  Excellence. 
Turin,  le  20  octobre  1495. 

De  Votre  Altesse  illustrissime 

Le  serviteur, 
Le  comte  François  Sforza  '. 

L'opinion  du  cardinal  de  Saint-Malo  triomphait,  et,  ce  qui 
sans  doute  affligea  vivement  Commines,  ce  fut  à  lui  que 
Charles  VIII  "donna  l'ordre  de  se  rendre  immédiatement  aux 
bords  de  l'Adriatique  pour  entamer  avec  les  Vénitiens  une 
négociation  qui  devait  inévitablement  mécontenter  le  duc 
de  Milan. 

Commines  parle  peu  dans  ses  Mémoires  de  cette  seconde 
ambassade  à  Venise.  Il  se  borne  à  remarquer  qu'il  fut  reçu  à 
Venise  avec  les  égards  dûs  à  son  rang,  mais  avec  moins 
d'honneur  qu'à  son  premier  voyage  2.  Il  retrouva  le  vieux 
doge  Barbarigo  et  lui  exposa  le  désir  du  roi  de  France  de 
voir  la  seigneurie  de  Venise  retirer  tout  appui  au  roi  Ferdi- 
nand d'Aragon.  Barbarigo  lui  promit  de  consulter  le  grand 
conseil,  et  la  seigneurie,  pour  mieux  attester  la  gravité  des 
circonstances  et   de   la   résolution  qu'elle  allait  prendre , 

1  Archives  de  Milan. 

2  Mém.y  t.  II,  pp.  323  et  530. 


DE  COMMINES.  235 

ordonna  trois  jours  de  prières  publiques.  Ce  fut  le  17  no- 
vembre 1495  que  le  grand  conseil  adopta  le  texte  de  sa 
réponse  qui  fut  communiquée  à  Commines  le  surlendemain 
après  quinze  jours  d'attente  : 

Magnifique  ambassadeur,  vu  le  respect  que  nous  avons  de  tout 
temps  porté  à  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  et  à  ses  augustes  pré- 
décesseurs, nous  nous  sommes  toujours  fait  un  usage  et  comme 
une  loi  naturelle  d'accueillir  avec  empressement  et  bonheur  les 
envoyés  de  Sadite  Majesté  et  les  marques  de  sa  bienveillance 
envers  nous.  Nous  sommes  d'autant  plus  heureux  d'en  agir  ainsi 
avec  Votre  Excellence,  que  nous  professons  une  affection  et  une 
estime  toutes  particulières  pour  ses  vertus  et  ses  insignes  qua- 
lités, dont  elle  nous  a  donné  tant  de  preuves.  Le  discours  de 
Votre  Excellence  a  pour  objet  et  pour  but  de  nous  engager  à 
répondre  aux  trois  articles  *  qui  nous  ont  été  envoyés  du  camp 
du  roi,  et  Votre  Excellence  nous  a  notifié  qu'il  nous  avait  été 
accordé  un  délai  de  deux  mois  pour  préparer  notre  réponse.  Dès 
ce  moment  toutefois,  d'accord  avec  notre  sénat  et  conformément 
à  ce  que  nous  avons  déjà  fait  déclarer  à  Sa  Majesté  par  nos  délé- 
gués, nous  dirons  que,  ni  dans  le  passé,  ni  à  l'heure  présente, 
nous  ne  tenons  être  en  guerre  ou  avoir  rompu  avec  Sadite 
Majesté.  Tout  ce  que  nous  avons  fait  jusqu'à  ce  jour,  nous 
l'avons  accompli  pour  ne  pas  manquer  à  nos  confédérés,  offensés 
et  provoqués  par  Sa  Majesté  elle-même  :  c'était,  c'est  encore  un 
devoir  que  nous  impose  notre  alliance,  et  une  foule  d'exemples 
ont  attesté  à  l'univers  entier  que  nous  n'avons  jamais  failli  à 
notre  penchant  naturel  de  respecter  la  parole  que  nous  avions 
une  fois  donnée.  Depuis  longtemps  déjà  nous  avons  averti  nos- 
dits  confédérés  de  la  situation  des  affaires,  mais  nous  n'avons 
point  encore  reçu  leur  réponse  :  nous  n'avons  donc  point  en  ce 
moment  les  pleins  pouvoirs  nécessaires  pour  répliquer  en  détail 
aux  trois  articles  qu'on  nous  propose ,  d'autant  plus  que  nous 

1  La  première  rédaction  du  traité  conclu  par  Charles  VIII  avec  le 
duc  de  Milan,  ne  comprenait  que  trois  articles. 


136  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

voyons,  actuellement  encore,  Sadite  Majesté  persister  dans  ses 
attaques  contre  le  Souverain  Pontife,  chef  de  notre  confédéra- 
tion, et  contre  l'Eglise,  comme  nous  en  avons  reçu  l'assurance  du 
Saint-Père  et  comme  le  démontre  d'ailleurs  le  résultat  des  mesures 
que  nous  voyons  Sa  Majesté  prendre  chaque  jour.  Si  elle  consen- 
tait à  cesser  entièrement  ses  hostilités  envers  nos  confédérés, 
nous  serions  de  notre  côté  tout  prêts  à  revenir  à  l'affection  et  au 
respect  que  nous  lui  portions  autrefois,  car  personne  n'est  animé 
envers  Sa  Majesté  de  sentiments  meilleurs  et  plus  respectueux 
que  les  nôtres.  Voilà  tout  ce  qu'il  nous  est  possible  de  répondre 
quant  à  présent,  car  nous  ne  savons  encore,  comme  nous  venons 
de  le  dire,  quelles  sont  les  intentions  de  nos  alliés.  De  jour  en 
jour  nous  attendons  de  leurs  nouvelles,  et  dès  qu'elles  nous  seront 
parvenues,  nous  pourrons  répondre  d'une  manière  plus  expli- 
cite. Cependant,  pour  ne  pas  manquer  au  dévouement  que  nous 
avons  toujours  professé  envers  Sa  Majesté,  et  surtout  parce  que 
c'est  Votre  Excellence  qui  la  représente  ici,  nous  croyons  qu'il 
est  de  notre  devoir  d'ajouter  une  réflexion.  Les  principaux 
monarques  et  potentats  de  la  chrétienté  se  trouvant  engagés 
dans  les  querelles  et  les  discussions  actuelles,  dont  les  Infidèles 
prennent  occasion  pour  s'animer  et  s'exciter  à  l'invasion  de  la 
république  chrétienne,  il  serait  nécessaire,  et  nous  engageons 
Votre  Excellence  à  s'y  employer,  que  toutes  ces  querelles  et  ces 
discordes  pussent  s'apaiser  sans  l'emploi  des  armes  et  sans  l'effu- 
sion du  sang  chrétien.  La  tâche  si  digne  et  si  louable  d'assurer 
une  heureuse  issue  aux  différends  actuels  n'est  pas  au-dessus  des 
moyens  et  des  ressources  dont  nous  pouvons  disposer.  Quant  à 
nous,  nous  nous  offrons  à  y  prêter  notre  intervention  et  notre 
concours  actif,  en  assurant  Sa  Majesté  que  nous  n'y  épargnerions 
pas  nos  fatigues,  si  nous  savions  lui  être  agréables  en  cela,  et 
que  nous  nous  employerions  de  telle  sorte  que  nous  aurions  lieu 
d'espérer  de  voir  le  tout  réussir  pour  la  plus  grande  satisfaction, 
Le  plus  grand  honneur  et  la  plus  grande  gloire  de  Sa  Majesté  '. 

1  Archives  de  Venise.  Cette  déclaration  fut  communiquée  le  même 
jour  aux  envoyés  d'Allemagne,  d'Espagne  et  de  Bologne. 


DE  COMMINES.  237 

Venise  offrait  sa  médiation  afin  de  se  rendre  l'arbitre  de 
ce  grand  différend,  mais  Commines,  devenu  trop  hostile  aux 
Vénitiens,  interpréta  leur  réponse  comme  un  refus  formel 
d'accéder  à  toutes  ses  demandes  l. 

Cependant,  après  cette  déclaration  publique,  Barbarigo, 
dans  un  entretien  particulier  avec  Commines,  lui  fit  d'autres 
propositions.  Il  engageait  le  roi  de  France  à  se  contenter  de 
la  suzeraineté  du  royaume  de  Naples  comme  de  celle  de  la 
cité  de  Gênes,  réclamait  pour  Venise  la  possession  des  ports 
de  la  Pouille  et  offrait  seulement  à  Charles  VIII  celui  de 
Tarente,  le  plus  éloigné  de  tous,  sous  le  prétexte  qu'il  était 
le  plus  convenable  pour  que  les  Français  commençassent  de 
là  une  croisade  à  laquelle  les  Vénitiens  s'associeraient 
volontiers.  «  C'estoit,  dit  Commines,  une  très-meschante 
«  invention,  car  c'estoit  celler  les  pensées  2.  »  Le  sei- 
gneur d'Argenton  se  borna  à  répliquer  qu'il  rapporterait 
au  roi  la  réponse  qu'il  avait  reçue,  et  il  se  hâta  de  quitter 
Venise. 

Cette  infructueuse  démarche  près  des  Vénitiens  ne 
devait-elle  pas  compromettre  tout  ce  qu'on  espérait  de 
l'alliance  du  duc  de  Milan?  Commines  en  était  convaincu  et 
devait  l'éprouver  lui-même.  En  traversant  le  Milanais,  il 
s'arrêta  au  château  de  Vigevano.  Le  duc  Ludovic,  diri- 
geant une  partie  de  chasse  du  côté  où  devait  arriver 
l'envoyé  de  Charles  VIII,  alla  au-devant  de  lui  et  lui  fit 
donner  un  appartement  où  on  l'entoura  des  plus  grands 
honneurs  ;  mais  tout  se  borna  là.  Commines  n'obtint  pas 
même  l'audience  qu'il  avait  sollicitée ,    et  elle  était  fort 

1  Mém.,  t.  II,  p.  531. 
*  Mém.,  t.  II,  p.  532. 


238  LETTRES  ET    NEGOCIATIONS 

urgente,  car  il  s'agissait  du  départ  des  navires  qu'atten- 
daient les  Français  de  Naples  et  que  le  duc  retenait  à  Gênes. 
Lorsque  Commines  parvint  enfin  à  voir  Ludovic,  ses  plaintes 
furent  mal  reçues.  Le  duc  prétendit  que  le  roi  lui  avait 
offert  Sarzana  et  Pietra-Santa  et  n'avait  jamais  tenu  son 
engagement,  puis  il  ajouta  avec  une  irritation  très-mar- 
quée que  s'il  avait  promis  des  navires,  ce  n'était  point  afin 
que  les  Français  pussent  s'y  embarquer.  Commines  lui 
répondit  qu'il  trouvait  l'excuse  «  bien  maigre  »  et  que  si  le 
duc  lui  prêtait  une  mule  pour  traverser  les  Alpes,  il  lui  serait 
assez  inutile  de  n'en  avoir  que  la  vue  et  de  ne  pouvoir  s'en 
servir.  Enfin,  après  une  longue  discussion,  Commines, 
réveillant  tour  à  tour  l'ambition  et  les  terreurs  de  son  inter- 
locuteur, lui  montra  Charles  VIII  prêt,  soit  à  ressaisir 
l'épée  pour  le  combattre,  soit  à  lui  abandonner  une  partie 
de  ses  conquêtes  du  royaume  de  Naples.  Ludovic  ne  parut 
ni  ému  de  ces  menaces,  ni  séduit  par  ces  promesses.  Ce  fut 
en  vain  que  Commines,  insistant  sur  ces  points,  lui  exposa 
la  part  qu'il  avait  prise  au  traité  de  Verceil,  lui  offrit 
Tarente  et  Bari,  lui  fit  entrevoir  la  haine  perpétuelle  du  roi 
de  France,  et  chercha  de  nouveau  à  l'exciter  contre  les 
Vénitiens  dont  il  lui  représentait  la  puissance  comme  dange- 
reuse pour  tous  leurs  voisins.  Le  duc  de  Milan  se  bornait  à 
répondre  à  l'ambassadeur  de  Charles  VIII  «  que  avec  le  roy 
«  ne  povoit  trouver  nulle  seureté,  ne  fiance  '.  » 

Pendant  le  séjour  que  Commines  fit  à  Vigevano  ,  il  put 
admirer  fort  à  l'aise  cette  résidence  qui  est  «  la  plus  belle 
«  demoure  pour  chasses  et  volleries  en  toutes  sortes  2  ;  » 

1  Me'm.,  t.  II,  p.  535. 

2  Me'm.,  t.  II,  p.  451. 


DE  COMMINES.  239 

mais  il  éprouva  un  autre  sentiment  en  voyant  les  remparts 
élevés  contre  les  Français  aux  bords  du  Tessin,  peu  de  mois 
auparavant,  alors  que  le  duc  d'Orléans  n'avait  su  ni  maintenir 
la  paix,  ni  faire  la  guerre.  Ce  furent  les  chefs  mêmes  de 
l'armée  milanaise  qui  montrèrent  à  Commines  les  positions 
dont  le  duc  d'Orléans  n'avait  pas  su  profiter1.  La  veille  il  avait 
entendu  dire  à  Milan  que  si  le  duc  d'Orléans  se  fût  approché 
de  cette  ville,  on  lui  en  eût  ouvert  les  portes  2.  Il  y  eut 
même  un  capitaine  milanais  qui  reprocha  tout  haut  aux 
Français  de  l'armée  de  Charles  VIII  de  ne  pas  avoir  tiré  un 
meilleur  parti  de  leur  avantage  le  jour  de  la  bataille  de 
Fornoue  3. 

Après  trois  jours  passés  à  Vigevano,  Commines  s'éloigna, 
et  le  duc  qui  l'avait  reconduit  à  une  lieue  de  son  château,  le 
voyant  triste  et  abattu,  «  advisa  une  plus  belle  mensonge  » 
et  lui  dit  tout  à  coup  qu'il  voulait  «  lui  monstrer  ung  tour 
«  d'ami  afin  que  le  roy  eust  occasion  de  lui  faire  bonne 
«  chière.  »  Il  lui  promit  que  dès  le  lendemain  il  ordonne- 
rait de  mettre  les  navires  de  Gênes  à  la  disposition  des 
Français  et  que  du  reste  il  lui  écrirait  de  sa  propre  main 
pour  lui  en  annoncer  le  départ,  de  telle  sorte  qu'il  en  serait 
instruit  avant  d'arriver  à  Lyon  et  pourrait  le  premier  en 
faire  part  au  roi  4. 

Commines  passa  les  Alpes,  et  il  n'entendait  aucune  poste 
derrière  lui  qu'il  ne  crût  voir  arriver  le  courrier  du  duc  de 
Milan.  Il  avait  toutefois  quelque  doute,  «  congnoissant 
«  l'homme  5.  »  Il  s'arrêta  un  jour  à  Chambéry  où  le  duc  de 

1  Mém.,  t.  II,  p.  352. 

*  Mém.,  t,  II,  p.  451. 

*  Mém.,  t.  II,  p.  482. 

4  Mém.,  t.  II,  pp.  535  et  530. 
'"  Mém.,  t.  II,  p.  536. 


240  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Savoie  «  lui  fit  grande  chière  ',  »  puis  il  continua  sa  route 
vers  Lyon  où  il  arriva  le  12  décembre  1405  :  le  courrier  du 
duc  Ludovic  n'avait  pas  paru. 

Cependant  Commines  avait  conservé  quelque  espoir,  et 
pour  ne  rien  négliger,  cinq  jours  après  son  retour  à  Lyon,  il 
adressa  au  duc  de  Milan  la  lettre  suivante  : 

Monseigneur,  je  me  recommande  très-humblement  à  votre 
bonne  grâce.  Quant  je  suis  arrivé  ici,  j'ai  trouvé  plusieurs 
lettres  doubles  quil  vous  a  plu  envoyer,  dont  les  aucunes  se 
adressoient  àmoy,  etjeay  largement  communiqué  avec  le  conte 
Francisco  et  votre  secrétaire. 

A  nuyt  a  esté  informé  le  roy  du  contenu  de  vos  dernières 
lettres  qui  sont  bonnes  et  saiges,  et  quant  l'armée  de  Gènes  fut 
partie,  il  n'y  eust  point  eu  défaulte  que  leur  service  n'eust  esté 
bien  reconnu.  Jusques  ici  la  compagnie  a  esté  en  doute  que  tout 
ne  passe  à  Gènes  par  dissimulation  et  de  votre  consentement;  et 
en  ay  veu  plusieurs  avertissements  aujourduy,  et  luy  coûte  ladite 
armée  bien  chier. 

Monseigneur,  tout  gît  à  l'expérience  et  que  ceste  armée  parte 
tost.  Le  roy  désire  bien  que  vous  ly  soiez  bon  parent  et  amy,  et 
n'a  nul  plésir  de  ouir  parler  du  contraire  ;  et  me  semble  que 
quand  vous  serez  bien  de  ly,  que  vous  vivrez  en  grant  surté  et 
grant  repost.  Messire  Téodore*  et  moy,  avons  de  tout  parlé  au 
long  à  vosdits  serviteurs,  et  désire  ledit  messire  Téodore  vous 
fere  service,  et  moy  de  toute  ma  puissance,  priant  à  Dieu,  mon- 
seigneur, qu'il  vous  donne  bonne  vie  et  longue  et  tout  ce  que 
vous  désirez. 

Escript  à  Lyon,  le  XVIIe  jour  de  décembre. 

Votre  très-humble  serviteur, 
Philippe  de  Commynes. 

A  mon  très-redoubté  seigneur  monseigneur  le  duc  de  Milan 3. 

1  Mém.,  t.  II,  p.  536. 

*  J'ignore  quel  est  ce  messire  Théodore. 

1  Archives  de  Milan. 


DE  C0MMINE8.  24Ï 

Commines  fit  plus  encore  :  il  alla  le  lendemain  trouver  le 
•comte  François  Sforza,  que  les  Français  avaient  conduit 
avec  eux  à  Lyon;  il  lui  annonça  que  le  roi  de  France 
envoyait  un  agent  à  Milan  et  le  pressa  d'appuyer  ses  efforts. 

Le  comte  François  Sforza  écrivait  le  18  décembre  1495 
au  duc  de  Milan  : 

Illustrissime  et  excellentissime  seigneur, 

Monseigneur  d'Argenton  vient  de  me  faire  mander  sur-le- 
champ,  et,  accompagné  de  ma  garde  habituelle,  sans  laquelle  je 
ne  puis  faire  un  pas,  je  me  suis  rendu  chez  lui.  Il  m'a  dit ,  au 
nom  de  Sa  Majesté,  que  Ghirinat  qui  doit  aller  remplacer  là 
bas  Regalt  *,  avait  reçu  l'ordre  de  se  mettre  en  route.  Il  me  fit 
comprendre  que  Sa  Majesté  l'envoyait,  bien  éclairé  sur  les 
affaires  de  Votre  Excellence  et  muni  de  toutes  les  instructions 
nécessaires  pour  négocier  dans  l'intérêt  commun,  et  le  roi  lui 
avait  donné  l'ordre  qu'on  m'en  fit  part,  afin  que  je  connusse  la 
qualité  de  ce  personnage,  qui  se  trouvait  là  avec  ledit  seigneur 
d'Argenton,  et  afin  que  je  susse  que  du  côté  du  roi  on  n'avait  rien 
négligé  pour  correspondre  aux  bonnes  dispositions  que  Votre 
Excellence  témoigne  envers  Sa  Majesté.  Il  me  semble  assez 
habile,  plus  que  les  autres  peut-être,  et  pour  cela  même  je  crois 
que  Votre  Seigneurie  en  retirera  plus  de  satisfaction.  Je  répon- 
dis que  Votre  Excellence  serait  singulièrement  charmée  et  satis- 
faite du  choix  et  de  l'arrivée  d'un  homme  si  distingué.  Je  n'ai 
rien  de  plus  à  vous  mander,  sinon  que  je  me  recommande  tou- 
jours à  Votre  Excellence. 

Lyon,  18  décembre  1495. 

Votre  humble  serviteur, 
François  Sforza  *. 

Le  duc  de  Milan  n'accueillit  pas  les  propositions  qui  lui 
furent  adressées,  mais  il  écrivit  à  Commines  pour  qu'on 

*  Ces  noms  paraissent  inexactement  reproduits. 

*  Archives  de  Milan  (trad.). 

COMMINES.  —  it.  iH 


242  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

laissât  son  cousin  à  Lyon  et  qu'on  ne  le  traitât  pas  avec  trop 
de  rigueur  : 

En  ce  qui  touche  le  comte  François,  qui  a  été  remis  entre  les 
mains  de  monseigneur  de  Miolans  et  emmené  par  lui  à  Vienne, 
nous  écrivons  à  notre  chancelier  Thomasino  que  vous  lui  direz 
ce  que  vous  aurez  appris  dudit  comte.  Nous  vous  prions  avec 
confiance  de  vous  employer  pour  que  ledit  comte  soit  laissé  à 
Lyon,  où  se  trouve  Sa  Majesté,  pour  qu'il  y  soit  bien  traité,  qu'on 
ne  l'en  éloigne  pas  et  qu'on  lui  procure  les  moyens  d'y  rester 
sans  trop  d'ennui  ou  d'incommodité ,  en  témoignant  au  moins 
ainsi  que  Sa  Majesté  n'a  pas  perdu  tout  souci  de  notre  honneur 
et  de  notre  dignité ,  et  qu'elle  n'a  pas  complètement  oublié  notre 
amour  et  notre  affection  envers  elle. 
Au  seigneur  d'Argenton  '. 

Ainsi  s'étaient  évanouies  les  dernières  espérances  de  Corn- 
mines  dans  les  résultats  de  l'entrevue  de  Vigevano  et  dans 
les  promesses  du  duc  de  Milan.  Les  courtisans  qui  avaient 
blâmé  la  paix  de  Verceil,  ne  manquèrent  pas  de  railler 
la  crédulité  de  Commines  «  et  de  lui  bien  laver  la  teste, 
«  comme  on  est  accoustumé  de  faire  aux  cours  des  princes 
«  en  semblables  cas,  »  et  Commines  laisse  échapper  de  son 
esprit  humilié  cet  aveu  :  «  Bien  estoie  iré  et  marry  2.  » 

Le  seigneur  d'Argenton,  pour  se  venger  du  duc  de  Milan, 
voulut  engager  Charles  VIII  à  se  rapprocher  des  Vénitiens 
dont  il  avait  dit  tant  de  mal  à  Vigevano.  Il  essaya  de  repré- 
senter ces  mêmes  propositions  dans  lesquelles  il  avait  vu 
naguère  un  refus  formel  de  négocier,  comme  dignes  d'être 
discutées  et  acceptées.  «  C'estoit,  dit-il,  un  bon  appoincte- 

1  Archives  de  Milan  (trad.). 

2  Mém.,  t.  II,  p.  536. 


DE  COMMINES.  243 

«  ment1.  »  Mais  le  duc  d'Orléans  et  le  cardinal  de  Saint-Malo 
combattirent  son  avis.  Charles  VIII  qui  y  était  favorable* 
ne  montra  aucune  énergie  pour  le  soutenir.  Au  demeurant, 
soit  crainte  de  mécontenter  ses  conseillers,  soit  indolence 
naturelle,  «  le  roy  n'en  feist  nulle  estime.  Il  estoit  petit  de 
«  corps  et  peu  entendu.  Il  entendoità  faire  bonne  chière  et 
«  jouster,  et  de  nulle  aultre  chose  ne  luy  challoit 2.  » 

Une  autre  question  à  laquelle  s'intéressait  vivement 
Commines,  n'avait  pas  reçu  une  solution  plus  favorable. 
Deux  jours  après  la  signature  du  traité  de  Verceil,  la  sei- 
gneurie de  Florence  se  plaignait  de  ce  que  les  Français  ne  lui 
restituaient  point,  comme  ils  s'y  étaient  engagés,  la  citadelle 
de  Pise  et  les  forteresses  voisines,  et  exprimait  le  vœu  que 
le  seigneur  d'Argenton  fût  envoyé  aux  bords  de  l'Arno  pour 
faire  droit  à  tous  les  griefs  et  rétablir  dans  toute  sa  force 
l'alliance  française  confirmée  en  ce  moment  même  à  Trino. 
Voici  en  quels  termes  était  conçue  la  lettre  adressée  le 
12  octobre  1495  à  Néri  Capponi,  ambassadeur  florentin 
près  de  Charles  VIII  : 

On  nous  assure  que  le  roi  et  monseigneur  de  Ligny  ont  fait  par- 
venir au  capitaine  de  la  citadelle  de  Pise  et  aux  autres  capitaines, 
des  ordres  qui  ne  seront  pas  plus  respectés  que  les  précédents  ne 
l'ont  été  jusqu'ici.  Il  nous  paraît  donc  nécessaire  d'agir  près  de 
Sa  Majesté  Très-Chrétienne  et  par  l'entremise  de  nos  amis,  pour 
que  Sa  Majesté  envoie  là  bas  quelque  personnage  de  crédit,  chargé 
de  ses  pouvoirs  et  muni  de  lettres  et  de  mandements,  écrits  de 
bonne  encre,  du  roi,  du  duc  d'Orléans  et  de  monseigneur  de  Ligny, 
enjoignant  que  sans  remise  ni  exception  aucune,  Pise,  Petra- 
sancta,  Mutrone,  Serzana  et  Serzanello  nous  soient  exactement 

•  Mem.,  t.  II,  p.  531. 

*  Mém.,  t.  II,  p.  536. 


244  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

restituées.  Connaissant  l'amour  et  la  grande  affection  que  mon- 
seigneur d'Argenton  porte  à  notre  cité,  pour  y  avoir  été  autre- 
fois et  pour  s'y  être  beaucoup  employé  en  faveur  de  nos  affaires, 
nous  voudrions  bien  qu'on  travaillât  à  lui  faire  donner  cette 
mission,  pourvu  néanmoins  qu'on  fût  bien  assuré  que  ce  choix 
ne  serait  pas  vu  de  mauvais  œil  de  l'autre  côté  et  qu'on  n'en 
prendrait  point  occasion  pour  nous  contrarier  et  empêcher 
l'exécution  desdites  restitutions.  Cela  mérite  d'être  pris  en 
sérieuse  considération  ;  mais  si  rien  ne  s'y  oppose,  nous  désirons 
qu'on  mette  en  œuvre  tous  les  moyens  et  toute  la  diligence  pos- 
sible pour  le  faire  charger  de  cette  mission ,  qu'il  acceptera, 
croyons-nous,  volontiers.  Mais  il  faut  que  le  roi  lui  donne  des 
pouvoirs  assez  étendus  pour  que  la  restitution  s'effectue  sans 
remise.  La  chose  presse,  et  il  importe  que  monseigneur  d'Ar- 
genton ou  celui  qu'on  enverra,  arrive  avec  la  plus  grande  célé- 
rité possible,  parce  que  nous  désirons  recouvrer  nos  possessions 
avant  que  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  quitte  l'Italie  pour  retour- 
ner en  France  *. 

Les  réclamations  multipliées  de  Florence  furent  peu  écou- 
tées. «  Chacun  sait,' dit  Machiavel,  combien  de  fois  les  Flo- 
«  rentins  ont  donné  de  l'argent  à  Charles  VIII,  atin  qu'il 
«  leur  rendît  la  citadelle  de  Pise,  ce  qu'il  n'exécuta  jamais  : 
«  ce  qui  était  une  grande  preuve  de  l'avarice  et  du  peu 
«  de  bonne  foi  de  ce  prince  2.  »  En  ce  qui  touchait  le  choix 
du  seigneur  d'Argenton,  leurs  vœux  ne  furent  pas  davan- 
tage pris  en  considération,  et  d'autres  missions  le  condui- 
sirent, nous  l'avons  déjà  vu,  en  Lombardie  et  vers  l'Adria- 
tique. 

Commines,  en  quittant  Lyon,  paraît  avoir  été  envoyé 
dans  l'un  des  ports  de  la  Méditerranée  où  l'on  embarquait 

1  Archives  de  Florence  (trad.). 
a  Discours  polit.,  1.  III,  eh.  xuii 


DE  COMMINES.  245 

des  hommes  d'armes  pour  secourir  les  garnisons  de  Naples 
et  de  Gaëte  ;  il  en  vit  revenir  les  Suisses  qui  rapportèrent 
toutes  leurs  enseignes,  mais  qui  étaient  si  affaiblis  par  les 
privations  et  les  fatigues  qu'il  fallut  les  porter  hors  des 
navires  l. 

Telle  était  la  triste  conclusion  de  la  brillante  et  éphémère 
expédition  de  Charles  VIII. 

Certes,  Commines  s'était  signalé  en  Italie  par  l'habileté 
de  sa  conduite  et  la  sagesse  de  ses  conseils.  Pendant  la 
première  période  de  l'expédition,  il  avait  retardé  la  forma- 
tion de  la  ligue  contre  la  France  ;  dans  la  seconde,  il  en 
avait  conjuré  les  menaces  et  les  périls.  Cependant,  il  ren- 
trait en  France,  amoindri  dans  sa  réputation,  abaissé  dans 
son  influence,  et  sans  avoir  pu  faire  triompher  en  Italie  ni 
ses  rancunes  ni  ses  amitiés,  car  il  avait  été  joué  par  ses 
rivaux  les  diplomates  de  Milan  et  de  Venise,  sans  avoir  rien 
pu  faire  pour  ses  anciens  et  fidèles  clients,  les  Florentins. 

1  Mém.,  t.  II,  p.  554  et  556. 


g46  J.ETTKKS  KT  NEGOCIATIONS 


\ 


DERNIERES    ANNEES    DU    REGNE    DE    CHARLES    VIII. 


Commines,  bien  que  son  rôle  fût  moins  important  et  plus 
effacé,  ne  cessait  pas  de  s'occuper  activement  des  affaires 
d'Italie. 

Vis-à-vis  des  Vénitiens,  il  avait  une  revanohe  à  prendre 
et  peu  de  reconnaissance  à  satisfaire.  Lorsque  Charles  VIII 
se  réconcilia  avec  le  Saint-Siège,  ce  fut  lui  qui  introduisit 
près  du  roi  le  messager  secret  du  pape  Alexandre  VI  qui 
était  fort  hostile  à  la  république  de  Venise  *. 

Vis-à-vis  du  duc  de  Milan,  il  ressentait  d'autres  rancunes 
plus  vives,  plus  profondes.  Il  appuyait  tous  les  projets  diri- 
gés contre  lui,  même  ceux  des  condottieri  italiens  qu'il  espé- 
rait voir  «  faire  grans  choses  2  »  pour  renverser  Ludovic 
qui  continuait  à  agir  sous  la  triple  influence  de  la  trom- 
perie, de  la  malveillance  et  de  la  peur  3. 

Lorsqu'on  forma  le  projet  de  nouvelles  expéditions  en 
Italie,  Commines,  n'écoutant  que  ses  haines,  ne  montra  plus 
cet  esprit  de  résistance  qui  l'avait  honoré  au  milieu  de  tant 
d'imprudentes  résolutions.  Voyant  s'incliner  la  fortune  de 
Charles  VIII  et  s'élever  celle  du  duc  d'Orléans,  il  ne  son- 
geait plus  à  contester  l'opinion  d'un  prince  qui  était  devenu 

1  Mcm.,  t.  II,  p.  587. 

*  Mém.,  t.  II,  p.  566. 

*  Mem-,  t-  n,  p.  558. 


DE  COMMISES.  247 

par  la  mort  du  dauphin  (autre  prophétie  de  Savonarola) 
l'héritier  présomptif  du  trône.  Deux  fois  on  décida  dans  le 
conseil  du  roi  que  le  duc  d'Orléans  réunirait  une  armée  à 
Asti,  et  Commines  vota  dans  ce  sens  comme  tous  ses 
collègues;  mais  le  duc  d'Orléans  ne  voulait  pas  quitter  la 
France,  et  si  à  Asti  il  se  souvenait  de  Valentine  Visconti,  il 
se  rappelait  à  plus  forte  raison  à  Paris  que  l'époux  de 
Valentine  était  l'un  des  fils  du  roi  Charles  V  et  lui  avait 
transmis  de  ce  chef  des  droits  qu'il  allait  bientôt  revendi- 
quer. 

Un  instant,  il  fut  question  d'une  alliance  intime  entre  le 
roi  de  France  et  le  roi  de  Naples,  Ferdinand  d'Aragon,  pour 
se  partager  l'Italie.  «  Toute  ceste  ouverture  »  à  l'avis  de 
Commines  et  d'après  ce  qu'il  apprit  depuis  «  n'estoit  que 
«  dissimulation.  »  Telle  était,  ajoute-t-il  «  la  pratique  d'Es- 
«  pagne.  »  Il  assista  au  conseil  où  l'on  délibéra  sur  ce 
point  et  il  était  sans  doute  l'un  de  ceux  qui  pensaient  qu'il 
fallait  «joindre  ceste  practique  de  plus  près  4.  »  Peut-être 
fut-ce  grâce  à  son  influence  qu'on  chargea  de  cette  mission, 
le  seigneur  du  Bouchage  «  homme  bien  saige  »  et  comme 
lui  ancien  ministre  de  Louis  XI. 

Commines  ne  restait  dévoué  qu'aux  Florentins,  et  il  faut 
bien  le  dire,  en  défendant  leurs  intérêts,  il  servait  aussi  les 
siens  engloutis  dans  le  naufrage  des  Médicis  et  vainement 
disputés  jusqu'alors  aux  orages  des  révolutions  qui  se  suc- 
cédaientaux  bords  de  l'Arno.  Il  n'avait  jamais  cessé  de  récla- 
mer près  de  la  République  pour  qu'elle  fît  servir  au  paiement 
de  ses  créances  le  produit  de  la  confiscation  des  biens  de 
Pierre  de  Médicis.  Il  avait  insisté  sur  ce  point  lors  de  son 
passage  à  Florence  avant  la  bataille  de  Fornoue,  et  on  l'avait 


248  LETTRES  ET  NÉGOCIATIONS 

vu  alors  flatter  dans  ce  but  les  Nerli  qui  étaient  les  auteurs 
de  la  ruine  des  Médicis  \  Rentré  en  France,  il  réitéra  ses 
réclamations,  et  le  10  juin  1497,  les  dix  de  la  Balie  écri- 
vaient à  leurs  ambassadeurs  : 

Les  syndics  des  Médicis,  Lorenzo  Tornabuoni  et  Galéas  Sas- 
setti  ont  comparu  devant  nous  ;  nous  leur  avons  nettement 
déclaré  qu'il  faut  de  toute  manière  qu'ils  s'occupent  de  la  créance 
de  monseigneur  d'Argenton  et  qu'on  ne  manque  pas  d'y  aviser  le 
plus  tôt  possible.  Ils  ont  concerté  entre  eux  un  arrangement 
dont  ils  donneront  avis  à  Cosme  Sassetti  pour  qu'il  le  soumette  à 
monseigneur  d'Argenton  :  quant  à  nous,  nous  prendrons  soin 
qu'il  soit  satisfait  le  plus  promptement  possible  2. 

Ils  ajoutent  quelques  jours  après  : 

Pour  l'affaire  de  monseigneur  d'Argenton,  nous  tâcherons  de 
vous  répondre  une  autre  fois  et  d'y  donner  la  meilleure  solution 
que  nous  pourrons  5. 

Ils  reviennent  sur  ce  point  dans  une  lettre  du  31  août  : 

Si  monseigneur  d'Argenton  se  plaint,  il  n'écoute  pas  la  raison 
à  notre  égard  ;  car,  comme  vous  l'avez  vu  par  notre  lettre  précé- 
dente, la  difficulté  des  temps  et  la  gène  de  ceux  qui  doivent 
fournir  l'argent,  engendrent  plus  d'un  obstacle,  mais  en  réalité 
on  ne  veut  pas  lui  manquer,  et  vous  pouvez  le  rassurer  4. 

Le  14  septembre,  ils  écrivent  eux-mêmes  au  seigneur 
d'Argenton  : 

Monseigneur,  nous  nous  recommandons  à  votre  bonne  grâce  et 
nous  vous  faisons  savoir  que  nous  n'avons  jamais  oublié  com- 

*  Mem.,  t.  II,  p.  358. 

2  Archives  de  Florence. 

s  Archives  de  Florence  (1er  juillet  1497). 

*  Archives  de  Florence. 


DE  COMMINES.  249 

bien  vous  vous  êtes  toujours  employé  en  laveur  de  cette  répu- 
blique et  de  cette  nation  :  aussi  en  avons-nous  une  grande  obli- 
gation à  Votre  Seigneurie.  Si  votre  payement  n'a  pu  être  réglé 
aussitôt  que  nous  l'aurions  voulu,  cela  ne  vient  pas  de  ce  qu'on 
faisait  peu  de  cas  de  Votre  Seigneurie,  mais  c'est  à  cause  de  la 
grande  difficulté  de  trouver  dans  les  biens  de  Pierre  de  Médicis 
l'argent  nécessaire  pour  vous  rembourser.  Cette  affaire  a  été 
remise  aux  soins  de  quelques  agents  que  nous  avons  pressés  de 
liquider  votre  créance  :  ce  qu'ils  ont  fait  de  la  manière  qu'ils  ont 
indiquée  à  notre  ambassadeur,  qui  doit  vous  en  rendre  compte. 
Votre  Seigneurie  écrira  ou  enverra  ici  quelqu'un  ou  même  une 
simple  procuration,  pour  poursuivre  l'affaire.  De  notre  côté, 
nous  aiderons  et  nous  favoriserons  de  tout  notre  pouvoir  les 
intérêts  d'un  seigneur  qui  est  notre  ami  le  plus  cher  et  qui  a  si 
bien  mérité  de  notre  république  *. 

Quelques  jours  après,  ils  lui  écrivent  de  nouveau  : 

Votre  Seigneurie  aura  appris  par  notre  ambassadeur,  la  réso- 
lution que  les  agents  préposés  aux  biens  des  rebelles  2  ont  prise 
concernant  votre  créance.  Nous  venons  donc  engager  Votre  Sei- 
gneurie à  envoyer  quelqu'un  ou  à  charger  qui  bon  vous  semblera 
de  retirer  en  votre  nom  les  meubles  ou  les  immeubles  qui  vous 
sont  accordés  en  payement  :  on  les  délivrera  à  celui  que  vous 
aurez  muni  de  vos  pouvoirs  à  cet  effet.  Que  Votre  Seigneurie 
veuille  bien  croire  que  s'il  y  avait  eu  un  moyen  quelconque  de 
la  satisfaire  et  de  la  rembourser  en  argent  comptant,  nous  l'au- 
rions fait  bien  plus  volontiers,  en  souvenir  de  la  bienveillance 
que  Votre  Seigneurie  nous  a  toujours  témoignée.  Néanmoins 
nous  espérons  que  vous  resterez  finalement  content  et  satisfaii 
de  nous,  eàr  nous  connaissons  la  prudence  et,  la  sagesse  de  Votre 

1  Corne  di  signore  amico  carissimo  nostro  et  henmerito  assai  délia 
citta  nostra.  Archives  de  Florence. 

*  Les  Médicis  proscrits  étaient  considérés  comme  rebelles. 


250  LETTRES  ET  NÉGOCIATIONS 

Seigneurie,  et  elle  saura  bien  apprécier  combien  il  est  difficile 
de  faire  de  l'argent  là  où  il  n'y  en  a  pas  de  comptant  ;  et  si  elle  a 
attendu  quelque  temps,  elle  reconnaîtra  bien  du  moins  que  la 
faute  en  est,  non  pas  à  nous,  mais  à  la  nature  même  de  l'affaire 
et  à  la  triste  situation  du  temps  présent  '. 

Il  n'est  pas  sans  intérêt  de  faire  connaître  la  solution 
proposée  par  la  république  de  Florence.  Les  Dominicains  de 
Saint-Marc  avaient  acheté  trois  mille  écus  d'or  la  biblio- 
thèque des  Médicis,  et  un  banquier  nommé  Nasi,  s'engagea 
en  leur  nom  à  en  remettre  le  tiers  en  dix-huit  mois  au  sei- 
gneur d'Argenton.  Les  beaux  manuscrits  qui  sont  encore 
aujourd'hui  l'orgueil  de  Florence,  avaient  été  acquis  par  les 
moines  de  Saint-Marc,  selon  le  conseil  de  Savonarola,  et  ils 
devenaient  ainsi  un  gage  remis  en  quelque  sorte  entre  les 
mains  de  l'illustre  historien  qui  devait  bientôt  après  racon- 
ter la  mort  de  l'éloquent  prieur  de  Saint-Marc  2. 

Nous  ne  pouvons  complètement  passer  sous  silence  d'au- 
tres contestations  pécuniaires  soulevées  par  Commines. 
Depuis  plusieurs  années,  il  réclamait  du  seigneur  du  Mesnil- 
Simon  une  indemnité  considérable  pour  la  vaisselle,  les 
chaînes  et  les  bagues  que  celui-ci  avait  saisies  en  1487,  lors  de 
l'arrestation  du  seigneur  d'Argenton  à  Amboise.  Commines 
les  évaluait  à  plus  de  trois  mille  écus  en  demandant  à  être 
cru  sur  serment;  mais  il  n'avait  obtenu  en  justice  que  deux 
mille  livres.  L'affaire  ne  devait  se  terminer  que  sous  le  règne 
de  Louis  XII  par  une  transaction  3. 

1  Archives  de  Florence  (28  septembre  1497). 

2  Voyez  l'intéressante  notice  de  M.  Benoist  sur  les  lettres  de  Com- 
mines conservées  à  Florence,  2e  partie,  p.  8. 

3  Mém.,  t.  III,  pr.  p.  158. 


DE  COMMINES.  251 

De  1496  a  14(.»S,  Commines  ne  quitta  pas  Charles  VIII 
qui  allait  de  Lyon  à  Moulins,  de  Moulins  à  Tours  pour  pré- 
sider à  des  joutes  «  et  ne  pensoit  à  aultres  choses \  »  Autour 
de  lui  tout  était  divisions  et  rivalités. 

Cependant  Charles  VIII,  avant  que  sa  vie  s'achevât,  sen- 
tit s'éveiller  en  lui  un  sentiment  plus  profond  des  devoirs 
de  la  royauté.  Il  s'efforça  d'imiter  l'exemple  des  rois  les 
plus  vénérés.  Il  donnait,  comme  saint  Louis,  audience  aux 
pauvres  2,  et  Commines  l'y  vit  pendant  deux  heures  écoutant 
tout  le  monde  et  veillant  avec  soin  au  maintien  de  la  justice 3. 
Huit  jours  après,  Charles  VIII,  empoisonné,  à  ce  que  répé- 
taient les  rumeurs  populaires,  par  une  orange  que  lui  avait 
envoyée  Ludovic  Sforza,  expirait  presque  subitement  sur 
un  grabat  dans  une  galerie  ouverte.  Commines  se  trouvait 
en  ce  moment  au  château  d'Argenton.  Il  accourut  aussitôt 
à  Amboise,  alla  dire  son  oraison  aux  pieds  des  restes  inani- 
més du  roi,  et  passa  ainsi  cinq  ou  six  heures  en  prières  ou 
en  méditations  sur  les  vanités  du  monde.  Cette  fois  encore, 
à  ce  triste  spectacle,  il  put  reconnaître  «  que  c'est  bien  peu 
«  de  chose  que  ceste  misérable  vie  qui  tant  nous  donne  de 
«  peine  pour  les  choses  du  monde,  et  que  la  puissance  de 
«  Dieu  est  bien  grande,  puisque  les  rois  n'y  peuvent  résis- 
te ter  non  plus  que  les  laboureurs  *.  » 

Charles   VIII   était  un  prince  faible  mais  bon,    et   sa 

1  Mém.,  t.  II,  p.  567. 

2  Charles  VIII  écrivit  à  la  cour  des  comptes  i  pour  savoir  la  forme 
«  qu'ont  tenue  les  roys  à  donner  audience  au  pauvre  peuple,  et  mesme 
i  comme  monsieur  saint  Loys  y  procédoit.  »  (22  décembre  1497.) 
Godefroy,  Histoire  de  Charles  VIII,  pr.  p.  745. 

3  Mém.,  t.  II,  p.  588. 
1  Mém.,  t.  II,  p.  590. 


252  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

mémoire  fut  entourée  de  larmes  et  de  regrets  :  «  Je  croy, 
«  dit  Commines,  que  j'ay  esté  l'homme  du  monde  à  qui  il  a 
«  plus  faict  de  rudesse  ;  mais  je  ne  lui  en  sceus  jamais 
«  mauvais  gré  l.  » 

*  Mém.,  t.  II,  p.  595. 


DE  COMMINES. 


Xî 


AVENEMENT    DE    LOUIS    XII. 


Le  duc  d'Orléans,  agité  par  son  ambition  et  sans  cesse 
mêlé  à  des  intrigues,  allait  être  exilé  en  Allemagne,  lors- 
qu'il se  trouva  tout  à  coup  appelé  à  monter  sur  le  trône  l. 

Dès  le  lendemain,  Commines  se  présenta  à  l'audience  du 
successeur  de  Charles  VIII  :  «  J'avoye,  dit-il,  esté  aussi 
«  privé  de  luy  que  nulle  autre  personne ,  et  pour  luy 
«  avoye  esté  en  tous  mes  troubles  et  pertes  :  toutesfois  pour 
«  l'heure  ne  luy  en  souvint  point  fort 8.  » 

Louis  XII,  comme  le  remarque  fort  bien  le  dernier  édi- 
teur de  Commines3,  avait  perdu,  en  ceignant  la  couronne,  la 
mémoire  des  services  comme  celle  des  injures  4.  C'étaient 
du  reste  des  services  bien  anciens,  que  ceux  de  Commines, 
et  depuis  lors  bien  des  dissentiments  les  avaient  effacés. 
Néanmoins  le  nouveau  roi  déclara  «  qu'il  vouloit  tenir  tout 

1  D'après  Adrien  de  But,  Louis  XI,  parrain  de  Louis  XII,  lui  pré- 
dit la  couronne  dès  le  jour  de  sa  naissance  :  Obiit  Karolus,  dux  Aure- 
lianensis,  relinquens  uxorem  suam  gravidam.  Nato  filio,  novus  rex 
Ludovicus  eum  levavit  de  sacro  fonte,  dioens  possibile  illurn  sceptra 
posse  déferre. 

*  Mém.,  t.  II,  p.  596. 

3  Madpmoiselle  Dupont. 


254  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

«  homme  en  son  entier  et  estât ' .  »  Commines  conserva  l'office 
de  conseiller  du  roi.  Il  assista  à  ce  titre  à  la  cérémonie  du 
sacre  à  Reims  et  probablement  aussi  à  l'entrée  solennelle  à 
Paris,  le  2  juillet  1498.  En  effet,  le  26  de  ce  mois,  il  figurait 
parmi  les  personnages  qui  siégèrent  au  conseil  du  roi,  et  il 
resta  auprès  de  Louis  XII  pendant  tout  l'hiver,  car  lorsque 
les  Vénitiens  envoyèrent,  pour  féliciter  le  nouveau  roi ,  un 
ambassadeur  extraordinaire,  celui-ci,  nommé  Pietro  Stella, 
ne  manqua  pas  d'aller  saluer  Commines,  et  nous  remar- 
quons l'analyse  suivante  d'une  de  ses  lettres  dans  le  Diario 
de  Marino  Sanuto  :  «  Stella  écrit  que  monseigneur  d'Argen- 
«  ton  était  aussi  à  la  cour,  et  qu'il  lui  avait  fait  bonne 
«  chère  (bona  ciera),  qu'il  se  rappelait  au  souvenir  de  la 
«  seigneurie,  qu'il  l'avait  assuré  avoir  toujours  parlé  au  roi 
«  Charles  de  la  grande  puissance  de  la  seigneurie,  et  qu'il 
«  tenait  pour  certain  que  le  nouveau  roi  serait  fort  notre 
«  ami  '.  » 

L'Italie  restait  divisée  et  troublée.  Au  moment  même  où 
expirait  Charles  VIII,  Savonarola  montait  sur  le  bûcher. 
Commines  ne  sait  s'il  faut  l'accuser  ou  le  plaindre,  si  on  a 
bien  ou  mal  fait  de  le  frapper.  Un  instant,  il  semble  disposé 
à  le  croire  inspiré  par  Dieu,  puis  il  rejette  ses  révélatious, 
en  attribuant  aux  avis  secrets  d'un  de  ses  amis  qui  siégeait 
au  conseil,  ses  plus  merveilleuses  prophéties.  Sa  fin  fut  ter- 
rible, il  est  vrai,  et  d'autant  plus  cruelle  que  sa  vie  avait  été 
la  plus  belle  du  monde.  Mais  ce  qui  semble  toucher  Com- 
mines davantage,  c'est  que  la  mort  de  Savonarola  entraîne 

1  Mém.,  t.  II,  p.  596. 

5  Diarii  de  Sanuto,  publiés  par  M.  Rawdon  Brown  et  citée  par1 
M.  Baschet,  Dipl.  vénit.,  p.  351 . 


DE  C0MM1NÊS.  255 

le  pillage  du  monastère  de  Saint-Marc,  et  le  banquier  Nasi 
refuse  de  remplir  ses  engagements,  puisque  la  bibliothèque 
des  Médicis  est  tombée  entre  les  mains  de  la  seigneurie  de 
Florence.  Ce  qui  accroît  de  plus  en  plus  les  difficultés,  c'est 
que  des  deux  syndics  des  créances  à  charge  des  Médicis,  l'un 
Cosme  Sasseti  meurt  presque  ruiné  lui-même,  l'autre  Lorenzo 
Tornabuoni  est  impliqué  dans  un  complot  et  mis  à  mort l. 
Commines  se  vit  réduit  à  de  nouvelles  instances  et  à  de 
nouvelles  prières  adressées  à  la  seigneurie  florentine  : 

Mes  très-honnorés  seigneurs,  je  me  recommande  humblement 
à  votre  bonne  grâce.  Je  renvoie  devers  vous  ce  porteur  apelé 
Jehannet  de  Sallet,  qui  autresfois  a  esté  sept  mois  à  Florence  à 
la  poursuite  de  ce  que  me  doit  Pierre  de  Médecins,  les  héritiers 
de  feu  Lorens  Tournebonne  et  ceulx  de  feu  François  Saxet,  tant 
à  cause  de  leur  maison,  vielle  que  neufve,  à  Lyon,  vous  suppliant 
que  me  vueillez  faire  meilleure  justice,  que  ne  m'a  esté  faicte  le 
temps  passé,  et  que  je  me  sente  que  ce  nouveau  gouvernement 
ait  plus  congnoissance  de  la  longue  et  continuelle  amour  que  je 
vous  ay  portée  et  porte,  que  ceulx  qui  y  ont  esté  puis  trois  ans 
en  ça.  Aucuns  particuliers  m'ont  escript  que  vous  m'avez 
ordonné  quatre  mille  ducats  en  déduction  du  principal  et  que  le 
bancq  de  Nasy  m'en  devoit  respondre,  mais  ledit  bancq  ne  l'a 
voullu  faire,  vers  lequel  j'ay  envoie.  La  despence  des  poursuites 
a  esté  grande,  et  si  me  firent  les  serviteurs  dudit  bancq  de  Méde- 
cins grand  tort  en  ung  appointement,  que  plusieurs  à  Florence 
entendent  bien,  dont  m'a  esté  plusieurs  fois  prommis  de  par 
vous  de  m'en  rescompenser.  Aussi  m'a  falu  emprumpter  argent  à 
grant  interest,  par  deffaut  de  celuy  que  me  détiennent  les  dessus- 
dits.  Vous  supplie  vouloir  avoir  bon  reguart  à  tout,  et  aussi  me 
faire  la  justice  de  Pelgrin  Lorin  de  deux  mille  six  cents  livres 
qu'il  me  robba,  et  s'il  vous  plaist  m'employer  en  chose  qui  soit 

1  Benoist,  Lettres  de  Cornmynes,  2e  partie,  p.  9. 


256  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

en  ma  puissance,  me  trouverez  toujours  prest  à  vous  faire  ser- 
vice. Priant  à  Dieu,  mes  très-honnorés  seigneurs,  qu'il  vous  doint 
l'acomplissement  de  tout  ce  que  vous  désirez. 
Escript  à  Paris  le  XXe  jour  de  juillet. 

Votre  humble  serviteur, 
Philippe  de  Commynes  *. 

Commines  n'obtint  rien,  et  près  de  trois  années  s'étaient 
écoulées,  lorsqu'il  écrivait  de  nouveau  : 

Mes  très-honnorés  seigneurs ,  je  me  recommande  à  votre 
bonne  grâce,  tant  comme  je  puis.  Après  avoir  veu  une  responce 
qu'il  vous  a  pieu  faire  à  vos  ambassadeurs  monseigneur  de  Vol- 
terre  et  messire  Luc  d'Albice,  touchant  l'argent  qu'il  m'est  deu 
par  ceulx  de  Mèdicis,  ay  esté  délibéré  de  vous  envoyer  cest 
homme  d'église  nommé  monsieur  Jehan  de  la  Font,  pour  vous 
remonstrer  la  perte  qui  se  mect  de  tant  attendre  mon  argent,  et 
la  despence  que  j'ay  eu  en  le  pourchassant,  sans  la  perte  d'ung 
bien  bon  serviteur  qui  est  mort  à  la  poursuite,  et  si  vous  prie 
avoir  congnoissance  que  je  n'ay  jamais  voulu  pourchasser  chose 
qui  fût  en  riens  à  votre  préjudice,  ne  dommaige,  comme  ont  fait 
et  font  d'autres  en  semblable  cas,  mais  au  contraire  ay  serché 
et  procuré  de  toute  ma  puissance  de  vous  pover  faire  ser- 
vice, comme  plusieurs  d'entre  vous  savent,  par  quoy  vous  sup- 
plye  de  me  vouloir  faire  payer,  comme  autrefois  m'avez  escript 
par  deux  lettres,  tant  du  principal  que  des  despens  ;  car  il  est  bien 
à  votre  puissance  et  en  les  biens  dudit  de  Médicis,  et  si  sont 
encore  soubs  vous  et  en  votre  subjection,  ceulx  qui  m'estoyent 
obligés  comme  luy  :  priant  Dieu,  mes  très-honnorés  seigneurs, 
qu'il  vous  doint  ce  que  désirez. 

A  Paris,  ce  dimanche  de  Quasimodo. 

Votre  humble  serviteur, 
Philippe  de  Commynes  ■• 

1  Benoist,  Lettres  de  Commynes,  2e  partie,  p.  9  (20  juillet  1499;. 
*  Benoist,  Lettres  de  Commynes,  2e  partie,  p.  1 1  (1502). 


DE  COMMINES.  2oï 

Comniines  avait  quitté  la  cour  \  Il  avait  eu  à  se  plaindre 
du  maréchal  de  Gyé  et  luttait  contre  lui,  d'accord  avec  la 
reine j  et  il  y  a  lieu  de  croire  que  cette  fois  encore  il  s'enga- 
gea dans  quelque  intrigue  qui  amena  une  autre  disgrâce. 

Depuis  plusieurs  années,  il  ne  possédait  plus  le  comté  de 
Dreux,  qui  avait  été  racheté  en  1498  par  le  comte  de 
Nevers  2,  et  il  se  voyait  de  nouveau  menacé  dans  la  posses- 
sion du  domaine  d'Argenton.  L'héritier  des  Chabot,  issus  de 
Brunissent  d'Argenton,  invoquait  un  document  qui  remon- 
tait au  règne  de  Charles  VII.  Sous  Louis  XI,  Commines,  si 
peu  délicat  en  matière  de  titres,  avait  été  assez  puissant 
pour  faire  condamner  son  adversaire  à  la  prison  comme 
convaincu  d'avoir  falsifié  les  lettres  qu'il  produisait 3  ;  mais 
cette  fois,  leur  authenticité  n'était  plus  contestée. 

Ces  revendications  se  poursuivaient  et  laissaient  à 
Commines  peu  de  repos.  Cependant  il  semblait  aimer 
à  multiplier  lui-même  des  démêlés  judiciaires  que  tout 
autre  se  fût  efforcé  de  fuir,  et  il  soulevait  comme  à  plaisir 
d'autres  contestations  non  moins  fâcheuses  que  celles 
qu'il  avait  déjà  traversées.  Le  seigneur  de  la  Rochejacque- 
lin  invoquait  dans  l'église  de  Voulgeton  certains  privilèges 
seigneuriaux  attestés  par  le  placement  de  ses  armoiries  sur 
les  fenêtres.  Commines  n'hésita  pas  à  en  faire  briser  les 
vitraux,  autre  façon  de  détruire  les  titres  qui  le  gênaient. 
L'un  de  ses  successeurs  à  la  sénéchaussée   de  Poitiers  \p 

1  II  siégea  la  dernière  fois  au  conseil,  le  26  juillet  1498.  Mém., 
Introd.  de  Mlle  Dupont,  p.  cxx. 

*  Acte  du  1er  avril  1497  (v.  st.)  aux  archives  des  Basses-Pyrénées. 
Ce  document  vient  d'être  publié  par  M.  Rahlenbeck. 

5  Mém.,  Introd.  de  Mlle  Dupont,  p.  rxxvn. 

OOMMINF.S.  —  II.  J7 


258  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

condamna  le  20  mars  1503  aux  dépens,  dommages  et  inté- 
rêts \ 

Dans  un  autre  procès  du  même  genre,  relatif  à  l'église 
de  Boësse,  le  sire  de  Sanzay  s'appuyait  sur  l'existence  des 
monuments  funèbres  de  sa  famille.  Cette  fois  encore,  Com- 
mines  voulut  faire  disparaître  ces  preuves  et  alla  jusqu'à 
porter  la  main  sur  des  tombeaux.  De  là,  de  nouvelles  sen- 
tences prononcées  contre  lui  2. 

En  même  temps,  Commiries  menait  une  autre  affaire  bien 
plus  importante,  bien  plus  sérieuse,  sur  laquelle  une  pleine 
lumière  n'a  point  encore  été  répandue.  Nous  savons  com- 
bien Commines  avait  toujours  été  mêlé  à  toutes  les  intri- 
gues dont  la  Bretagne  était  le  théâtre  3,  et  cette  fois  il  son- 
geait à  y  intervenir  dans  un  intérêt  direct  et  personnel,  en 
laissant  à  l'avenir  le  soin  de  faire  grandir  et  de  développer 
ce  qu'il  semait.  Après  avoir,  plus  que  personne  peut-être,  con- 
tribué à  l'union  de  la  Bretagne  à  la  monarchie  française,  il 
était  arrivé  à  se  demander  si  ce  pacte,  déjà  presque  rompu  à 
la  mort  de  Charles  VIII,  se  maintiendrait  après  le  règne  de 
Louis  XII.  Au  xiv6  siècle,  une  princesse  flamande  avait 
groupé  autour  d'elle  les  barons  bretons.  Aurait-on  reproché 
à  l'un  d'eux,  appelé  à  recueillir  l'héritage  d'Anne  de  Bre- 
tagne, de  s'être  allié  à  la  fille  d'un  chevalier  né  dans  la 
patrie  de  la  comtesse  de  Montfort? 

En  1494,  Commines  se  trouvait  à  Vienne  quand 
Charles  VIII  se  fit  remettre,  moyennant  certaines  indem- 

1  Mém.,  t.  I,  Introd.  de  Mlle  Dupont,  p.  cxxvm. 

8  Mém.,  t.  I,  Introd.  de  Mlle  Dupont,  p.  cxxix. 

3  C'est  par  erreur  que,  dans  le  volume  précédent,  p.  161,  j'ai  attri- 
bué à  Louis  XI  le  don  d'un  collier  d'ordre  envoyé  à  Commines.  Ce 
collier  était  celui  de  l'Hermine  et  lui  était  adressé  par  le  duc  de  Bre- 
tagne. 


DE  C0MM1NES,  2&J 

nités  pécuniaires,  la  renonciation  de  tous  les  droits  qu'Alain 
d'Albret  pouvait  avoir  au  duché  de  Bretagne,  du  chef  de 
son  aïeul  qui  avait  épousé  Françoise  de  Bretagne,  petite- 
fille  de  Charles  de  Blois  ;  mais  Françoise  de  Bretagne  avait 
un  frère ,  Charles  de  Bretagne ,  baron  d' Avaugour ,  dont 
la  fille  unique  avait  épousé  le  seigneur  de  Boussac.  En 
1501,  Jean  de  Brosse,  seigneur  de  Boussac,  avait  reçu 
défense  de  porter  les  armes  et  le  nom  de  Bretagne.  Cepen- 
dant il  était  mort,  laissant  à  son  fils  aîné  nommé  René, 
des  prétentions  qu'il  n'avait  jamais  abdiquées.  Par  une 
étrange  contradiction,  les  successeurs  de  Philippe  de  Valois 
tenaient  le  duché  de  Bretagne  d'Anne,  qui  descendait  du 
comte  de  Montfort,  et  ne  voyaient  que  des  usurpations 
ambitieuses  dans  les  réclamations  des  représentants  de 
Charles  de  Blois. 

Quoiqu'il  en  fût,  le  contrat  de  mariage  d'Anne  de  Breta- 
gne et  de  Louis  XII  portait  que  si  la  reine  n'avait  pas  d'en- 
fants, le  duché  de  Bretagne  retournerait  à  ses  plus  proches 
parents,  c'est-à-dire  aux  Brosse-Boussac.  Anne  n'avait 
qu'une  seule  fille,  qui  pouvait  mourir,  et  lors  même  qu'elle 
vivrait,  rien  n'était  plus  aisé  que  de  s'appuyer  tôt  ou  tard 
contre  elle  sur  l'arrêt  rendu  par  la  cour  des  pairs  à  Con- 
flans  en  13 il ,  qui  avait  adjugé  la  Bretagne  à  Charles  d»' 
Blois  et  à  ses  descendants  l.  D'ailleurs  de  vifs  symptômes  dr> 
mécontentement  se  manifestaient  parmi  les  Bretons,  et  ils 
regrettaient  déjà  l'indépendance  dont  ils  avaient  joui  pen- 
dant plusieurs  siècles. 

1  La  généalogip  de  la  maison  de  Cornalines,  conservée  à  Tourna;.  , 
mentionne  avec  soin  que  la  fille  de  Philippe  :  «  fut  mariée  au  conte  de 
*   Pentièvre,  droit  héritier  de  la  conté  de  Biois  et  de  la  ducé  de  Bre- 

«    taigne.  » 


260  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Tout  porte  à  croire  que  Commines,  dans  le  vaste  horizon 
que  lui  ouvrait  sa  perspicacité,  caressa  l'éventualité  qui  tôt 
ou  tard  pouvait  placer  sur  les  épaules  de  sa  fille  le  manteau 
d'hermine  des  duchesses  de  Bretagne.  René  de  Boussac, 
inconstant,  léger,  prodigue,  se  livrait  à  des  dépenses  incon- 
sidérées. Commines  lui  prêta  à  diverses  reprises  de  l'argent, 
jusqu'à  ce  que  de  son  débiteur  il  fît  son  gendre,  en  lui  don- 
nant, comme  dot  de  sa  fille,  les  créances  mêmes  qu'il  pou- 
vait revendiquer  contre  lui. 

Ce  fut  au  mois  d'août  1504,  que  Jeanne  de  Commines, 
fille  unique  du  seigneur  d'Argenton,  épousa  René  de  Brosse, 
comte  de  Penthièvre.  Dans  le  contrat,  Commines  s'enga- 
geait à  faire  célébrer  les  noces  à  ses  frais,  «  à  vestir  et 
«  accoustrer  honnestement  et  honorablement  sa  fille,  »  et 
de  plus  à  lui  donner  dix-huit  mille  écus  d'or  ;  mais  les  deux 
tiers  de  cette' somme  représentaient  les  avances  faites  par 
Commines  pour  dégager  une  partie  des  domaines  du  comte 
de  Penthièvre.  Pour  le  surplus,  on  lui  remettait  des  perles, 
des  rubis,  des  diamants  à  la  façon  de  Gênes,  une  fleur  de 
lis,  donnée  peut-être  par  Louis  XI,  un  parement  d'or  de 
mille  quarante-sept  écus,  un  balai  qui  seul  en  valait  plus  de 
mille, et  enfin  certaines  menues  choses  d'argent;  mais  il  était 
convenu  que  s'il  se  trouvait  «  que  ces  pierreries  ne  fussent 
«  bonnes  et  loyales,  »  Commines  serait  tenu  «  de  les  faire 
«  valoir  à  la  discrétion  de  gens  de  bien,  eux  congnoissans 
«  en  pierreries.  »  Il  en  résultait  que  Commines  avait  con- 
stitué, sans  bourse  délier,  une  dot  magnifique,  telle  que  la 
dame  de  Beaujeu  n'en  avait  pas  obtenue  de  son  père,  le  roi 
Louis  XI  ". 

1  Mém.,  t.  III,  pr.  p.  161. 


DE  COMMISES.  261 

Sur  ces  entrefaites,  l'Italie  avait  vu  s'accomplir  un  mémo- 
rable événement  qui  dut  produire  une  vive  sensation  chez  le 
seigneur  d'Argentou.  Une  expédition  conduite  par  Louis  XII 
avait  passé  les  Alpes,  et  sous  les  remparts  mêmes  de  la  for- 
teresse de  Novare,  témoins  de  ses  anciens  revers,  Ludovic 
Sforza  était  tombé  entre  ses  mains.  Le  duc  de  Milan,  traité 
avec  une  impitoyable  rigueur,  avait  été  conduit  au  châ- 
teau de  Loches  où  Commines  avait  passé  deux  mois. 
Moins  heureux  que  lui,  il  allait  languir  dix  années  dans  les 
souffrances  de  la  captivité  et  devait  rendre  le  dernier  soupir 
dans  les  fers. 

Louis  XII,  pour  exercer  une  action  plus  puissante  dans 
les  affaires  d'Italie,  traitait  avec  l'empereur  Maximilien  et 
avec  son  fils  Philippe  ;  mais  ces  négociations  furent  aussi 
souvent  rompues  que  reprises,  et  en  1505,  le  bruit  se  répan- 
dit que  la  France  allait  porter  la  guerre  en  Flandre,  en 
prenant  pour  prétexte  ce  droit  de  ressort  du  parlement  de 
Paris  auquel  Charles  VIII  avait  renoncé  pour  un  terme  de 
dix  années,  dans  des  lettres  royales  où  Commines  figurait 
comme  témoin  '. 

A  cette  nouvelle,  le  seigneur  d'Argenton  se  souvint  qu'en 
d'autres  circonstances  semblables,  il  avait  offert  d'excellents 
conseils.  Cette  fois,  Olivier  le  Diable  n'était  plus  là  pour  les 
combattre,  et  il  crut  le  moment  propice  pour  reparaître  à  la 
cour.  Il  devait  y  trouver  son  ancien  ami  Georges  d'Amboise, 
qui  y  résidait  comme  légat  du  Pape  ;  il  comptait  aussi  sur 
l'influence  de  sa  belle-sœur,  la  dame  de  Beaumont 2.  Il  se 

1   Voyez  plus  haut,  p.  3. 

*  Jean  de  Polignac ,  seigneur  de  Randan  et  de  Beaumont ,  avait 
épousé  Jeanne  de  Chambes,  sœur  d'Hélène  de  Chambes,  femme  de 
Commines. 


262  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

rendit  donc  au  Plessis-les-Tours  (lieu  plein  de  souvenirs  pour 
lui),  et  y  trouva  un  puissant  médiateur  sur  lequel  il  n'avait 
point  compté  et  qui  cherchait,  en  protégeant  Commines, 
à  se  réconcilier  avec  la  reine.  C'était,  selon  toute  probabi- 
lité, le  maréchal  de  Rieux,  ancien  tuteur  d'Anne  de  Bre- 
tagne et  depuis  quelque  temps  l'objet  de  son  mauvais  vou- 
loir qu'il  s'efforçait  de  calmer.  On  avait  promis  d'avance 
à  Commines  que  le  roi  lui  ferait  bon  accueil.  En  effet, 
Louis  XII  lui  parla  trois  fois  et  alla  jusqu'à  lui  dire  que  ses 
bonnes  dispositions  à  son  égard,  dues  d'abord  aux  instances 
de  l'évêque  du  Puy,  Geoffroi  de  Pompadour  (autre  complice 
de  Commines  dans  les  troubles  de  la  minorité  de  Char- 
les VIII),  remontaient  à  son  séjour  à  Lyon ,  c'est-à-dire 
à  plusieurs  mois.  Tout  dépendait  néanmoins  d'Anne  de 
Bretagne  qui,  en  ce  moment,  voyageait  dans  ses  États  héré- 
ditaires, et  ce  fut  à  cette  princesse,  qui  lui  avait  sans  cesse 
été  favorable,  que  Commines  écrivit  le  17  juillet  1505  : 

Madame ,  tant  et  sy  très-humblement  comme  je  puis,  me 
recommandé  à  vostre  bonne  grâce.  Madame,  tost  après  vostre 
partement  de  Blois,  fus  parler  à  monseigneur  le  légat,  à  Beau- 
regoiart,  et  ne  vous  osse  nommer  celluy  qui  en  a  esté  moyen, 
pour  ce  que  je  le  doubte  à  vostre  malle  grâce,  et  plusieurs  fois 
en  a  envoyé  devers  moy,  et  dès  le  premier  coup  le  vous  eusse 
fait  savoir,  mays  je  ne  cuydois  point  que  la  chose  avînt,  pour  ce 
que  je  désirois  savoir  s'il  me  feroit  bonne  ctière  ou  mauvesse 
avant  aller.  Toutesfoys,  madame,  il  me  tint  les  millieurs  termes 
du  monde  et  la  millieure  parolle  et  bien  longue.  Après  plusieurs 
parolles,  ,ly  pryé  que  peusse  veoir  le  roy.  Il  me  dist  qu'il  luy  en 
parleroit,  et  pour  ceste  heure  ne  se  peut  faire,  comme  il  me 
manda,  et  me  remyt  à  Tours;  je  manday  à  celluy  qui  avoit  esté 
cause  de  mon  aller  audicf  Beaureguart,  que,  sans  estre  seur  de 
veoir  le  roy,  je  n'yrois  point  volentiers,  Ency  la  chose  est 


DE  C0MM1NES.  263 

demouré  quinze  jours,  qu'il  m'a  renvoyé  ung  homnie,  que  je 
vinse  et  que  le  roy  me  feroit  bonne  chère  :  se  qu'il  a  fait, 
madame,  et  tenu  bien  longues  parolles,  par  troys  foys,  et  hier, 
de  vous,  longtemps,  au  propos  du  petit  cheval  qu'il  me  fit  mon- 
ter, sur  lequel  entrez  voullentiers  aux  villes,  comme  il  me  dit, 
et  me  semble,  madame,  qu'il  désire  bien  vostre  retour. 

Madame,  se  commencement  de  bien  me  vient  pour  l'onneur  de 
vous,  et  est  bien  en  vostre  puissance  d'en  faire  bonne  yssue,  et, 
sy  propos  ne  change,  veut  me  mestre  en  lieu  où  je  pourroys  faire 
service,  mais,  sans  ce  que  vous  y  aidissez  et  qne  l'eussez  agréable, 
il  ne  s'y  vouldroit  point  employer.  Par  quoy  tout  est  remis  à 
vostre  venue,  et  croy  que  jusques-là  retourneré  sens  moy,  et 
combien  que  me  soye  trouvé  longue  espace  avecque  le  roy,  où  il 
y  avoit  poy  de  gens,  et  qu'il  parloit  à  moy,  n'ay  en  riens  voulu 
parler  de  mes  afaires,  et  croy  que  pour  ce  coup  n'en  parlere 
point.  Il  m'a  conté,  madame,  comme  monsieur  duPuy  '  ly  parla 
de  moy  à  Lyon,  et  que,  sy  je  en  eusse  escript  à  monsieur  du  Puy, 
qu'il  m'eust  fait  bonne  response.  Et  sy  sa  pensée  est  comme  sa 
parolle,  madame,  se  que  je  croy,  je  m'en  doy  contenter,  mais  le 
tout  dépent  de  vous,  madame,  car  s'il  cuydoit  que  n'y  eusez  nulle 
afecsion ,  combien  qu'il  ayt  bien  afaire  de  compaignie ,  sy 
doubté-je  que  je  demourois  sus  moy  à  faire  mes  vignes. 

Madame,  madame  d'Angoulesme  -  et  monsieur  son  fils  sont 
icy  pour  ces  choses  de  Savoye,  comme  je  croy,  car  il  en  est 
venu  des  gens. 

Plaise  vous  tousjours,  madame,  me  commander  vostre  bon 
plésir  pour  l'acomplir  à  mon  povoir,  en  priant  Dieu,  madame, 
qu'il  vous  doint  boune  vie  et  longue  et  tout  se  que  vous  désirez. 

A  Tours,  ce  XVIIe  jour  de  juillet. 

Vostre  très-humble  et  très-obéissant  suget  et  serviteur, 

Commynes. 

A  la  roy  ne  ma  souveraine  dame  s. 

'  Geoffroi  de  Pompadour,  évêque  du  Puy. 
-  Louise  de  Savoie,  mère  de  François  Ier. 
3  Mém.,  t.  III,  pr.  p.  172. 


■ÎÙ-L  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Six  jours  après ,  Commines  adressa  une  autre  lettre  à  la 
reine.  Il  y  confirmait  tout  ce  qu'il  lui  avait  déjà  écrit,  insis- 
tait sur  les  bons  offices  de  Georges  d'Amboise,  annonçait 
que  le  roi  songeait  à  appeler  près  de  lui  Geoffroi  de  Pom- 
padour  et  se  félicitait  d'avoir  trouvé  un  nouvel  appui  dans 
la  duchesse  d'Angoulême,  mère  de  l'héritier  présomptif  de 
la  couronne,  qui  fut,  depuis,  François  Ier.  Néanmoins  le  roi 
éprouvait  quelque  défiance,  quelque  suspicion.  On  lui  disait 
qu'il  serait  trompé ,  s'il  écoutait  Commines  et  madame  de 
Beaumont.  Il  songeait  même  à  demander  quelque  promesse 
ou  quelque  serment  au  seigneur  d'Argenton,  et  celui-ci,  qui 
ne  s'en  était  jamais  montré  avare,  se  fût  bien  gardé  d'hési- 
ter à  ce  sujet,  car  il  espérait  que  le  roi  l'aimerait  plus  que 
personne. 

Tout  ceci  est  nettement  indiqué  dans  la  lettre  où  Com- 
mines mentionne  également  l'ambassade  du  comte  deNevers 
en  Flandre  et  les  efforts  de  l'amiral  de  France  pour  allu- 
mer la  guerre  ; 

Madame,  tant  et  sj  très-humblement  comme  je  puis,  me 
recommande  à  votre  bonne  grâce. 

Madame,  puis  poy  de  jours,  vous  ay  escript  mon  arrivée,  et 
comme  le  roy  m'avoit  fait  bonne  chère  et  fort  parlé  à  moy,  et  a 
fait,  chacun  jour,  depuis  mais  lettres  escriptes,  parolles  géné- 
rolles,  et  à  chascune  fois  m'a  parlé  de  vous  et  longuement  ;  mais 
je  n'y  suis  allé  que  unne  foys  le  jour  et  en  la  compaingnie  de 
monseigneur  le  léguât L 

Il  y  a  environ  quatre  jours,  madame,  que  je  demandé  à  mon- 
seigneur le  léguât  s'il  ne  valloit  pas  myeulx  que  je  m'en  allasse  en 
attendant  votre  venue,  puisque  mon  fait  estoit  remis  là  et  se 
qu'il  lui  sembloit  que  je  devois  dire  au  roy  à  mon  partement,  et 
me  dist  que  je  attendisse  jusques  sur  le  partement  du  roy  et  que 
ne.  dist.  sinon  que  le  merciais  de  ce  qu'il  lui  avoit  pieu  que  vinse 


DE  COMMINES.  265 

icy  et  que  pour  ee.ste  heure  ne  lui  voullois  faire  requeste  de  aultre 
chose,  et  que  s'il  luy  plesoit  m'emploier  en  aucune  chose  en  son 
service,  que  de  millicur  ceur  que  jamais  je  m'y  emploirois,  et 
puis  que  à  vostre  venue  il  vous  en  parlera  et  s'y  emploira  de 
toute  sa  puissance.  Ency  je  suiveray  son  conseil,  car  quant  je 
vouldrays  faire  autrement,  je  parderois  tantost  tout.  Sine  d'amy- 
tié  il  me  monstre  et  de  privées  paroles  assez,  et  m'a  parlé  ennuyt 
de  faire  venir  monsieur  du  Puy,  et  ung  autre  foys  le  m'avoit 
dit,  et  dit  que  le  dit  du  Puy  est  bien  de  mes  amis.  Je  ne  se  s'il 
vouldroit  quelque  serment  ou  promesse  de  moy,  car  en  quelque 
susepecion  l"avoit-on  mis  au  commencement,  disant  que  s'il  s'y 
fioit,  que  mademoiselle  de  Beaumont  '  et  moy  à  la  fin  luy  nui- 
rions envers  vous  et  le  tromperions. 

Madame  d'Angoulème,  madame,  a  porté  fort  bonnes  parolles, 
disant  qu'il  me  vouldroit  céans,  avec  ung  bon  et  gros  appoincte- 
ment,  pour  ce  qu'il  est  grand  faute  de  gens.  Je  entens  bien  à  son 
parler,  qu'il  faut  bien  qu'il  s'ayde  de  quelqu'un,  et  croy  qu'il 
seroit  plus  content  de  mcy  que  d'aultre,  sy  défience  ne  l'en 
guarde,  mais  qu'il  vous  plaise  l'ayder. 

Je  vous  supplie,  madame,  qu'il  vous  plaise  m'eseripre  une 
bonne  lettre,  que  je  lui  puisse  monstrer  ou  faire  monstrer  sy 
j'estois  partyd'ycy. 

Le  roy  envoie  monsieur  de  Nevers  et  l'évesque  de  Paris  vers 
le  roy  de  Castille  pour  ses  resors  *  et  aucunes  appellacions,  et 
cela  le  prend  fort  à  ceur  et  à  grands  aprests  de  parolles.  Monsieur 
l'amiral  tient  le  roy  de  près  et  fit  ung  tel 5  visage,  quant  il  me 
vit  rester  en  votre  chambre  à  Paris,  quant  il  m'y  trouva. 

Le  roy,  madame,  fut  ung  poy  mal  disposé  puis  poy  de  jours,  et 
vis  monseigneur  le  léguât  en  peur;  mais  l'endemain  il  n'y  parut.- 
Il  me  semble,  madame,  que  ferez  bien  d'abrégier  votre  véage.  Il 
n'est  point  de  nouvelles  qu'il  aille  enNormendie.  On  dit,  je  ne  se 

* 

1  Jeanne  rie  Chambes  ,  femme  de  Jean  de  Polignac,  seigneur  de 

Beaumont. 

2  Les  ressorts  du  parlement  de  Paris  en  Flandre. 

3  Var.:  bel. 


266  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

s'il  est  vray,  que  ledit  amiral  egrit  fort  contre  se  conté  de  Flan- 
dre. S'il  y  avait  brouillis  et  guerre,  son  amyrauté  en  vaudroit 
XX  mille  francs  par  an  davantage.  Les  semblables  diférens  de 
seux  pour  coy  ils  vont,  ay-je  veu  toute  ma  vie,  et  toujours  s'opè- 
rent en  parlant  *. 

Je  loue  Dieu,  madame,  de  ce  que  l'afère  du  maresal  prend 
train  à  votre  honneur  et  plésir  :  il  a  ycy  ung  homme,  mes  nul 
ne  parla  à  ly,  que  j'aie  veu.  Le  roy  loue  vos  mariages  -,  se 
m'a-t-on  dit.  Priant  à  Notre  Seigneur,  madame,  qn'il  vous  doinst 
bonne  vie  et  longue  et  accomplissement  de  tous  vos  désirs. 

A  Tours,  se  XXIIIe  3. 

Je  vous  supplie,  madame,  rompre  ses  lettres. 

De  la  main  de  votre  très-humble  et  très-obéissant  sujet  et 
serviteur, 

COMMYNES. 

A  la  roy  ne  ma  souveraine  dame  *. 

A  ces  lettres  de  Commines,  il  faut  joindre  d'autres  lettres 
signées  d'un  nom  qui  se  retrouve  sans  cesse  dans  son  his- 
toire, celles  que  Jacques  de  Beaune  écrivait  au  même 
moment  à  une  dame  d'honneur  de  la  reine  Anne. 

Jacques  de  Beaune  mandait  le  10  juillet  1505  : 

Monseigneur  d'Argenton  a  fait  la  révérance  au  roy,  et  l'a  pré- 
senté monseigneur  le  légat,  et  lui  a  fait  le  roy  bonne  chière,  et 
dîne  avec  mondit  seigneur. 

1   Cette  phrase  est  à  peu  près  illisible. 

*  D'après  M.  de  laPilorgerie,  ceci  se  rapportait  notamment  au  projet 
de  mariage  du  roi  d'Espagne  et  de  Germaine  de  Foix. 

5  Les  mots  :  juillet  1505,  se  trouvent  dans  la  copie  reproduite  par 
M.  de  la,  Pilorgerie. 

*  Le  document  original,  publié  par  M"e  Dupont,  Mém.,  t.  III,  pr. 
p.  175,  et  par  M.  de  la  Pilorgerie,  p.  466,  appartient  à  M.  de  Cham- 
bry,  qui  a  eu  l'obligeance  de  nous  en  adresser  une  nouvelle  tran- 
scription. 


DE  COMMINES.  267 

Il  ajoutait  le  lendemain  : 

L'amiral  est  iey,  qui  se  tient  près  et  est  toujours  après  toutes 
reformations  à  faire,  se  il  peult,  un  monde  nouveau.  Monseigneur 
le  légat  le  tient  de  près,  mieulx  qu'il  ne  âst  jamais.  Ledit  sei- 
gneur escript  à  ladite  dame,  j'ay  fait  retarder  la  poste  d'ung  jour 
pour  faire  escripre  madame  d'Angolesme  qui  arriva  ce  soir.  J'ai 
veu  monsieur  d'Argentonsejourd'hui  au  Plessis,  à  qui  j'ai  parlé. 
Quelqu'un  m'a  dit  qu'il  fust  l'autre  jour  bien  deux  heures  avecques 
le  roy  en  devis  et  à  bon  visaige  '. 

Cependant,  la  paix  fut  maintenue.  «  Le  roy  de  Castille, 
«  dit  Wielant,  ne  demandoit  point  la  guerre  en  France... 
«  Il  fut  conseillé  de  faire  faire  par  son  procureur-général, 
«  secrètement  et  à  part,  protestations  pertinentes  et  à  per- 
ce pétuelle  mémoire,  et  icelles  faites  et  enregistrées,  manda 
«  à  ses  députés  accorder  les  points  et  articles  projetés  par 

1  Bibliothèque  de  Nantes.  —  Ces  lettres  sont  adressées  à  made- 
moiselle Michelle  de  Saubonne.  J'en  dois  l'obligeante  communication 
à  M.  de  la  Pilorgerie,  qui  se  propose  de  les  publier.  J'emprunte  à  la 
même  source  une  autre  lettre  de  Jacques  de  Beaune,  du  26  juillet  1505, 
qui  offre  des  détails  intéressants  sur  les  intrigues  qui  divisaient 
Louis  XII  et  Anne  de  Bretagne  : 

a  Mademoiselle,  j'escrips  à  la  royne  que  je  vous  ay  advertie  de 
a  quelques  propos  pour  lui  dire  ;  c'est  du  fait  de  Flandres.  Il  y  a  un 
«  personnaige  par  dessà  qui  dit  qu'il  a  grand  crédit  avecques  la  royne 
«  et  se  vente  bien  de  savoir  de  ses  principaulx  affaires.  Il  escript  sou- 
«  vent ,  à  ce  que  j'entens ,  et  par  le  paige ,  vous  en  apercevrez  bien 
a  par  ce  que  verrez.  C'est  celuy  dont  l'on  avoit  soubson  sus  vous  et 
«  dont  nous  parlasmes  en  ceste  maison.  Vous  ferez  bien  d'entendre 
■.  de  son  intencion  par  ces  lettres",  et  vous  prie  que  prenez  garde 
i  si  en  riens  l'on  touche  île  moy.  Je  m'en  suis  aperçu  en  quelque 
«  endroit.  Vous  y  ferez  comme  vous  vouldriez  que  fisse  pour  vous 
i  et  dont  avez  seurté,  et  ne  le  vous  e.scrips  sans  cause.  » 


268  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

«  les  gens  du  roy  de  France  1 .  »  Louis  XI  avait  fait  de 
même  lorsqu'il  invitait  les  députés  flamands  à  assister  à 
l'enregistrement  du  traité  d'Arras  par  le  Parlement  qui 
venait  d'être  saisi  des  réserves  secrètes  qui  l'annulaient. 
Commines  n'eût  point  eu  le  droit  de  blâmer  ces  procédés 
qui  semblaient  de  bonne  mise  à  son  ancien  maître. 

Trois  ans  après ,  le  bruit  d'une  invasion  des  Français 
dans  les  Pays-Bas  se  répandit  de  nouveau ,  et  le  prince  de 
Castille  déclara  qu'en  cas  de  guerre  avec  Louis  XII,  il  trans- 
porterait au  prince  de  Chimay  les  terres  de  Renescure  et 
d'Ugies ,  appartenant  à  Philippe  de  Commines ,  seigneur 
d'Argenton  2.  Le  prince  de  Castille,  devenu  l'empereur 
Charles-Quint,  oublia  sans  doute  cette  sentence  qu'il  avait 
prononcée  dans  sa  jeunesse  contre  l'historien  dont  le  livre 
faisait,  à  ce  que  rapporte  De  Thou ,  la  méditation  de  ses 
veilles. 

Commines  était  en  effet  rentré  en  faveur  près  de 
Louis  XII,  car,  le  30  décembre  1505,  le  roi  le  nomma  son 
chambellan  ordinaire,  «  considérant  et  ayant  égard  aux 
«  grans,  vertueux,  louables  et  très-recommandables  ser- 
«  vices  que  nostre  amé  et  féal  conseiller  Philippe  de  Com- 

1  Corp.  chron.  Flandriae,  t.  IV,  p.  179.  —  J'aurais  dû  rappeler 
dans  le  volume  précédent,  que  le  18  juin  1480,  Maximilien ,  devenu 
l'allié  d'Edouard  IV  contre  Louis  XI,  fit  ajourner  Philippe  de  Com- 
mines et  d'autres  transfuges  qu'il  appelait.  «  nos  vassaulx  et  subjects, 
t  qui  jadis  soulloient  estre  serviteurs  de  deffuncts  nos  très-chiers  sei- 
«  gneurs,  ayeul  et  père,  les  ducs  Philippe  et  Charles,  que  Dieu 
«  absoille  !  »  Deux  mois  leur  étaient  accordés  pour  se  présenter  : 
personne  ne  comparut  (Archives  de  Lille). 

*  Bull,  de  la  commission  royale  d'histoire,  lre  série,  t.  XI,  p.  204 
(26  avril  1509). 


DE  C0MM1NES.  209 

«  mynes,  seigneur  d'Argenton,  a  faits  à  nos  prédécesseurs 
«  roys  de  France,  en  plus  grans  charges  et  estats  que  a  eus 
«  d'eulx  près  et  à  l'entour  de  leurs  personnes  et  autrement 
«  que  à  nous  consécutivement  depuis  nostre  advénement 
«  à  la  couronne,  où  il  s'est  tousjours  si  vertueusement  et 
«  loyaument  acquitté,  qu'il  en  est  digne  de  singulière 
«  louenge  et  recommandation  l. 

Au  mois  de  mai  1506,  le  bruit  se  répandit  qu'il  serait 
envoyé  comme  ambassadeur  vers  les  Électeurs  de  l'Empire2. 

Nous  savons  qu'au  mois  de  mai  1507,  il  accompagna 
Louis  XII  à  Milan,  et  ce  fut  de  cette  ville  qu'il  adressa  la 
lettre  suivante  à  la  seigneurie  de  Florence  : 

Mes  très-honnorés  et  doutés  seigneurs,  je  me  recommande 
humblement  à  votre  bonne  grâce.  Je  envoyé  se  porteur  devers 
vous,  pour  savoir  sy  vos  consciences  ne  vous  jugeront  jamais 
que  vous  me  devez  faire  raison  de  ce  que  me  devoyt  Pierre  de 
Médicis,  dont  vous  en  avez  prins  les  biens,  et  aussi  pour  vous 
supplier  de  me  faire  briefve  justice  d'un  appelle  Pelegrin  Lorin. 
Et  si  vous  ne  me  vouliez  faire  la  raison,  qu'il  vous  plaise  y  faire 
contraindre  les  héritiers  de  feu  François  Sasset,  qui  sont  obligés. 
Du  tout  vous  advertira  plus  au  long  ledit  porteur,  vous  priant 
tousjours  me  commender  vostre  bon  plésir  et  je  mecteray  payne 
de  lacomplir.  Priant  à  Dieu,  mes  très-honnorés  et  doutés  sei- 


imp.  de  Paris,  fonds  Gaignières,  763,  f°  90.  (Document 
signalé  par  M.  de  Beauconrt.)  Il  paraît  que  Commines  reçut  en  même 
temps  nne  pension  de  mille  livres  tournois,  assignée  sur  la  généralité 
de  Languedoc.  On  a  conservé  une  quittance  qu'il  donna  le  '^Omai  1506. 

3fém.,  t.  III,  p.  179. 

*  Et  dist-on  que  le  dit  roy  envolera  monseigneur  d'Argenton  vers 
les  princes  électeurs  de  l'Empire  (Lettre  de  Courteville,  24  mai  1506). 
Le  Glay,  Nég.  dipl.  entre  la  France  et  V Autriche,  t.  I,  p.  142. 


•270  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

gneurs,  qui  vous  doint  bonne  vye  et  longue  et  accomplissement 
de  tout  se  que  vous  désirez. 
A  Millan,  ce  11°  jour  de  juing. 

Votre  très-humble  serviteur, 
Philippe  de  Commynes  *. 

A  cette  époque ,  Florence  était  gouvernée  par  Pierre 
Soderini,  avec  lequel  Coramines  avait  traité  en  1494,  avant 
l'expédition  de  Charles  VIII  en  Italie.  Soderini  avait  pour 
secrétaire  Machiavel ,  qui  avait  atteint  toute  la  force  de 
l'âge  et  du  talent.  Ce  fut  sans  doute  Machiavel  (fort  influent 
à  cette  époque,  car  il  réglait  à  la  fois  et  l'organisation  mili- 
taire et  le  gouvernement  intérieur)  qui  répondit  à  Com- 
mines.  Combien  ne  faut-il  pas  regretter  ces  lettres  échan- 
gées entre  les  deux  maîtres  de  la  science  politique  au 
xve  siècle,  qui  l'un  et  l'autre  ont  fondé  une  école  perpétuée 
jusqu'à  nos  jours!  Il  n'est  pas  toutefois  impossible  de  sup- 
pléer à  cette  lacune ,  et  l'on  peut  affirmer  que  les  dépêches 
de  Florence  continuaient  à  alléguer  à  la  fois  les  malheurs 
de  la  situation  et  la  mauvaise  foi  des  Français,  qui  promet- 
taient toujours  de  restituer  Pise  et  qui  ne  tenaient  jamais 
leur  engagement. 

Après  une  résistance  dont  un  ardent  patriotisme  avait 
prolongé  les  péripéties,  les  Pisans  ouvrirent  enfin  leurs 
portes  le  8  juin  1509.  Louis  XII  les  avait  abandonnés,  mais 
en  se  faisant  payer  sa  neutralité  par  les  Florentins,  et  nous 
ne  savons  si  Commines  pouvait  s'appuyer  avec  succès  sur 
cette  conduite  odieuse  et  avare,  quand,  le  27  novem- 
bre 1509,  il  écrivit  de  nouveau  à  la  seigneurie  de  Flo- 
rence : 

'  Archives  de  Florence. 


DE  COMMUNES.  271 

Mes  très-honnorés  et  doubtés  seigneurs,  je  me  recommande 
très-humblement  à  votre  bonne  grâce.  Vous  sçavez  assez  quantes 
prossuytes  je  ay  faictes  pour  estre  paie  de  ceulx  de  Médicis  et 
que  tout  homme  l'est,  excepté  moy,  et  toutesfois  il  me  sembloit 
que  j'avoie  bien  desservy  l'estre  des  premiers,  et  ay  tousjours  esté 
bon  amy  de  vous  marchans  estans  en  France  et  ailleurs,  où  je 
les  ay  trouvés.  Ladite  prossuyte  m'a  esté  de  grande  despence,  et 
on  m'a  tousjours  remis  quant  vous  auriez  recouvert  Pise,  ce  qui 
est  adArenu,  Dieu  mercy,  et  ne  croy  point  nulle  personne  hors 
Florence  qui  en  ait  esté  plus  joyeulx  que  moi.  J'espoirois  que  la 
raison  m'en  fust  faicte  à  Florence,  sans  qu'il  fust  besoing  que  je 
y  envoyasse,  car  messer  Néry  Capponi  avoit  prins  la  charge  de 
moy,  d'en  faire  la  prossuyte,  mais  despuis  ladite  prinse,  je  n'en 
ay  ouy  nulles  nouvelles  :  pour  quoy  envoyé  ce  porteur  appelle 
Pierre  Boismart,  natif  de  Tours,  pour  en  faire  les  diligences, 
telles  qu'il  voira  estre  à  faire,  et  vous  prie,  mes  très-honnorés 
et  doubtés  seigneurs,  qu'il  vous  plaise,  tant  de  ma  debte  que  des 
despens  que  j'ay  mis  à  la  prossuyte,  m'en  vouloir  faire  paier, 
sans  ce  que  je  soie  plus  abusé,  comme  j'ay  esté  jusques  icy. 
Priant  à  Dieu,  mes  très-honnorés  et  doubtés  seigneurs,  qui  vous 
doint  bonne  vie  et  longue  et  l'accomplissement  de  tout  ce  que 
vous  désirez. 

A  Orléans,  le  XXVIIe  jour  de  novembre,  l'an  mil  cincq  cens 

et  neuf. 

Votre  très-humble  serviteur, 

Philippes  de  Commynes. 

A  mes  très-honnorés  et  doubtés  seigneurs,  messeigneurs  tenant 
la  seigneurie  à  Florence  *. 

Commines  insista  dans  une  autre  lettre  portant  la  date 
du  22  mars  1510  : 

Mes  très-honnorés  et  doubtés  seigneurs,  je  me  recommande 
très-humblement  à   votre  bonne  grâce.  J'ay  ung  serviteur  à 

1   Archives  de  Florence. 


272  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Florence,  à  la  poursuicte  de  ce  que  me  debvoit  feu  Pierre  de 
Médicis.  Il  ma  tousjours  esté  mandé  et  escript  que  je  seroye 
payé  quant  Pise  seroit  recouverte,  et  ai-je  espérance  que  ainsi  se 
fera,  veu  qu'estes  hors  de  vos  grans  affaires,  et  que  mondit  servi- 
teur aura  quelque  bonne  expédiction  et  aurez  mémoire  que  tous- 
jours  vous  ay  esté  bon  serviteur  et  seray  pour  le  temps  advenir, 
vous  priant,  mes  très-honnorés  et  doubtés  seigneurs,  qu'il  vous 
plaise  que  à  ceste  fois  la  raison  me  soit  faicte,  et  tousjours  me 
commander  vostre  plaisir  pour  l'accomplir  à  mon  pouvoir.  En 
priant  à  Dieu,  mes  très-honnorés  seigneurs,  qu'il  vous  doint  bonne 
vie  et  longue  et  accomplissement  de  tout  ce  que  vous  désirez. 
A  Paris,  ce  XXIIe  jour  de  mars. 

Vostre  très-humble  serviteur, 
Phiijppes  de  Commynes. 

A  mes  très-honnorés  et  doubtés  seigneurs,  messeigneurs  de  la 
seigneurie  de  Florence  * . 

Nous  compléterons  la  série  de  ces  infructueuses  réclama- 
tions par  la  lettre  suivante  : 

Haulx  et  puissans  et  mes  très-honnorés  seigneurs,  très-hum- 
blement à  vostre  bonne  grâce  me  recommande.  Je  renvoyé 
devers  vos  seigneuries  Pierre  Boismart,  lequel  en  ceste  saison 
passée  y  a  fait  long  séjour,  comme  paravant  luy  avoient  fait 
pluissieurs  aultres  de  mes  serviteurs,  à  la  poursuicte  de  ce  que  m? 
doivent  ceulx  de  Médicis,  lesquels  tousjours  sont  retournés  sans 
riens  faire,  avec  quelque  peu  d'espérance.  J'ay  esté  informé  que 
pour  l'euvre  présante  les  choses  estoient  assez  disposées  pour  me 
faire  la  raison,  dont  je  vous  supplie,  autant  qu'il  m'est  possible,  et 
de  vouloir  avoir  mémoire  des  services  passés  et  que  telles  pour- 
suictes  ne  se  font  point  sans  grant  despance,  et  me  commander 
vos  bons  plaisirs  pour  l'acomplir  à  mon  povoir.  Priant  à  Dieu. 

1  Archives  de  Florence. 


DE  COMMINES.  273 

haulx  et  puissans  et  mes  très-honnorés  seigneurs ,  qu'il  vous 
doint  bonne  vie  et  longue  et  acomplissement  de  tout  ce  que 
désirez. 

A  Argenton,  le  XXVe  jour  d'aoust  1511. 

Vostre  très-humble  serviteur, 
Phillipes  de  Commynes. 

A  haulx  et  puissans  et  mes  très-honnore's  seigneurs  de  la  sei- 
gneurie de  Florence,  à  Florence  * . 

Commines  avait  de  nouveau  quitté  la  cour  et  pour  ne 
plus  y  revenir.  Des  motifs  que  nous  ignorons,  l'en  éloignè- 
rent. Peut-être,  alors  qu'il  écrivait  que  le  roi,  «  si  défiance 
«  ne  le  gardoit,  seroit  plus  content  de  lui  que  d'autre,  »  espé- 
rait-il arriver  au  faîte  de  la  puissance  en  dominant  tous 
ses  envieux  et  tous  ses  jaloux  ;  peut-être  ne  se  consola-t-il 
point  de  n'avoir  réussi,  même  en  voyant  son  ancien  ami  Geor- 
ges d'Amboise  devenir  le  premier  ministre  de  Louis  XII. 

1  Archives  de  Florence. 


COMMINES.  —  II.  18 


274  LETTRES  ET  NEGOCIATION 


Xlï 


MORT    DE    COMMINES. 


Nous  avons  épuisé  les  documents  qui  se  rapportent  à 
Commines.  Trois  mois  après  la  dernière  lettre  qu'il  adressa 
à  la  seigneurie  de  Florence,  il  termina  sa  carrière  que  des 
préoccupations  de  tout  genre  paraissent  avoir  troublée  jus- 
qu'au dernier  jour.  Le  mois  d'octobre  avait  été  marqué  par 
les  événements  les  plus  importants  de  sa  vie,  c'est-à-dire 
par  les  services  rendus  à  Louis  XI  à  Péronne,  par  la  dona- 
tion de  ses  grands  domaines  de  Poitou  et  enfin  par  son 
ambassade  à  Venise  :  ce  fut  le  18  de  ce  mois  qu'il  mourut, 
en  1511,  au  château  d'Argenton. 

Efforçons- nous  d'oublier  les  démêlés  judiciaires  dans 
lesquels  Commines  compromit  son  repos  et  son  honneur  ; 
éloignons  même  de  notre  mémoire  la  complaisance  que 
récompensa  Louis  XI  et  l'habileté  que  reconnurent  trop  peu 
Charles  VIII  et  Louis  XII  ;  et  après  avoir  suivi  d'année  en 
année  la  marche  des  complications  politiques  dont  le  rapide 
mouvement  entraîna  Commines ,  faisons  à  ses  derniers 
moments  une  sphère  calme  et  silencieuse  où  notre  jugement 
se  recueille  devant  son  tombeau.  Signalons  davantage  ce 
qu'il  y  eut  «  de  clère  cognoissance  l,  »  comme  il  le  dit  lui- 

1  Mém.,  t.  11,  p.  156. 


DE  COMMINES.  275 

même,  dans  son  esprit,  ce  qu'il  y  eut  de  noble  et  d'élevé 
dans  son  culte  pour  la  science ,  dans  son  admiration  pour 
les  arts,  et  puisque  les  lettres  surtout  ont  fait  vivre  le  nom 
de  Commines,  essayons,  en  terminant  ce  volume,  de  justi- 
fier l'hommage  qu'elles  lui  ont  rendu. 

Commines,  dans  les  dernières  années  de  sa  vie ,  n'avait 
pas  cessé  de  travailler  à  ses  Mémoires  ;  il  s'en  était  occupé 
activement  à  la  fin  du  règne  de  Charles  VIII  *;  il  les  acheva 
pendant  celui  de  Louis  XII,  et,  sous  l'influence  d'une  de 
ces  idées  communes  à  tous  les  vieillards,  qui  les  portent  à 
rechercher  bien  loin  en  arrière  les  souvenirs  les  plus  chers 
et  les  amitiés  les  plus  solides ,  il  les  dédia  à  Angelo  Cato, 
l'astrologue  de  Louis  XI.  En  effet,  pour  tous  les  deux, 
Louis  XI  était  «  un  maistre  et  un  bienfaicteur  ;  »  pour  eux 
seuls  peut-être,  c'était  «  un  prince  digne  de  très-excellente 
«  mémoire  2.  »  Ce  livre  devait  offrir  l'apologie  de  Louis  XI, 
non  pas  une  œuvre  de  vaine  et  mensongère  flatterie,  mais 
une  appréciation  pleine  d'aperçus  profonds,  visant  à  l'impar- 
tialité dans  un  style  simple  qui  porta  Montaigne  à  y  croire, 
d'autant  plus  propre  à  voiler  le  fond  des  choses  que  la  forme 
y  paraît  plus  libre  et  plus  sincère.  Qui,  mieux  que  Com- 
mines, pouvait  parler  de  Louis  XI,  puisqu'il  avait  été  sans 
cesse  «  occupé  en  ses  grans  affaires  »  et  qu'il  avait  «  faict 
«  plus  continuelle  résidence  avec  luy  que  nul  aultre?  »  Qui 
devait  «  en  avoir  meilleure  souvenance  »  à  cause  «  de  ces 
«  grans  privaultés  et  biensfaicts  sans  jamais  entrerompre 
«  jusques  à  la  mort?  »  Il  va  jusqu'à  déclarer,  perdant  de 
vue  la  cause  de  «  ces  privaultés  et  biensfaits,  »  qu'il  y  est 

1  Mém.,  t.  II,  pp.  300  et  583. 
1  Mém.,  1. 1,  pp.  1  et  2. 


270  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

tenu  «  pour  obligation  d'honneur.  »  Il  eût  mieux  fait  de  se 
borner  à  dire  «  que  les  pertes  et  douleurs  receues  depuis 
«  son  trespas  savaient  davantage  rappelé  à  sa  mémoire  «  les 
«  grâces  receues  de  luy  ;  »  mais  la  postérité  qui,  sans  cher- 
cher la  vérité  historique  dans  tous  les  chapitres  des 
Mémoires,  les  étudie  comme  l'un  des  plus  admirables  traités 
de  politique ,  a  le  droit  de  trouver  Commines  trop  modeste 
quand  il  exprime  à  l'astrologue  italien  l'espoir  qu'il  mettra 
en  latin  sa  prose  française,  si  vive  et  si  concise,  et  surtout, 
lorsque  même  dans  la  langue  où  il  écrit,  il  proclame  res- 
pectueusement la  supériorité  d'un  de  ses  contemporains 
«  qni  sauroit  mieulx  parler  que  luy  et  le  coucher  en  meil- 
«  leur  langage.  »  Ce  contemporain,  c'était  un  vieil  ami,  un 
serviteur  non  moins  dévoué  du  même  maître;  c'était  mon- 
sieur du  Bouchage,  à  qui  Louis  XI  recommandait,  en  1475  : 
«  d'estre  plus  malicieux  que  ses  adversaires  et  de  les 
«  endormir  de  paroles  l.  » 

Du  reste ,  ces  feuillets,  offerts  à  Angelo  Cato  et  soumis 
à  la  révision  de  monsieur  du  Bouchage,  ne  s'adressaient 
qu'à  des  gommes  habiles  comme  eux.  «  Bestes,  ne  simples 
«  gens  ne  s'amuseront  point  à  lire  ces  mémoires  ;  mais 
«  princes  ou  aultres  gens  de  cour  y  trouveront  de  bons 
«  advertissemens ,  à  mon  advis  2.  »  Que  n'a-t-il  été  donné 
à  Commines  d'associer  davantage  à  ces  observations  dictées 
par  une  longue  expérience ,  la  sanction  des  grandes  règles 
morales,  en  dehors  desquelles  il  n'est  de  place  ni  pour 

1  Mém.,  éd.  Lenglet,  t.  III,  p.  381.  Un  historien  du  temps  dit,  en 
1  arlant  du  seigneur  du  Bouchage  et  d'un  discours  qu'il  prononça  : 
Natura  magis  quam  arte  facundus.  Godefrov,  Hist.  de  Charles  VIII. 
p.  381. 

s  Mém.,  t.  I,  p.  268. 


DE  OOMMWES.  277 

l'autorité  des  rois  ,  ni  pour  la  liberté  des  peuples  !  Que 
n'a-t-il  servi  et  que  n'a-t-il  eu  à  glorifier  un  autre  maître 
que  Louis  XI  î  Dignus  A  lexandris  omnibus  Me  PMlippus, 
dit  Juste-Lipse  en  parlant  du  seigneur  d'Argenton. 

Comraines,  plein  de  respect  pour  la  science  et  cherchant 
sans  cesse  à  s'instruire,  s'était  entouré  de  précieux  manu- 
scrits que  le  temps  a  dispersés.  Il  recherchait  surtout  ceux 
qui  se  rapportaient  à  l'histoire  et  qui  enseignaient,  selon  lui, 
malgré  la  protestation  des  vertus  isolées ,  la  marche  des 
temps  à  travers  les  mêmes  hontes  et  les  mêmes  faiblesses. 
Il  nous  parle  lui-même  de  ses  lectures  de  Tite-Live  \  dont 
on  lui  montra  un  manuscrit  à  Venise 2  et  le  tombean  à 
Padoue 3.  Il  possédait  un  manuscrit  de  Valère-Maxime  mis 
en  français,  en  deux  grands  volumes  ornés  de  ses  armes, 
qui  reposa  longtemps  à  Paris  à  la  Bibliothèque  de  l'ab- 
baye de  Sainte-Geneviève  4.  Le  British  Muséum  a  recueilli 
aussi  un  manuscrit  de  Froissart,  dont  l'origine  est  la  même5. 
A  la  Bibliothèque  royale  de  La  Haye  (collection  Meerman), 
on  conserve  le  premier  volume  de  la  traduction  de  la  Cité 
de  Dieu,  de  saint  Augustin ,  avec  de  grandes  miniatures. 
Le  second  volume  se  trouve  à  la  Bibliothèque  de  Nantes. 
L'un  et  l'autre  portent  également  les  insignes  héraldiques 
de  Commines  6. 

1  Mém.,  t.  II,  p.  553. 

*  Dès  1470,  Philelphe  chargeait  un  de  ses  amis  de  lui  acheter  les 
Décades  imprimées  à  Rome. 

3  Mém.,  t.  II,  p.  441. 

*  Mém.,  t.  I,  introd.,  p.  xix. 

3  British  Mus.,  Harley,  4379,  4380.  Ces  volumes,  transcrits  en  Flan- 
dre, sont  ornés  d'intéressantes  miniatures.  Je  me  bornerai  à  mentionner 
ici  celle  qui  représente  la  danse  des  sauvages  où  faillit  périr  Charles  VI. 

6  Note  communiquée  par  M.  Campbell,  conservateur  de  la  Biblio- 
thèque royale  à  la  Haye .  t 


278  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

En  même  temps  que  le  seigneur  d'Argenton  étudiait  sur 
la  carte  de  l'Europe  les  mouvements  d'armées  et  les  chan- 
gements de  frontières,  il  suivait  avec  une  intelligente  curio- 
sité les  découvertes  des  navigateurs  dans  d'autres  hémi- 
sphères. Il  se  faisait  envoyer,  en  1481,  de  Florence  où 
vivait  Améric  Vespuce1,  une  mappemonde,  dernière  repré- 
sentation du  monde  borné  du  moyen  âge2,  et  dans  une  lettre 
écrite  au  mois  d'avril  1491,  il  se  félicitait  de  posséder  une 
carte  de  la  Guinée  qu'il  avait  vainement  demandée  en 
Italie  3.  Comme  tous  les  esprits  supérieurs,  il  avait  le  pres- 
sentiment des  grandes  choses  qui  allaient  s'accomplir  :  on 
était  arrivé  à  la  veille  du  jour  où  le  cap  des  Tempêtes  serait 
franchi  et  où,  du  sein  d'une  mer  inconnue,  allait  surgir  le 
Nouveau-Monde. 

A  Venise,  Commines  visita  la  chapelle  de  Saint-Marc  et 
prit  plaisir  à  -voir  les  mosaïques  aux  couleurs  variées  qui 
résistent  aux  ravages  des  siècles  4.  A  Florence,  il  admira  le 
pont  de  l'Arno  5  et  le  palais  de  Cosme  de  Médicis.  «  En  son 
«  cas,  qui  estoit  de  marchandise,  estoit  la  plus  grant  maison 
«  que  je  croy  qui  jamais  ait  esté  au  monde...  C'est  la  plus 
«  belle  maison  de  citadin  ou  marchant  que  j'aye  jamais  veue, 
«  la  mieulx  pourveue  que  de  nul  homme  qui  fust  au  monde 
«  de  son  estât6.  »  Ce  que  ce  palais  renfermait,  n'était  pas 

1  Commines  avait  eu  de  fréquentes  relations  avec  la  famille  Ves- 
pucci,  notamment  avec  Guido  Vespucci  qui,  en  1478,  l'accompagna 
à  Rome,  et  avec  Guido-Antbnio  Vespucci  qui  en  1495  fut  ambassadeur 
de  la  seigneurie  de  Florence  près  de  Charles  VIII. 

-  Tome  I,  p.  322. 

3  Voyez  ci-dessus,  p.  79. 

1  Mim.y  t.  II,  p.  407. 

s  Mém.,  t.  II,  p.  355. 

fi  Mém.,  t.  II,  pp.  337  et  351. 


DE  COMMINES.  279 

moins  précieux,  car  l'on  y  voyait  des  vases  d'agathe,  de 
superbes  camayeux  et  trois  mille  médailles,  les  plus  rares  et 
les  plus  belles  de  l'Italie1.  Laurent  de  Médicis  en  offrit 
quelques  unes  à  Commines  2. 

Il  faut  remarquer  que  le  séjour  de  Commines  en  Italie 
avait  développé  chez  lui  la  passion  la  plus  vive  et  la  plus 
éclairée  des  arts.  Personne,  plus  que  lui,  n'applaudissait 
aux  dépenses  que  fit  le  roi  Charles  VIII,  après  son  expé- 
dition ,  pour  élever  en  France  de  somptueux  édifices  imi- 

1  Mém.,  t.  II,  p.  362.  Commines  fit  frapper,  comme  seigneur  d'Ar- 
genton,  un  fort  joli  jeton  qui  se  trouve  dans  la  collection  de  M.  Fillon, 
à  Fontenay,  et  qui  a  été  publié  par  ses  soins  dans  ses  Études  numis- 
matiques,  p.  96. 

2  Mém.,  t.  I,  p.  332. 

Dans  le  tome  I,  p.  144,  j'ai  reproduit  une  lettre  du  duc  de  Milan 
du  29  octobre  1476,  où  sont  mentionnés  d'autres  présents  offerts  à 
Commines.  Depuis  la  publication  du  premier  volume,  M.  Osio  a  retrouvé 
aux  archives  de  Milan,  une  lettre  de  la  même  datej  adressée  à  l'am- 
bassadeur François  de  Petrasancta,  qui  donne  à  ce  sujet  quelques 
détails,  en  insistant  sur  les  services  et  sur  l'influence  du  seigneur 
d'Argenton  :  «  Ayant  appris  combien  est  grande  l'affection  que  mon- 
«  seigneur  d'Argenton  a  toujours  montrée  et  montre  encore  à  l'égard 
a  de  notre  personne  et  de  nos  affaires,  nous  nous  sentons  tenu  de  le 
«  traiter  avec  une  cordiale  bienveillance  comme  un  sincère  et  bon  ami 
«  (cum  benivolentia,  cordiale  como  vero  et  bono  amico)  ;  et  en  signe  de 
«  bienveillance,  nous  lui  envoyons  une  pièce  de  beau  drap  d'or  cramoisi 
«  qui  contient  trente-huit  aunes  et  demie  et  de  plus  un  collier  d'or  de 
«  ducat  de  soixante-quinze  anneaux.  L'un  et  l'autre  valent  environ 
«  mille  écus.  Nous  voulons  que  vous  les  offriez  de  notre  part  et  nous 
«  espérons  qu'il  les  acceptera  d'aussi  bon  cœur  que  nous  les  lui  don- 
«  nons.  Remerciez-le  en  termes  convenables  de  l'affection  qu'il  nous 
«  a  montrée  et  priez-le  de  nous  avoir  toujours  pour  bien  recommandé 
«  près  du  roi  Très-Cbrétien,  dont  nous  sommes  le  sincère  fils  et  ser- 
«  viteur.  Ce  que  nous  lui  offrons,  ce  n'est  point  comme  présent,  mais 
«  en  signe  de  bienveillance ,  et  à  l'avenir  nous  nous  souviendrons 
*  encore  mieux  de  lui.  » 


280  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

tés  de  ceux  qui  avaient  frappé  ses  regards  dans  sa  marche 
conquérante.  On  avait  cherché  au-delà  des  Alpes  des 
sculpteurs  et  des  peintres  pour  présider  à  ces  travaux ,  et 
en  même  temps  se  formaient  des  collections  où  l'on  réu- 
nissait les  chefs-d'œuvre  de  la  France,  de  la  Flandre  et  de 
l'Italie1.  Les  statues  faisaient  revivre  pour  Commines  les 
gloires  de  l'antiquité  ;  le  pinceau  des  peintres  de  Venise  lui 
retraçait  l'image  des  hommes  les  plus  illustres  de  son  temps, 
et  il  rapporte  lui-même  qu'il  cherchait,  en  étudiant  le  por- 
trait de  Mahomet  II,  à  retrouver  dans  ses  traits  l'expres- 
sion «  de  son  grant  esprit 2.  » 

Commines  laissa  dans  ses  domaines  d'importants  vestiges 
de  ce  goût  des  arts.  Il  réédifia  le  château  d'Argenton  et  y 
dépensa,  à  ce  qui  est  relaté  dans  ses  procès,  des  sommes 
énormes.  Il  reconstruisit  aussi  le  château  de  Villentras. 
A  Chinon ,  il  éleva  une  forte  tour  qui  portait  ses  armoiries 
et  que,  longtemps  après  lui,  on  continua  à  appeler  la  tour 
d'Argenton.  L'église  de  Saint-Etienne  de  Chinon,  achevée 
en  moins  d'une  année,  était  aussi  son  ouvrage.  Ses  vastes 
proportions  et  l'absence  de  piliers  donnaient  à  son  archi- 
tecture un  caractère  aussi  hardi  qu'élégant,  et  le  clocher 
n'était  pas  moins  remarquable  3. 

Au  château  de  Dreux,  un  peintre,  nommé  Olivier  Chiffe- 
lin,  était  appelé  dès  1487,  c'est-à-dire  à  une  époque  où 
l'opulence  n'était  pas  rentrée  dans  la  maison  de  Commines4; 

1  Mém.,  t.  il,  p.  586. 

2  Mém.,  t.  II,  p.  286. 

3  Mém.,  préface  de  Mlle  Dupont,  p.  127. 

*  Après  nous  être  beaucoup  occupé  des  vastes  domaines  de  Commines 
en  France ,  nous  eussions  désiré  de  pouvoir  donner  quelques  indica- 
tions sur  le  nombre  et  l'importance  de  ceux  qu'il  possédait  en  Flandre 
et  qui  provenaient  moins   de  son  patrimoine  que  d'acquisitions  qu'il 


DE  COMMINES.  281 

et  son  chapelain,  Jean  Pèlerin,  est  cité  comme  auteur  d'un 
traité  de  Artificiali  perspectiva  l. 

Enfin,  il  fit  construire  au  couvent  des  Grands-Augustins 
à  Paris,  dans  une  chapelle  consacrée  à  Notre-Dame  de 
Ripa  et  entourée  d'une  grille  d'airain  habilement  ciselée, 
un  tombeau  où  il  était  représenté  à  genoux  à  côté  de 
sa  femme  devant  un  autel  imité  des  monuments  d'Italie  et 
quelque  peu  inspiré  par  le  paganisme  antique.  Là  un  fais- 
ceau d'épis  2  laissait  se  dérouler,  entre  deux  cornes  d'abon- 
dance, la  légende  favorite  du  seigneur  d'Argenton  :  Qui 
non  laborat,  non  manducat 3. 

La  statue  de  Commines  nous  le  montre  d'une  taille  élevée  et 
d'une  noble  figure,  Tel  nous  le  retrouvons  dans  les  portraits 

avait  pu  faire  depuis  le  traité  de  Senlis.  Lepippre  rapporte  qu'il  vit 
aux  archives  de  Lille,  un  rôle  en  velin,  d'une  extrême  longueur, 
écrit  en  flamand ,  mais  portant  ce  titre  en  français  :  «  Ces  briefs 
«  appartiennent  à  messire  Philippe  de  Commines,  seigneur  d'Ar- 
«  genton.  »  Ce  document  n'a  pu  être  retrouvé. 

1  Crowe  et  Calvecastle,  Les  anciens  peintres  flamands ,  t.  II, 
pp.  325,  329. 

â  La  gerbe  de  blé,  qui  représente  la  moisson  après  le  travail,  c'est- 
à-dire  le  succès  après  la  peine,  paraît  avoir  été  l'un  des  emblèmes 
préférés  des  courtisans  de  Louis  XI.  Le  bâtard  d'Armagnac,  qui  savait 
à  peine  écrire,  avait  adopté  pour  cimier  une  gerbe  de  blé,  et  pour 
tenants  deux  sirènes,  allégorie  qui  eût  mieux  convenu  au  seigneur  du 
Bouchage,  et  peut-être  aussi  à  Commines.  Dans  l'écu  de  Commines, 
comme  dans  celui  de  ses  ancêtres ,  le  cimier  est  une  tête  de  loup 
issant  de  flammes,  la  gueule  béante  :  c'est  le  rapax  lupus  de  Virgile. 
—  Les  sirènes  du  bâtard  d'Armagnac  offraient- elles  une  allusion 
quelque  peu  mythologique,  mais  consacrée  par  l'usage  héraldique  du 
temps,  à  l'illégitimité  de  sa  naissance  ?  Tels  étaient  aussi ,  sous  Louis  XI , 
les  tenants  de  l'écu  du  bâtard  de  Bourbon,  autre  ami  de  Commines. 

3  Le  dessin  du  tombeau  de  Commines  se  trouve  dans  Millin,  Antiq., 
t.  III,  p.  41.  On  voyait  aussi  sur  ce  monument  un  globe  et  un  chou- 
cabus  avec  ces  mots  :  «  Le  monde  n'est  qu'abus.  » 


282  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

qu'on  avait  conservés  de  lui  à  Beauregard  '  et  au  château 
de  Bussi-Rabutin  2.  Tel  le  représente  aussi  une  précieuse 
esquisse  au  crayon  rouge  conservée  dans  un  manuscrit 
d'Arras,  où  il  figure  à  côté  de  Froissart ,  de  Monstrelet  et 
d'Olivier  de  la  Marche. 

Sleidan  le  dépeint  de  même  :  «  Il  estoit  beau  personnage 
«  et  de  haute  stature  ;  et  sçavoit  assez  bien  parler  en  ita- 
«  lien,  en  allemand  et  en  espagnol,  mais  surtout  il  parloit 
«  bon  francois ,  car  il  avoit  diligemment  leu  et  retenu 
«  toutes  sortes  d'histoires  escrites  en  francois  et  princi- 
«  paiement  des  Romains.  Il  conversoit  fort  avec  gens 
«  d'estrange  nation,  désirant  par  ce  moyen  apprendre 
«  d'eux  ce  qu'il  ne  sçavoit  point;  et  d'autant  qu'il  avoit  en 
«  singulière  recommandation  de  bien  employer  son  temps, 
«  on  ne  l'eust  jamais  trouvé  oisif.  Sa  mémoire  estoit  iner- 
te veilleuse  ,  voir  telle  que  souvent  il  dictoit  en  mesme 
«  temps,  à  quatre  qui  écrivoient  sous  lui,  choses  diverses 
«  et  concernantes  à  l'Estat ,  avec  telle  promptitude  et 
«  facilité  comme  s'il  n'eust  devisé  que  d'une  certaine 
«  matière  3.  »  Le  témoignage  de  Sleidan  est  précieux, 
puisqu'il  déclare  avoir  connu  un  des  anciens  serviteurs  de 
Commines,  nommé  Matthieu  d'Arras  4. 

Lorsqu'à  la  fin  du  xvine  siècle,  les  cendres  de  Commines 
furent  jetées  au  vent,  on  recueillit  les  débris  de  son  céno- 
taphe. On  s'efforçait  alors,  grâce  à  un  premier  et  timide 
essai  de  réparation ,  de  réunir  dans  un  musée  ce  que  l'on 

1  Une  copie  du  portrait  conservé  au  château  de  Beauregard  se 
trouve  aujourd'hui  au  musée  de  Versailles. 

*  Delpech,  Iconographie. 

3  Mém.,  éd.  Lenglet,  t.  IV,  pp.  2  et  122. 

*  Valère  André  dit  également  :  Forma  fuit  eleganti,  statura  pro- 
cera  et  heroica. 


DE  COMMINES.  283 

avait  conservé  des  monuments  renversés  par  des  mains 
impies,  et  pour  dissimuler  ces  dévastations,  on  en  étayait 
les  ruines  sur  d'autres  ruines,  et  ce  fut  ainsi  que  l'on  plaça 
la  statue  de  Commines  sur  un  bas  relief  de  marbre  blanc, 
détaché  (étrange  rapprochement)  du  mausolée  de  Georges 
d'Amboise  qui ,  avant  de  devenir  l'illustre  ministre  de 
Louis  XII,  avait  été  le  complice  des  obscures  intrigues  du 
seigneur  d'Argenton  ;  et  par  un  hasard  non  moins  bizarre, 
ce  bas- relief  représentait  saint  Georges  combattant  le 
dragon  qui  darde  le  poison  l.  Trois  siècles  plus  tôt,  on  eût 
vu  là  une  double  allusion  au  duc  de  Bourgogne  qu'avait 
trahi  Commines  2,  et  au  monstre  venimeux ,  pour  parler 
comme  Chastellain,  qu'il  était  allé  servir. 

C'est  au  monument  de  Commines,  érigé  dans  l'église  des 
Grands-Augustins,  que  se  rapportent  ces  vers  si  connus  de 
Ronsard  : 

LE    PASSANT. 

Quelle  est  cette  déesse  empreinte  en  cette  ivoire, 
Qui  se  rompt  les  cheveux  à  pleines  mains? 

LE    PRESTKE. 

L'Histoire. 

LE    PASSANT. 

Et  l'autre  qui,  d'un  œil  tristement  despité, 
Lamente  à  ce  tombeau  ? 

LE    PKESTKE. 

La  simple  Vérité. 

LE    PASSANT. 

Ne  gist  point  mort  ici  le  romain  Tite-Live  ? 

LE   PRESTRE. 

Non,  mais  un  Bourguignon,  dont  la  mémoire  vive 

1  Description  du  musée  des  monuments  français,  par  Lenoik,  1803, 
p.  165. 

2  On  sait  que  Charles  le  Hardi  jurait  par  saint  Georges  et  le  révérait 
comme  son  patron. 


284  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

Surpasse  ce  Romain  pour  sçavoir  égaler 
La  vérité  du  fait  avec  le  beau  parler. 

LE    PASSANT. 

Dis-moi  ce  corps  doué  de  tant  de  vertus  dignes. 

LE    PRESTRE. 

Philippe  fut  son  nom;  son  surnom  de  Commines. 

LE    PASSANT. 

Fut-il  présent  au  fait  ou  bien  s'il  l'ouit  dire  ? 

LE    PRESTRE. 

Il  fut  présent  au  fait  et  n'a  voulu  descrire 
Sinon  ce  qu'il  a  veu  ;  ne  pour  duc,  ne  pour  roy, 
Il  n'a  voulu  trahir  de  l'histoire  la  foy. 

LE    PASSANT. 

De  quel  estât  fut-il? 

LE    PRESTRE. 

De  gouverner  les  princes, 
Et  sage  ambassadeur  aux  estranges  provinces. 

LE    PASSANT. 

Pour  avoir  joint  la  plume  ensemble  avec  la  lance, 
Qu'euf-il,  prestre,  dis-moi,  pour  toute  récompense  ? 

LE    PRESTRE. 

Ah  !  fière  ingratitude  !  il  eut,  contre  raison, 
La  haine  de  son  maître  et  deux  ans  de  prison. 

LE    PASSANT. 

Quels  maistres  avoit-il? 

LE   PRESTRE. 

Philippes  de  Bourgogne, 
Le  roy  Charles  huitième  et  Louis,  ô  vergogne  ! 
Un  duc  et  deux  grands  rois  :  sa  vertu,  toutefois, 
Ne  se  vit  guerdonner,  ni  de  ducs,  ni  de  rois. 


O  toy,  qui  que  tu  sois,  qui  t'enquestes  ainsi, 
Retourne  en  ta  maison,  et  conte  à  tes  fils  comme 
Tu  as  veu  le  tombeau  du  premier  gentilhomme 
Qui,  d'un  cœur  vertueux,  fit  à  la  France  voir 
Que  c'est  honneur  de  joindre  aux  armes  le  sçavoir 


DE  COMMINES.  285 

Dans  la  maison  même  de  Commines  et  presqu'aussitôt 
après  sa  mort  l,  un  panégyriste  dont  le  nom  est  resté 
inconnu  et  ne  saurait  d'ailleurs  être  cité  après  celui  de 
Ronsard,  composa  des  vers  emphatiques  et  obscurs  mêlés 
de  prose ,  consacrés  à  l'éloge  du  seigneur  d'Argenton. 
Le  manuscrit  même  qui  fut  offert  à  sa  veuve,  a  été  con- 
servé, et  nous  l'avons  reproduit  à  la  première  page  de  ce 
recueil,  tel  qu'il  fut  écrit  et  même  avec  quelques-unes  des 
miniatures  dont  il  est  orné.  Comme  jadis  dans  les  allégo- 
ries de  Froissart,  c'est  Cognoissance  qui  éveille  X acteur, 
qui  lui  apprend  quel  deuil  profond  a  causé  la  perte  inopinée 
d'un  bon  maître  et  seigneur,  et  qui  lui  montre  au  milieu  de 
ce  séjour  de  deuil  une  douleur  plus  extrême  que  toutes  les 
autres,  celle  de  la  veuve  à  qui  ce  panégyrique  est  dédié. 
La  dolente  (c'est  Hélène  de  Chambes)  parle  la  première. 
Elle  se  compare  à  Andromaque  privée  d'Hector.  L'ami 
qu'elle  a  perdu,  était  plein  de  vertus  et  pur  de  tous  vices. 
Son  courage  était  tel  que  jamais  il  ne  recula  devant  ses 
ennemis,  pas  plus  à  Montlhéry  que  dans  cinq  autres 
batailles  dont  la  dernière  fut  Fornoue.  Il  était  aussi  sage 
que  Salomon,  aussi  éloquent  que  Thaïes,  aussi  savant  que 
Virgile,  aussi  prudent  qu'Aristote.  Dieu  l'avait  créé  pour 
qu'il  fût  l'exemple  du  monde.  C'est  par  vous,  Prudence, 
Force,  Justice  et  Tempérance,  qu'il  triomphait  et  marchait 
de  succès  en  succès  :  à  vous  il  appartiendra  de  louer  ses 
hauts  faits,  et  quand  votre  tâche  sera  achevée,  après  vous 
viendront  Foi,  Charité  et  Espérance,  c'est-à-dire  les  vertus 
théologales    succédant   aux  vertus   cardinales.    Et  voyez 

1  L'auteur  du  panégyrique  serait-il  aussi  celui  des  miniatures? 
Serait-ce  le  chapelain  Pèlerin,  l'auteur  du  traité  De  Artificiali  pic- 
tura  ? 


286  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

comment  l'acteur ,  commensal  reconnaissant  du  château 
d'Argenton,  représente  ces  vertus  sous  l'influence  de  ses 
impressions  et  de  ses  souvenirs.  Prudence  tient  d'une  main 
le  miroir  où  se  reflètent  les  grandeurs  et  les  misères,  et  de 
l'autre,  elle  arrête  la  roue  de  la  Fortune  :  un  trésor  roule 
à  ses  pieds.  Elle  a  soin  de  rappeler  que  l'homme  illustre 
dont  Louis  XI  se  fit  accompagner  à  Pecquigny,  qui  aima 
Florence  et  négocia  avec  Venise,  passait  pendant  sa  vie 
«  pour  prudent  sur  tous.  »  Justice  a  ses  balances  et  son 
glaive,  et  si  elle  est  un  peu  trop  voilée,  c'est  qu'elle  n'a 
pas  toujours  été  l'amie  de  Commines  :  elle  n'hésite  pas,  du 
reste,  à  le  glorifier  du  crédit  dont  il  jouissait  près  de 
Louis  XI  et  vante  la  protection  assurée  dans  ses  domaines 
au  pauvre  comme  au  riche.  Force  a  moins  à  revendiquer  dans 
ses  qualités,  car,  connaissant  mieux  que  personne  l'Italie, 
il  eut  pour  adversaires  des  hommes  qui  ne  cherchaient  que 
«  hutins.  »  La  vertu  de  Commines,  c'est  bien  plutôt  la 
Tempérance  ici  représentée  avec  des  traits  grotesques, 
mais  énergiques  :  elle  porte  des  lunettes  pour  mieux  voir, 
et  un  bâillon  pour  ne  pas  se  compromettre  par  des  discours 
imprudents  ;  elle  s'est  perchée  sur  l'aile  d'un  moulin  pour 
tourner  avec  le  vent,  et  elle  porte  sur  le  front  l'horloge  qui 
marque  l'heure  des  revirements  politiques.  Tempérance  a 
bien  le  droit  de  réclamer  Commines  pour  sien.  Jamais  il  ne 
manifestait  ni  émotion,  ni  joie,  ni  colère,  et  c'est  ainsi  qu'il 
se  rendit  si  utile  au  roi  Charles  VIII,  en  amusant  les  Véni- 
tiens «  par  son  très-doulx  parler.  » 

Moins  d'intérêt  se  retrouve  dans  les  discours  de  Foi,  qui 
atteste  la  sincérité  des  serments  de  Commines,  et  sa  loyauté, 
surtout  vis-à-vis  des  marchands  ;  d'Espérance  qui,  en  louant 


DE  COMMINES.  287 

sa  science ,  compare  ses  pacifiques  services  à  ceux  de 
Roland  et  de  Jeanne  d'Arc  ;  de  Charité  qui  exalte  ses  nom- 
breuses aumônes  aux  monastères  et  aux  hôpitaux  : 

Il  estoit  tendu 
A  tout  bien  faire  dès  la  sienne  naissance. 

La  politique  et  la  science  avaient  l'une  et  l'autre  cou- 
ronné Commines.  La  première  se  personnifie  dans  Mercure 
qui  porte  le  caducée  en  tenant  le  doigt  devant  la  bouche  ; 
la  seconde,  dans  le  radieux  Apollon.  Elles  félicitent  suc- 
cessivement Commines  d'avoir  effacé  Platon  et  Homère, 
Cicéron  et  Ovide.  C'était  lui  qui  savait  faire  entendre  les 
plus  sages  avis  dans  les  assemblées  publiques  et  dans  les 
conseils  secrets  ;  ce  fut  lui  aussi  qui  écrivit  un  livre  où  tout 
est  complet,  où  tout  est  vrai,  et  qui  se  plaça  ainsi  le  pre- 
mier entre  les  grands  historiens.  Enfin,  la  France  clôt  le 
dialogue  en  louant  le  seigneur  d'Argenton  d'avoir  contribué 
souvent  à  maintenir  la  paix  et  à  empêcher  l'élévation  des 
tailles.  Commines  devait  donc  avoir  sa  place  parmi  les 
astres. 

Hélas  !  la  dolente,  oubliant  Andromaque,  ne  resta  point, 
paraît-il,  fidèle  à  cette  poignante  affliction,  car  elle  négligea 
de  faire  graver  sur  le  mausolée  de  Commines  l'inscription 
qu'il  devait  recevoir;  et,  après  elle,  sa  postérité  associa  à 
toutes  les  gloires  qu'avaient  chantées  les  poètes,  les  hontes 
qu'ils  avaient  passées  sous  silence. 

Le  gendre  de  Commines,  René  de  Brosse,  mécontent  et 
toujours  chargé  de  dettes,  suivit  l'exemple  qui  lui  avait  été 
donné.  Il  trahit  la  France  et  fut  tué  sous  des  drapeaux 
étrangers  à  la  bataille  de  Pavie.  Son  fils  ne  rentra  en  grâce 
qu'à  de  flétrissantes  conditions.  Il  devint,  il  est  vrai,  duc 


288  LETTRES  ET  NEGOCIATIONS 

d'Étampes,  mais  ce  titre  ne  devait  qu'abriter  le  scandale 
des  publiques  amours  de  la  maîtresse  de  François  Ier. 

Plus  tard,  une  petite-fille  de  Commines  épousa  César  de 
Vendôme ,  fils  du  roi  Henri  IV  et  de  Gabrielle  d'Estrées  ; 
cette  fois,  l'illégitimité  de  la  naissance  n'affaiblit  point  l'in- 
fluence du  rang  et  de  la  gloire,  et  les  généalogistes  placent 
dans  sa  descendance  directe  les  maisons  royales  de  France, 
de  Savoie,  d'Espagne  et  de  Portugal l. 

Le  nom  de  Commines,  éteint  avec  lui,  ne  s'était  pas,  il 
est  vrai,  transmis  à  cette  illustre  postérité  ;  mais  il  brillait 
de  tout  son  éclat  dans  ses  écrits  qui  étaient  devenus,  comme 
il  l'espérait,  la  leçon  des  rois  et  des  princes. 

Si  l'on  ne  possède  plus  le  manuscrit  des  Mémoires  qui 
ne  cessait  d'être  médité  par  Charles-Quint,  on  montre  du 
moins  encore  aujourd'hui  l'exemplaire  du  roi  de  France 
Henri  III 2  et  celui  de  Diane  de  Poitiers  3. 

Plusieurs  des  sénateurs  de  la  cité  de  Saint-Marc  qu'avait 
connus  Commines,  vivaient  encore,  quand,  en  1544,  parut 
à  Venise  une  traduction  italienne  des  Mémoires  4 . 

Quatre  ans  après ,  en  1548 ,  Sleidan  dédia  sa  traduction 

1  II  y  eut  réconciliation  entre  les  descendants  de  Commines  et  ceux 
de  Louis  de  La  Trémoïlle.  Madeleine  de  Luxembourg,  fille  de  Fran- 
çois de  Luxembourg  et  de  Charlotte  de  Brosse ,  épousa  Georges  de 
la  Trémoïlle  ,  et  un  arrière-petit-fils  de  Philippe  de  Commines  put 
ainsi  porter  paisiblement  le  titre  de  comte  d'Olonne. 

2  Bill.  imp.  de  Paris,  f.  fr.  10,156. 

3  Bibl.  imp.  de  Paris,  f.  fr.  1053. 

*  A  Florence,  François  Luchi  offrit  au  grand-duc  Ferdinand  Ier  une 
traduction  des  mémoires  de  Commines,  pour  qu'elle  tînt  place  d'une 
autre  peu  correcte,  dont  l'auteur  se  nommait  Nicolas.  L'-épître  dédi- 
catoire  de  François  Luchi  porte  la  date  du  1er  février  1593.  (Note  com- 
muniquée par  M.  Ruelens  ) 


DE  COMMINES. 

latine  au  duc  de  Sommerset,  en  rappelant  combien  Coin- 
mines  avait  été  frappé  de  la  grandeur  et  de  la  puissance  de 
l'Angleterre.  Vers  cette  époque,  un  étudiant  de  l'Université 
de  Cambridge ,  nommé  Thomas  Danett ,  en  fit  une  version 
anglaise  qui  comprend  l'histoire  de  Charles  VIII  aussi  bien 
que  celle  de  Louis  XI,  et  qui  porte  ce  titre  :  The  excellente 
historié  of  Phillippe  de  Commines.  Ce  manuscrit  appartint 
à  Leycester  qui,  au  milieu  des  splendeurs  de  la  cour  d'Eli- 
sabeth, put  y  méditer  la  vanité  des  grandeurs  humaines  ! . 
En  1022,  on  adressait  de  Palerme  au  roi  Philippe  IV 
une  traduction  des  Mémoires  en  espagnol.  Jean  Vitrian  en 
publiait  une  autre  d'abord  à  Anvers  en  1643,  puis  à  Madrid 
en  1652.   La  traduction  portugaise  qu'en  fit  Antoine  de 
Menesès,  est  conservée  aujourd'hui  au  British  Muséum  2. 
Depuis  longtemps,  les  Mémoires  de  Commines  étaient  lus 
et  étudiés  jusque  dans  les  régions  les  plus  septentrionales 
de  l'Europe;  car,  en  1574,  Hans  Mogenson,  évêque  de 
Drontheim,  les  traduisit  en  danois  3. 

Lorsque  l'imprimerie  introduisit  un  nouveau  système 
de  diffusion  de  plus  en  plus  rapide  des  créations  de  l'es- 
prit humain ,  les  Mémoires  de  Commines  se  répandirent 
promptement,  interprétés  et  commentés  dans  toutes  les 
langues.  Il  serait  trop  long  d'énumérer  ici  tous  les  travaux 
dont  ils  ont  été  l'objet  depuis  trois  siècles,  mais  il  n'en 

1  Renseignements  communiqués  par  M.  Hamilton,  l'un  des  conser- 
vateurs du  British  muséum. 

-  British  muséum,  fonds  Egerton,  538. 

5  Des  manuscrits  de  cette  traduction  se  trouvent  à  la  Bibliothèque 
royale  de  Stockholm ,  à  la  Bibliothèque  royale  et  aux  archives  de 
Copenhague.  (Note  de  M.  Bruun,  directeur  de  la  Bibliothèque  royale 
de  Copenhague.) 

COMMINES.  —  II.  19 


290  LETTRES  DE  COMMINES. 

est  aucun  qui  n'ait  eu  pour  but  d'en  relever  l'intérêt  et  la 
valeur. 

Si,  après  tant  d'excellentes  recherches  ,  il  reste  quelque 
chose  à  faire,  c'est  de  comparer  au  récit  où  Commines 
apprécie  les  événements  accomplis ,  les  lettres  qu'il  écrit 
au  moment  même  où  ils  se  succèdent ,  en  en  rapprochant , 
pas  à  pas,  jour  par  jour,  les  épisodes  de  cette  vie  enfermée 
entre  un  berceau  inconnu  et  une  tombe  détruite ,  de  cette 
vie,  tour  à  tour  si  fastueuse  et  si  désolée,  qui  fut  mêlée, 
sous  Louis  XI,  aux  sombres  rigueurs  d'une  domination 
oppressive ,  sous  Charles  VIII ,  aux  folles  gloires  d'une 
ambition  imprudente.  On  ne  saurait  séparer,  en  s'occupant 
de  Commines,  ce  qu'il  fit  comme  homme  politique,  ce  qu'il 
négocia  comme  ambassadeur,  ce  qu'il  jugea  comme  histo- 
rien. A  ces  titres  divers,  il  mérite  une  étude  attentive,  car, 
le  premier  entre  les  conseillers  des  princes  et  les  chro- 
niqueurs qui  vécurent  au  xve  siècle,  il  se  sépara  irrévoca- 
blement du  moyen  âge  pour  inaugurer,  par  des  idées  moins 
chevaleresques  mais  plus  habiles,  moins  désintéressées 
mais  plus  prudentes,  moins  exaltées  mais  plus  froides  et 
plus  exactes,  ce  qui,  en  politique  comme  dans  les  lettres, 
caractérise  l'esprit  des  temps  modernes. 


FIN. 


TABLE  ANALYTIQUE. 


Acciaiuoli  (Donato),  I,  165. 
Aix  (archevêque  d1),  I,  332. 
Albice  ou  Albizzi  (Luc),  II,  256. 
Albret  (Alain  d'),  II,  19,  73,  76, 

77,  102,  259. 
Albret  (Gabriel  d'),  II,  186. 
Albret  (Louise  d'),  II,  87. 
Ai.by  (évêque  d1).  Voyez  Amboise 

(Louis  d'). 
Ai.kxandre  VI,  pape  ,  II,  87,  92, 

94,  112,  121,    128,  129,   131, 

134,  145,  150,  155,   166,   176, 

180,  183,  195,  198,  208,  236, 

246. 
Alkxandro  (Antonio  d'),  I,  208, 

272. 
Allemagne  (empereur  d').  Ployez 

Frédéric,  Maximilien. 
Alphonse  Ier ,  roi  de  Naples ,  I, 

239;  II,  171. 
Alphonse  II,  duc  de  Calabre,  puis 

roi    de    Naples,   II,    100,    114, 

121,  129,  142,  146,  150,  156, 

186,  187,  200,  230. 
Alphonse  V,  roi  de  Portugal,  I, 

74,  147. 
Amboise    (Françoise    d',    I,    98, 

103,  139,  140;  II,  16,  17. 
Amboise  (Georges  d'),  évêque  de 

Montauban ,      archevêque     de 


Rouen  et  cardinal,  II,  54,  58, 
63,  81,  229,  261,  262,  264, 
273,  283. 

Amboise  (Louis  d'),  I,  95,  98,  100, 
103,  140;  II,  14,22,  23. 

Amboise  (Louis  d'),  évêque  d'Alby, 
1,234,238, 250,274, 314;II,81. 

Amboise  (Marguerite  d'),  I,  279. 

Amboise  (Pierre  d'),  I,  95,  103. 

Amboise.  Voyez  Chaumont. 

André  Paléologue,  empereur, 
II,  95. 

Angelo  (Jean),  I,  185,  191,  251, 
268. 

Angleterre  (rois  d').  Voyez 
Edouard  IV,  Henri  VI,  Hen- 
ri VII. 

Angoulême  (Charles,  comte  d'), 
1,203;  II,  42. 

Angoulême  (  Louise  de  Savoie  , 
duchesse  d'),  I,  203;  II,  263, 
265,  267. 

Anjou  (seigneur  d'),  I,  203,  204. 

Anne,  reine  de  France,  II,  79, 
81,  259,  262,  267. 

Applano  (Antoine  d'),  I,  173-177, 
298-315. 

Aragon.  Voyez  Alphonse,  Fer- 
dinand, Frédéric,  Jean. 

Arezzo  (évêque  d'),  II,  92,  97. 


292 


TABLE 


Armagnac  (seigneur  d'),   I,   111. 
Armagnac  (bâtard  d'),  II,  280. 
Armes  (Jean  d'),  II,  21. 
Armuyden  (Gilles  d'),  I,  45. 
Armuyden  (Marguerite  d'),  I,  45, 

47. 
Armuyden  (Marie  d'),  I,  45. 
Arpajon  (Gui  d'),  I,  210,  246. 
Arras  (Matthieu  d1),  II,  282. 
Arschot  (Charles,  duc  d'),  I,  42. 
Aserito  ou  Anerito  (Constantin), 

II,  68,  174,  225,  226. 
Aubigny  (Béraud  Stuart,  seigneur 

d'),  II,  162. 
Autriche  .  Voyez  Maximilien. 
Autriche  (Marguerite  d'),  I,  331, 

332;  II,  82. 
Aveuuis (seigneur  d'),  I,  319,320. 

Bachelier  (Jean),  II,  59. 
Badoer  (Sébastien),  II,  190. 
Baert  (Daniel),  I,  236,  334. 
Bajazet  II,  II,  150,  173,  174. 
Balay  (Jean),  II,  59. 
Ballarino  (Jean),    I,   217,    239, 

248,270,271,290. 
Ballarino  (Raphaël),!,  270. 
Balue  (Jean),  cardinal,  I,  145. 
Barbarigo  (Agostino),    doge    de 

Venise,  II,  115-237. 
Barde  (seigneur  de  la),  I,  52. 
Baschi   (Guillaume  de),   I,    210. 
Baschi  (Peron  de),  I,  196;  II,  89, 

90,  97,  165. 
Batarnay.  Voyez  Bouchage. 
Beaucaire  (sénéchal  de).    Voyez 

Y  esc. 
Beaujeu  (Anne  de  France,  dame 

de),  II,  1,2,  12,20,  24,  28-34, 

52-54,62,69,75,  78. 


Beaujeu  (Pierre,  seigneur  de),  I, 
217,  II,  35,  52,  53,  189. 
Beaumont  (Jean  de  Polignac,  sei- 
gneur de),  II,  154,261. 
Beaumont  (la  dame  de), 11,26 1 ,264 . 
Beaune  (Jacques  de),  11,266,  267. 
Beaune  (Jean  de),  I,  75,  86,  159; 

II,  96. 
Beaune  (Renaud  de),  II,  38. 
Belgiojoso  (Charles,  comte  de),  I, 

136,  160. 
Bellefaye  (Martin  de),   II,   35, 

59. 
Belleville  (Louis  de),  II,  20. 
Bentivoglio  (Jean),    seigneur  de 

Bologne,  II,  203,  204. 
Beoléo  (Jean  de),  II,  159. 
Bische   (Guillaume  de),   I,    153. 

159. 
Bische  (Jean  de),  I,  157. 
Blanco  (Jean),  I,  136. 
Bofilo  de  Giudice,  I,  234,  238, 

242,  245,  251-255,  257,  259, 

264. 
Bohème  (roi  de).  Voyez  Ladislas. 
Bois  (le  seigneur  du),  I,  53. 
Boismart  (Pierre),  II,  271,  272. 
Bollart  (Christophe  de),  I,   189, 

190. 
Boi.OMiER  (Pierre),  I,  327. 
Borgia  (César),  cardinal,  II,  161. 
Boschetto  (Aloys  ou  Albertino), 

11,200-202,231. 
Bossio  (Jean),  I,  202,  208. 
Botta    (Léonard;,    I,    165,    199- 

201,  211,213,  222,244. 
Bouchage  (Humbert  de  Batarnay, 

seigneur  du),  1,  113,  126,  137, 

148,  213,  234,  240,  294,  297, 

332;  II,  39-41,68,  81,150,  276. 


ANALYTIQUE. 


293 


Bol'chart  (Jean),  II,  21. 

Bourbon  (Charles,  duc  de),  I,  43. 

Bourbon  (Charles  de),  archevêque 
de  Lyon,  I,  44. 

Bourbon  (Jean,  duc  de),  II,  4,  5, 
30,41,42,  44,  49-51,  76,  81, 
82, 133,  180,  189,  214. 

Bourbon  (Louis  de),  évêque  de 
Liège,  I,  44. 

Bourbon,  voyez  Montpensier. 

Bourbon  (Louis,  bâtard  de),  ami- 
ral de  France,  I,  151,  152;  II, 
34,  281. 

Bourdeille  (Elie  de),  archevêque 
de  Tours,  I,  145;  II,  16. 

Bourdin  (Jean),  II,  192-194. 

Bourgogne  (Charles  le  Hardi,  duc 
de)  est  pendant  sa  jeunesse  l'ami 
de  Commines,  I,  49-54;  succède 
à  son  père,  54-56;  se  rend  à 
Péronne,57;  s'empare  de  Liège, 
58-60;  se  rend  à  Arras  et  à  Saint- 
Orner,  60;  reçoit  Edouard  IV 
fugitif,  65  ;  complot  dirigé  con- 
tre lui,  69;  s'allie  au  duc  de 
Guyenne ,  72-78  ;  veut  venger 
sa  *  mort,  78,  79,  81,  87-89; 
abandonne  le  comte  de  Saint- 
Pol,  126-128;  ses  desseins  sur 
l'Allemagne  ,  134  ;  sa  défaite  à 
firanson,  135  ;  sa  défaite  à  Mo- 
rat,  137-139;  sa  mort  devant 
Nancy,  147-151.  Cité,  I,  178, 
277;  II,  8,  17,  283. 

Bourgogne  (Marie  de),  I,  153, 
155,  158.  159,  205,  235,  328; 
II,  27. 

Bourgogne  (Philippe  le  Bon,  duc 
de) ,  protège  les  seigneurs  de 
Commines,  I,  43,  46  ;  est  par- 


rain de  Philippe  de  Commines, 
47  ;  l'attache  à  sa  maison  comme 
écuyer,  49.  Cité,  I,  155;  II,  102. 

Bourgogne  (Antoine,  bâtard  de) , 
I,  51. 

Bourgogne  (Baudouin,  bâtard  de), 

I,  69,  130. 

Bourgogne  (maréchal  de;,  voyez 
Rothelin. 

Branda,  I,  265. 

Bresse  (Philippe  de  Savoie,  comte 
de),  I,  202,  205,  208,  213,  247, 
251,  265,  302,  312,  326-328; 

II,  130. 

Bressuire  (Jacques  de  Beaumont, 
seigneur  de),  I,  99,  162,  278, 
324;  II,  14,  16,  17,  20,21. 

Bretagne  (Charles  de),  baron 
d'Avaugour,  II,  259. 

Bretagne  (Pierre,  duc  de),  I,  98» 
103,  139;  II,  16,  23,  30,  42, 
45,  62. 

Bretagne  (François,  duc  de),  I, 
53,  74,  76,  87,  123;  II,  2,  4, 
278. 

Bretagne  (Françoise  de),  II,  259. 

Bretagne,  voyez  Anne. 

Bretelles  (Louis  de),  I,  109. 

BrezÉ  (Pierre  de),  I,  52,  53,  1 10. 

Briconnet  (Guillaume),  évêque  de 

Saint-Malo  et  cardinal,  II,  94, 

96,   124,   133,   135,   142,  150. 

156,   163,   187,  193,  215-219, 

223,  224,  231-234,  243. 

Briconnet  (Robert),  archevêque 
de  Reims,  II,  38,  144. 

Brimeu,  voyez  Humbercourt. 

Broquière  (Bertrand  de  la),  I,  44- 

Brosse  (le  seigneur  de),  II,  44. 

Brosse  (Charlotte  de),  II,  288. 


294 


TABLE 


Brosse  (Jean  de),  II,  259. 
Brosse  (René  de),  II,  259,  287. 
Bucy  (seigneur  de),  II,  54. 
Buisson  (Colard  du),  I,  56. 

Cagliano  (Philippe  de),  11,72,92. 

Cagnola (André),  I,  214,  219-225, 
227-256,  258,  260,  265-268, 
270-277,  283,  286,  293. 

Cajazzo  (comte  de),  II,  185,  218. 

Calabre  (  duc  de  ) ,  voyez  Al- 
phonse II,  roi  de  Naples. 

Calabre  (Charles,  duc  de),  I,  135. 

Calabre  (duc  de),  I,  184. 

Campo-Basso  (comte  de),  1 ,  75  , 
79,  115,  116,  147,  148,  150, 
254. 

Capello  (François),  II,  182. 

Capponi  (Néri),  II,  214,  243,  271 . 

Capponi  (Pierre),  II,  98,  144. 

Carey  (seigneur  de),  II,  37. 

Carpentras  (évêque  de),  I,  206. 

Casa  (François  délia),  II,  87,  93- 
95. 

Casanova  (abbé  de),  I,  208,  209. 

Castel  (Jean),  I,  113. 

Castiglione  (Christophe  de),  I, 
180. 

Castille  (roi  de),  voyez  Henri. 

Castille  (archiduc  de),  voyez  Phi- 
lippe . 

Castres,  voyez  Bofilo. 

Cattanei  (Jules),  II,  225. 

Cato  ( Angelo  ) ,  archevêque  de 
Vienne,  I,  137,  138,  150,281, 
319;  II,  275,  276. 

Caumont  (Jean  de),  I,  203. 

Cérisay  (Guillaume  de),  I,  99. 

Chabot  (Marie  de),  I,  45. 

Chalon,  voyez  Chateauguyon. 


Chambes  (Hélène  de),  voyez  Com- 
mines. 

Chambes  (Jeanne  de),  I,  261-265. 

Chambes  (Nicole  de),  I,  103,  107. 

Chambes  (Philippe  de),  I,  106. 

Chambon  (Jean),  I,  278;  II,  16, 
17,21,24. 

Chambre  (Louis  de  Seyssel,  comte 
de  la),  I,  326,  327. 

Charles  VI,  roi  de  France,  1,239; 
II,  277. 

Charles  VII,  roi  de  France,  II,  8, 
16,  17,22,  23,  171. 

Charles  VIII,  roi  de  France.  Pen- 
dant sa  minorité ,  l'autorité  est 
exercée  en  son  nom  par  Anne  de 
Beaujeu,  II,  1-3,  15,  19,  27,  35, 
36,  51-54,  69,  75  ;  il  prend  la 
direction  des  affaires,  80,  81 
épouse  Anne  de  Bretagne,  82 
84  ;  reçoit  les  ambassadeurs  no 
rentins ,  88,  91-93;  résout  une 
expédition   en  Italie,   95-103 
passe  les  Alpes,  104,  105  ;  fran- 
chit le  Pô,   136-142;  arrive  à 
Florence,    144-148;    entre    à 
Rome,  154-156;  occupe  Naples 
165-167;  quitte  Naples  pour  se 
diriger  vers  la   France,    206 
arrive  à  Pise,  212;  à  Sarzana 
214;  est  victorieux  à  Fornoue 
217  ;  descend  dans  le  Milanais 
219,  220;  conclut  la  paix  avec 
le  duc  de  Milan,  229,  230  ;  lui 
offre  une  entrevue,  231,  232 
se  réconcilie  avec  le  Saint-Siège 
246;  sa  mort,  251,  252.  Cité  I 
311,  332;    II,  254,  270,  274 
275. 

Charles-Quint,  II,  268,  288. 


ANALYTIQUE. 


295 


Charles  (comte),  voy.  Belgiojoso. 
Charlotte,  reine  de  France,  II, 

38. 
Chartier  (Guillaume),  évêque  de 

Paris,  I,  77. 
Chassa  (Isabelle  de),  I,  319,  320. 
Chastel  (Tanneguy  du),  I,  111. 
Chateau-Guion  (Hugues  de  Chà- 

lon,  seigneur  de),  I,  203. 
Chaumont   (  Charles    d'Amboise, 

seigneur  de),  I,  111,  161. 
Chaumont  (Pierre  d'Amboise,  sei- 
gneur de),  I,  103,  104. 
Chiffelin  (Olivier),  II,  279. 
Chimay  (Charles  de  Croy,  prince 

de),  II,  87,268. 
Citain  (seigneur  de),  II,  111,  11  G. 

184. 
Clyte  (Colard  Vanden),  bailli  de 

Gand,  i,  40-42. 
Clyte   (Jean   Vanden),    échevin 

d'Ypres,  I,  40. 
Clyte  (Marie  Vanden),  I,  157. 
Clyte  (Vanden),  voyez  Commines. 
CocTiER(Jacques),  1, 336;  II,  14, 15. 
Coetman,  gouverneur  d'Auxerre. 

II,  42. 
Colomb,  I,  289. 

Colonna  (Jean),  cardinal,  II,  156. 
Colons  a  (Prosper),  II,  112. 
Commines  (Colard  de).  I,  42,  48. 
Commines  (Hélène   de  Chambes, 

dame  de),  I,  35,  106,  303;  II, 

46,47,  74,285,  287. 
Commines  (Jean  de),  I,  45,  47,  48. 
Commines  (Jean  de),  chevalier  de 

la  Toison  d'or,  I,  42-45. 
Commines  (Jeanne  de),  II,  260. 
Commines  (Jeanne  de),  I,  157. 
Commines  (Jeanne  de).  I,  47. 


Commines  (Marie  de),  I,  47. 

Commines  (Philippe  de),  son  éloge, 
I,  1-35;  sa  famille,  40-45;  sa 
naissance,  45-47  ;  perd  son  père, 
47;  recueille  un  patrimoine  char- 
gé de  dettes,  47-48  ;  ce  que  coûta 
son  éducation  ,  48  ;  devient 
écuyer  de  Philippe  le  Bon ,  49  ; 
assiste  à  la  bataille  de  Mont- 
lhéry,  50-52;  au  sac  de  Bou- 
vines,  53;  à  l'entrée  de  Charles 
le  Hardi  à  Gand,  54,  55;  à  la 
bataille  deBrusthem,  56;  com- 
missaire du  duc,  56;  figure  au 
tournoi  de  l'Arbre  d'or,  57;  ser- 
vices qu'il  rend  à  Louis  XI  à 
Péronne,  57;  assiste  à  la  prise 
de  Liège,  58-60  ;  suit  Charles  le 
Hardi  à  Arras  et  à  Saint-Omer, 
60  ;  est  envoyé  en  mission  à 
Calais,  61-65;  en  Angleterre, 
66-68;  témoin  des  querelles  du 
duc  de  Gueldre  et  de  son  fils, 
68  ;  parcimonie  du  duc  de  Bour- 
gogne à  son  égard,  70,  71  ;  tra- 
verse la  France,  74, 75  ;  se  rend 
en  Bretagne  et  en  Espagne,  76  ; 
passe  au  service  de  Louis  XI, 
78-90;  bienfaits  de  Louis  XI, 
91  ;  en  reçoit  une  pension,  92; 
obtient  la  principauté  de  Tal- 
mont  et  d'autres  seigneuries, 
92-97  ;  visite  ses  domaines  avec 
Louis  XI,  104,  105;  épouse 
Hélène  de  Chambes,  106;  nou- 
veaux bienfaits  de  Louis  XI, 
107  ,  108  ;  ses  relations  avec 
Louis  XI,  109-1 18  ;  prend  part 
aux  négociations  avec  les  An- 
glais,   119-123;   aux   intrigues 


296 


TABLE 


qui  amènent  la  perte  du  conné- 
table,  124-129;  est  exclu  de  la 
trêve  de  Soleuvre,    130;  reçoit 
des  rentes  à  Tournay,  131-133  ; 
envoie    des    espions    dans    les 
États  du  duc  de  Bourgogne,  134; 
prend    part    aux    négociations 
avec  le  roi  René,  135,  136  ;  avec 
Galéas  Sforza,  136,  137;  avec 
la  duchesse  de  Savoie,  137  ;  an- 
nonce à  Louis  XI  la  bataille  de 
Morat,  137;  son  procès  avec  la 
maison  de  laTrémoïlle,  140, 141  ; 
est   créé   sénéchal   de  Poitou  , 
142;  réconcilie  Louis  XI  et  la 
duchesse   de  Savoie,    142;    sa 
correspondance  avec  Cico  Simo- 
netta,  144,  145;  s'associe  aux 
menaces  de  Louis  XI  contre  le 
Pape,  145-147;  négocie  avec  les 
ambassadeurs    portugais,    147; 
apprend  la  mort  de  Charles  le 
Hardi,  150  ;  est  envoyé  en  mis- 
sion en   Artois ,    151-158;   sa 
disgrâce,   158;    est  envoyé    en 
Bourgogne  160-162;  est  nommé 
ambassadeur  à  Florence,   162- 
172;  se  rend  à  Turin  172-177; 
à  Milan,  178-182;  à  Rome,  183  ; 
son  séjour  à  Florence,  184-194; 
reçoit  à  Milan  l'hommage   du 
fief  de  Gênes,  195-202;  revient 
à  Turin,   202-210;   s'arrête  à 
Lyon   214-216;    rejoint  le  roi, 
216-218;    sa     correspondance 
avec  les  ambassadeurs  milanais, 
218-235;  reçoit  Louis  XI  dans 
ses  domaines,  236  ;  suite  de  sa 
correspondance  avec  les  ambas- 
sadeurs   milanais  ,    237  -  242  ; 


traite    avec    les    ambassadeurs 
anglais,  243;    suite  de  sa  cor- 
respondance avec  les  ambassa- 
deurs milanais,  243-277  ;  suite 
de  son  procès  avec   la  maison 
de  laTrémoïlle,  277-281  ;  suite 
de  sa  correspondance  avec  les 
ambassadeurs    milanais,    281- 
295  ;  est  envoyé  par  Louis  XI 
aux  frontières  de  Savoie,  296* 
313;   rejoint   Louis    XI,    313; 
suite  de  sa  correspondance  avec 
les  ambassadeurs  milanais,  313- 
318;  soins  qu'il  donne  à  Louis  XI 
pendant  sa  maladie,  319-321  ; 
se  rend  en  Poitou,    321-323; 
reçoit   Louis    XI  à    Argenton , 
324-326  ;  sa  mission  en  Bresse, 
326-328  ;  affaiblissement  de  son 
crédit  pendant  les  derniers  jours 
de  la  vie  de  Louis  XI,  334-336  ; 
assiste  à  ses    obsèques  ,    337  ; 
prend  part  aux  délibérations  des 
Etats-Généraux   de  Tours,    II, 
1-12  ;    revendications   dirigées 
contre  lui  par  la  maison  de  la 
Trémoïlle     13-18;    achète    le 
comté  de  Dreux,  19  ;   suite  de 
son  procès,  20-26;  ses  complots 
pendant  la  régence  d'Anne  de 
Beaujeu,  20-45  ;    suite  de  son 
procès  ,   46-48  ;    se    retire    en 
Bourbonnais,  49-53  ;  est  arrêté, 
54-60  ;    suite    de    son    procès 
61,  62;  est  condamné  à  dix  ans 
d'exil,  63,  64;  suite  de  son  pro- 
cès, 65-67;  ses  réclamations  à 
Florence,  68-73;  naissance  de  sa 
fille,  74  ;  rentre  en  faveur  au- 
près de   Charles   VIII,  75-94; 


ANALYTIQUE. 


297 


combat  le  projet  d'expédition  en 
Italie  ,  95  -  97  ;  accompagne 
Charles  VIII  à  Vienne,  98-103  ; 
passe  les  Alpes  avec  Charles  VIII, 
104;  est  nommé  ambassadeur  à 
Venise,  104;  se  rend  à  Venise, 
105-120;  ses  efforts  pour  négo- 
cier la  paix,  121-143;  pour  re- 
tarder la  défection  des  Véni- 
tiens, 144-168;  pour  empêcher 
la  conclusion  d'une  ligue  contre 
la  France,  169-172;  ses  projets 
en  faveur  des  chrétiens  d'Orient, 
173-175;  apprend  la  conclusion 
delà  ligue,  176-189;  sages  avis 
qu'il  donne  au  duc  d'Orléans, 
189,  190;  dernières  démarches 
près  de  la  seigneurie  de  Ve- 
nise ,  191-200;  rumeurs  in- 
quiétantes qui  circulent  à  son 
sujet  à  Venise,  201,  202;  quitte 
Venise,  202,  203  ;  se  rend  à 
Florenee,  204-207;  rejoint 
Charles  VIII,  208  ;  conseille  de 
maintenir  l'alliance  de  Flo- 
rence, 209-214;  ses  négocia- 
tions avec  les  provéditeurs  vé- 
nitiens, 215,  216;  combat  à 
Fornoue,  217;  reprend  les  né- 
gociations, 217-230;  signe  la 
paix  avec  le  duc  de  Milan,  231- 
233;  est  de  nouveau  envoyé  à 
Venise,  234-237;  s'arrête,  à 
son  retour,  chez  le  duc  de  Mi- 
lan ,  237 ,  238  ;  rentre  en 
France ,  239-245  ;  reste  étran- 
ger aux  affaires  publiques  pen- 
dant les  dernières  années  du 
règne  de  Charles  VIII,  246- 
252  ;     assiste     au     sacre     de 

COMMISES.  —  II. 


Louis  XII,  253,  254;  adresse 
de  nouvelles  réclamations  à 
Florence,  255,  256;  autres  dé- 
mêlés judiciaires,  257,  258; 
marie  sa  fille  à  René  de  Brosse, 
258-260;  offre  ses  services  à 
Louis  XII,  261-269;  réitère  ses 
réclamations  à  Florence,  270- 
273;  sa  mort,  274-290. 

Comminges,  voyez  Lescun. 

Constantin,  voyez  Aserito. 

Contarini  (Zaccaria),  II,  182. 

Contay  (Louis,  seigneur  de),  I, 
126,  127. 

Conti  (Donato  de),  I,  227-229. 

Corneretto  (Pierre-Paul  de),  I, 
315. 

Corsant  (seigneur  de),  I,  327. 

Costabili  (Antoine  de),  II,  210. 

CouÉ  (Mery  de),  I,  78. 

Coulon,  vice-amiral,  I,  333. 

Courtisolles,  voyez  Vanizon. 

Craon  (Georges  de  la  Trémoïlle, 
seigneur  de),  I,  72, 161  ;  n,  18. 

Créquy  (Jean  de),  I,  53. 

CRÈVECŒUR(Antoinede),I,53,152. 

Crèvecœur  (Philippe  de),  I,  83, 
152;  11,5. 

Croy  (Archambaut  de),  I,  44. 

Croy,  voyez  Chtmay. 

Culant  (le  seigneur  de),  II,  5,  53. 

Dammartin  (Antoine  de  Cbaban- 
nes,  comte  de),  I,  77,  111,  113. 

Danett  (Thomas),  II,  289. 

Deschamps  (Michel),  II,  77. 

Despars  (Jacques),  médecin,  I, 
71. 

Diable  (Olivier  le),  voyez  Le  Dia- 
ble. 


298 


TABLE 


Doriole   (Pierre) ,  chancelier,   I, 

57,  154. 
Doyac,  I,  146,  323,  324,  335  ;  II, 

11. 
DitiESSCHE(Jean  Van  den),  I,  334- 

336. 
Dunois  (comte  de),  I,  296,  297, 

299-302,  304,  306,  310,  312, 

328;  II,  34,  38,  42,  54,  80, 

81. 
Durazzo  (archevêque  de),  II,  174, 

175. 

Ecosse,  voyez  Marguerite. 
Edouard  IV,  roi  d'Angleterre,  I, 

62,  64-67,  73,  76,   109,   111, 

120-123,  230,  241,  242,  246, 

261,  263,  266,  268,  269,  287, 

288. 
Espagne  (roi  d'),   voyez  Ferdi- 

dinand  V.     - 
Etampes  (duc  d'),  II,  287. 
Estivalle  (  Richard  )  ,   Il ,    17  , 

21. 
Estouteville  (le  seigneur  d'),   I, 

87;  11,77. 
Exeter  (duc  d'),  I,  65,  66. 

Ferdinand  V,  roi  d'Espagne,  I, 

271;  11,84,94,  100,127,  161, 

166,  176,  187. 
Ferdinand  Ier,  roi  de  Naples,  I, 

175,  208-210,  216,  217,  220- 

225,  232,  233,  239,  244,  245, 

302;  II,  92,  93,  182. 
Ferdinand  II,  roi  de  Naples,  II, 

197,  230,  234,  247. 
Ferrare    (Hercule,    duc    de),    I, 

203,  222,  318;  II,   121,  206, 

210,211,221,229. 


Fimarcon  (seigneur  de),  I,  111. 

Foix  (cardinal  de),  I,  232,  282. 

Foix,  voyez  Narbonne. 

Fou  (Jean  du),  I,  107,  154. 

Fou  (Yvon  du),  II,  36. 

Fouille  (Robert  de  la),  I,  280. 

France,  voyez  Beaujeu,  Char- 
les VI,  Charles  VII,  Char- 
les VIII,  Guyenne,  Henri  III, 
Louis  XI,  Louis  XII,  Savoie. 

François  de  Paule  (saint),  1, 145, 
333. 

Frédéric,  prince  de  Tarente,  puis 
roi  de  Naples  L  137-139,  147, 
150,  207,  208,  210-216,  240, 
245-247,  250,  258,  264,  272, 
287,  292,  295,  296,  325. 

Frédéric  III,  empereur,  I,  189. 
230,  244,  246-248,  264-266, 
288. 

Gaddi   (François),   I,   249,    257, 

263,  269,  274,  276,  288,  290- 

293,  322,  325. 
Gannay  (Jean   de),    président  au 

parlement  de  Paris,  II,  229, 230. 
Gardeteau  (Jacques),  sergent,  II, 

67. 
Gaymar,  I,  41,  46. 
Gaymar  (Jean),  I,  46. 
Genève  (Jacques  de  Savoie,  comte 

de),  I,  208,  312. 
Gevaro  (Gratian  de),  II,  84. 
Graville  (Louis  de),    amiral   de 

France,  II,  105. 
Grimani  (Antoine),  II,  186. 
Grolée,  voyez  Illins. 
Grupello  (Damien  de),  II,  137. 
Gueldre  (duc  de),  I,  68,  69. 
Giesclin  (Bertrand  du),  II,  8. 


ANALYTIQUE. 


299 


GuccuKDi.N  (Jacques),  I,  272. 

Guilloton  (Pierre),  sergent,  II, 
46,47. 

Curck  (Raymon  Pérauld),  cardi- 
nal de),  II,  124,  146. 

Guyenne  (Charles,  duc  de),  I,  53, 
72-78,  105,  107,111,  115. 

Gyé  (Pierre  de  Rohan,  seigneur 
de),  II,  150,  218,  219,  227-229, 
231-233. 

Halewyn  (Georges  d'),  I,  42,46. 
Halewyn  (Guillaume  d'),  I,  43. 
Halewyn  (Jean  d'),  I,  157. 
Halewyn*  (seigneur  d'),  I,  53. 
Halewyn,  voyez  Piennes. 
Hamal  (Anselme  de),  I,  45. 
Hamme  (seigneur  de),  I,  52. 
Hastings  (William  lord),   I,  66, 

122,  123. 
Havesrerke  (Catherine  d'),  I,  45. 
Henri  VI,  roi  d'Angleterre,  I,  44, 

46,  63,  65. 
Henri   Vil,  roi  d'Angleterre,   I, 

76  ;  II,  27,  83. 
Henri  ,  roi  de  Castille,  I,  74,  76. 
Henri  III,  roi  de  France,  II,  28S. 
Hongrie  (roi  de),  voyez  Mathias. 
Hornes  (Jean  de),  I,  48. 
Howard  (John,  lord),  I,  119. 
Hugonet   (Guillaume)  chancelier 

de  Bourgogne,  I,  79,  158-160, 

213. 
Humbercourt   (  Gui  de   Brimeu  , 

seigneur  de),  I,  56,   124,   130, 

158-160. 
Himières  (Philippe  d'),  I,  157. 

Illins  (Philibert  de  Grolée,  sei- 
gneur d'),  I,  205,  213,  259, 299, 


300,  302,  303,  306,  307,  309, 

326. 
Imola  (Jean-Baptiste  d'),  I,  257, 

287,  288,  290,  293. 
Innocent  VIII,  pape,  II,  63. 

Janly  (Jean  de),  I,  89. 
Jarrye  (Antoine  de),  II,  13,  14. 
Jean,  roi  d'Aragon,  I,  74,  109. 
Jean,  dit  de  Gand,  ermite,  I,  327. 

Ladislas,  roi  de  Bohême,  II,  84. 
La  Fon  (Jean  de).  II,  256. 
La  Heuse  (seigneur  de),  H,  75. 
Lalaing  (Mahaut  de),  I,  45. 
Lalaing  (Philippe  de),  I,  52. 
Lampugnani  (Jean),  I,  166. 
Lancelot,  voyez  Macedonia. 
Landais  (Pierre),  II,  39. 
Lannoy  (Baudouin  de),  II,  27. 
La  Pie  (Regnault),  I,  335. 
Laval  (Anne  de),  I,  106. 
Le  Diable  (Olivier),  I,  114,  154- 

156,  236,  237,  294,  333,  335, 

336;  II,  11,  56,  57,96,261. 
Ledoux  (Antoine),  procureur,  II, 

47,  67. 
Le  Mercier  (Nicolas),  II,  59. 
Le  Roux  (Olivier),  II,  11. 
Lescun  (Odet  d'Aydie,    seigneur 

de),  1,73,  75,91,  154,  161  ;  II, 

42. 
Leyguyn   (Jean  de),  I,  174,   177, 

259. 
L'Hermite  (Tristan),   1,154;   II, 

38. 
L'Huilier  (Philippe),  II,  11. 
Ligny    (  Louis   de   Luxembourg , 

comte  de),  11,209,  231,  233. 
Lisques  (Matthieu  de),  I,  45. 


300 


TABLE 


Lorin  (Pellegrin),  II,  85,  89,  90, 
129,255,269. 

Lorin  (Philippe),  II,  85. 

Lorraine  (René,  duc  de),  I,    116, 
148,  225,  316;  II,  35,  50,84. 

Louf  (Etienne),  I,  334,  335. 

Louhans  (Philippe  de),  I,  53. 

Louis  XI,  ami  de  Charles  de  Bour- 
bon, I,  44  ;  péril  qu'il  court  à 
Péronne,  57  ;  assiste  à  la  prise 
de  Liège,  58-60  ;  fomente  des 
complots  contre  le  duc  de  Bour- 
gogne, 69, 70  ;  corrompt  Lescun 
et  Commines,  72-88  ;  bienfaits 
dont  il  comble  Commines,  90- 
97  ;  ne  se  laisse  pas  arrêter  par 
l'opposition  du  parlement,  97- 
103  ;    conduit   Commines  dans 
ses  domaines,  103-108;  faveurs 
qu'il  accorde  à  Commines,  110- 
115;    traite  avec   les  Anglais, 
120-123;  dépouille  le  roi  René, 
135,  136;  traite  avec  le  duc  de 
Milan,   136,   137;  avec  la  du- 
chesse de  Savoie,  137  ;  détruit 
les  titres   de  la  maison  de  la 
Trémoïlle,    140-142;    sa    lutte 
contre  le  pape,   145-147;  ap- 
prend  la   mort  de  Charles   le 
Hardi,    150,    151  ;    envahit  ses 
États,  151-159  ;  ce  qu'il  deman- 
dait à  ses  ambassadeurs,    163, 
164  ;   ses   sympathies  pour  les 
Milanais  et  les  Florentins,  164- 
171  ;  envoie  Commines  comme 
ambassadeur  à  Milan  et  à  Flo- 
rence, 171-213;  confiance  qu'il 
témoigne  à  Commines,  218;  ses 
rapports  avec  les  ambassadeurs 
milanais,  223  -  235  ;  se  rend  à 


Thouars  ,    236  ,    237  ;    propos 
étranges  qu'il  tient  aux  ambas- 
sadeurs italiens,  238,  239;  veut 
se  faire  livrer  le  duc  de  Savoie, 
240  ;  prolonge  les  négociations 
relatives  au   mariage  du    dau- 
phin   avec   une   princesse   an- 
glaise,    241-247;    envahit   la 
Franche-Comté,  250  ;  ses  rela- 
tions avec  les  ambassadeurs  ita- 
liens,   251-276;    apprend   la 
nouvelle  de  la  bataille  de  Gui- 
negate,  277;  favorise  Commines 
dans  ses   démêlés   judiciaires, 
277-281  ;  dépêches  italiennes  re- 
latives à   Louis  XI,  281-293; 
applaudit   à  la   chute   de  Cico 
Simonetta ,  294,   295  ;    charge 
Commines  de  lui  faire  remettre 
le  duc  de  Savoie,  296-314;  suite 
de  ses  intrigues  en  Italie,  315- 
318  ;    est   frappé    d'apoplexie  , 
319,    320;   sa   convalescence, 
321-323;  se  rend  à  Argenton, 
324  ;  intervient  de  nouveau  dans 
les  affaires  de  Savoie,  325-327, 
devient  de   plus  en  plus  souf- 
frant, 328, 329  ;  conclut  le  traité 
d'Arras,    330;    recommande   à 
son  fils  ses  serviteurs,  331,  332; 
sa  mort,  333-338.  Cité,  II,  5,  11, 
13,   18,  23-25,  56,  57,  59,  79, 
171,253,  268. 
Louis  XII,  duc  d'Orléans,  puis  roi 
de  France,  intervient  dans  les 
affaires  d'Italie,  I,  305;  est  l'ob- 
jet de  la  méfiance  de  Louis  XI, 
332  ;  ses  intrigues  pendant  la 
régence  d'Anne  de  Beaujeu,  II, 
2-5,  12,28-36,39,41,  42,52- 


ANALYTIQUE. 


301 


54,  58  ;  est  fait  prisonnier  à  la 
bataille  de  Saint-Aubin,  62,  63; 
recouvre  la  liberté,  80-82,  84, 
96  ;  accompagne  Charles  VIII 
en  Italie,  102,  129,  130;  prend 
le  titre  de  duc  de  Milan,  175; 
se  fortifie  à  Asti,  177,  180,  189, 
190,  196;  s'empare  de  Novare 
et  y  est  assiégé,  214,  220-222, 
228,  229,  239  ;  combat  l'avis  de 
Commines,  243  ;  songe  à  une 
nouvelle  expédition  en  Italie, 
246,  247  ;  monte  sur  le  trône, 
253,  254  ;  Ludovic  Sforza  tombe 
en  son  pouvoir,  261  ;  ses  projets 
relativement  aux  affaires  des 
Pays-Bas  et  d'Italie,  261-270. 

Luchi  (François),  II,  288. 

Lude  (Jean  Daillon,  seigneur  du), 
I,  127,  154,157,158,274,283. 

Luglio  (Antoine),  II,  130. 

LuxEMBOi'RG(Françoisde),II,288. 

Luxembourg  (Madeleine  de) ,  II, 
288. 

Luxembourg,  voyez  Ligny,  Saint- 
Pol. 

Macedoma  (Lancelot  de),  I,  217, 

224,  246,  272. 
Machiavel,  II,  206,  207,  270. 
Magiolino  (François),  II,  159. 
Magno    (Bernard   del) ,   II,    136, 

137. 
Mahomet  II,  II,  6,  109,  170. 
Maine  (comte  du)  I,  52,  280. 
Mantoue   (marquis   de),    I,    198, 

287;  II,    140,   199,  202,  215, 

217-219,  223,  226,  228. 
Marguerite,  reine  de  France,  I, 

322. 


Masselin  (Jean),  II,  10. 

Mathias,  roi  de  Hongrie,  I,  224, 
244,  246. 

Maximilien,  empereur,  1,  146, 
254,  259,  261,  262,  266,  276, 
277,285,  290,  316;  II,  19,  27, 
50,68,78,  79,82,83,86,  112, 
114,  150,  166,  170,  176,  181, 
184,  187,  193,  197,  261,  268. 

Médicis  (Antoine  de),  I,  195,  207, 
214,216. 

Médicis  (Cosme  de).  II,  278. 

MÉDicis(Julien  de),  1,166,172,183. 

Médicis  (Laurent  de),  I,  172,  179- 
182,  185,  186,  190-194,  198, 
201,  206,  209,  214,221,  238, 
239,  248,  249,  258,  263,  271, 
273,  287,  288,  291,  294,  299, 
304,  305,  315,  322,  325  ;  II, 
49,  63,  68-73,  77,  78,  82-85, 
129,  279. 

Médicis  (Lionetto  de),  I,  311. 

Médicis  (Pierre  de),  II,  85-87, 
93,95,  98-101,  113,  123,  126, 
129,  130,  144-148,  157,  158, 
247,  249. 

Menesès  (Antoine  de).  II,  289. 

Mesml  (Simon,  seigneur  du),  II, 
55,  250. 

Michon,  avocat,  11,61,  62. 

Milan  (François  Sforza,  duc  de), 
I,  179,  228  -230;  II,  171. 

Milan  (Galéas-Marie  Sforza,  duc 
de),  1,109,  136,  137,144,  165- 
171,  179,  229,  230,  281  ;  II, 
171,  279. 

Milan  (Jean-Galéas-Marie  Sforza, 
duc  de),  I,  180,  187,  188,  195- 
213,  318,  323;  II,  97,  103,105, 
143. 


302 


TABLE 


Milan  (Ludovic  Sforza,  duc  de), 
I,  304  ;  II,  90,  97,  104,  105, 
131,  134,  135,  139,  141.  143, 
147-149,  151,  157,  159-161, 
166,  169-171,  176,  177,  182- 
185,  188,  191,  193,  196,  197, 
199-201,  210,  211,  214,  225, 
228-233,  235,  237-241,246, 
251,261. 

Milan  (Bonne  de  Savoie,  duchesse 
de),  I,  166-171,  173-182,  187- 
191,  195-210,  214-230,  237. 
256,  265,  294. 

Miolans  (Louis  de),  maréchal  de 
Savoie,  1,203;  II,  80,  81. 

Mogenson  (Hans),  II,  289. 

Montauban  (évêque  de),  voyez 
Amboise  (Georges  d'). 

Montfekrat  (marquis  de),  I,  173, 
175,  282. 

Montferrat  (marquise  de),  II, 
223,  225. 

Montferrat,  voyez  Savoie. 

Montpensier  (Gilbert  de  Bourbon, 
comte  de),  II,  141. 

Morlhon  (Antoine  de) ,  I,  210, 
246,  273,  290. 

Morvilliers  (Pierre  de),  I,  50. 

Mûris  (Rufin  de),  I,  205,  299, 
300. 

Naples,  voyez  Alphonse,  Ferdi- 
nand, Frédéric. 

Narbonne  (Jean  de  Foix,  seigneur 
de),  I,  122. 

Nassau  (Engelbert,  comte  de),  II, 
82. 

Nasi,  II,  250,  255. 

Nédonchel  (Gilles  de),  I,  157. 

Néele  (Jeanne  de),  I,  48. 


Nemours  (duc  de),  I,    160,  278; 

II,  10. 
Nevers  (comte  de),  II,  257,  265- 
Norri  (François),  II,  86,  91. 
Noyer  (Renaud  du),  II,   19,  21, 

23. 

Ongmes  (Philippe  d'),  I,  52. 
Orange  (prince  d'),  I,   123,  189, 

213;  II,  62,84. 
ORLÉANs(duc  à?),  voyez  Louis  XII. 
Ottomans  (empereurs),  voyez  Ba- 

jazet  II,  Mahomet  IL 

Palatin  (comte),  II,  86. 

Palavtcini  (marquis),  I,  196. 

Palmeri  (Pierre),  I,  294. 

Papes,  voyez  Alexandre  VI,  In- 
nocent VIII,  Sixte  IV. 

Paris  (évêque  de),  II,  265. 

Pavie  (cardinal  de),  I,  183. 

Pazzi  (Pierre  de),  I,  165,  287. 

Pellieu  (Jean),  conseiller  au  par- 
lement, 11,21,  46. 

Pelvoisin  (Mathurin  de),  II, 
37. 

Percane  (Antoine),  II,  26. 

Perauld,  voyez  Gurck. 

Petit  (Etienne),  I,  256. 

Petrasancta  (François  de),  I, 
143,  145,  297,  298;  II,    279. 

Pèlerin  (Pierre),  II,  281,  285. 

Philippe,  roi  de  Castillo,  II,  86, 
261,  265,  267. 

Piédefer,  avocat,  II,  25,  61,  62, 
73. 

Piennes  (Louis  de  Halewyn,  sei- 
gneur de),  11,218,  227,228. 

Pistoie  (seigneur  de),  II,  182. 

Pitigliano  (comte  de),  II,  165. 


ANALYTIQUE. 


303 


Pise  (archevêque  de),  I,  287. 

Plantes  (Pierre  des),  II,  21 . 

Pouillé  (René  de),  II,  37,  38,  45, 
46. 

Poitiers  (Diane  de),  II,  288. 

Polignac,  voyez  Beaumont. 

Pompadour  (Geoffroy  de),  évêque 
de  Périgueux  et  du  Puy,  II,  2, 
5,  54,  58,  G3,  262-265. 

Pontbriant  (François  de),  I,  316; 
II,  57,  58. 

Portinari  (Thomas),  I,  227. 

Portugal  (roi  de) ,  voyez  Al- 
phonse V. 

Pot,  voyez  Roche, 

Préaux  (Jacques  des),  1,  43. 

Provence  (roi  de),  voyez  René. 

Quanvese  (Gérard),  I,  66. 
Quingey  (Simon  de),  I,  75. 

Rapine,  I,  127. 

Ravenstein  (Simon  de),  I,  152. 

René,  roi  de  Provence,  I,  135, 
136,  175,  176,  184,  309. 

Renty  (seigneur  de),  I,  130. 

Repoli  (Antoine  del),  II,  91,  92. 

Rhin  (comte  palatin  du),  I,  54. 

Riario  (Jérôme),  I,  174,  232,  251-, 
254,  257,  260,  263,  286,  287. 

Ridolfi  (Jean-Baptiste),  II,  191. 

Rieux  (Jean,  seigneur  de),  maré- 
chal de  Bretagne,  II,  262,  266. 

Riverol  (Geoffroi  de),  I,  142. 

Rivière  (Poncet  de),  I,  161. 

Robia,  I,  310. 

Roche  (Philippe  Pot,  seigneur  de 
la),  II,  9,  10. 

Rochefoucauld  (Guillaume  delà), 
I,  107. 


Rochefoucauld  (Jacques  de  la), 

I,  107. 
Rochefoucauld   (Jeanne  de  la), 

I,  107. 
Rochefoucauld  (Philippe  de  la), 

I,  107. 
Rochejacquelein  (seigneur  de  la), 

II,  257. 

Rochelle    (Mérichon  de   la),   I, 

119,  120. 
Rohan,  voyez  Gyé. 
Rolin  (Nicolas),  I,  84. 
Rome  (François  de),  II,  159. 
Romont  (Jacques  de  Savoie,  comte 

de),  I,  312, 
Rossi  (Lionetto  de),  I,  144,  145, 

214,  322;  11,83. 
Rothelin  (Philippe  de),  maréchal 

de  Bourgogne,  I,  203. 
Rovère  (Julien  de  la),  cardinal  de 

Saint-Pierre-ès-Liens ,   I,    146, 

251,  254,  274;  II,   112,  117, 

118. 

Sacramoro  (Philippe),  I,  185, 
191,  201. 

Saint-Malo  (cardinal-évêque  de), 
voyez   Briçonnet  (Guillaume). 

Saint-Pierre-ès-Liens  (  cardinal 
de),  voyez  Rovère. 

Saint-Pol  (Jacques  de),  I,  124. 

Saint-Pol  (Louis,  comte  de),  con- 
nétable de  France,  I,  116,  124- 
128,  130,  131,  336. 

Saint-Pol  (bâtard  de),  I,  53. 

Saint-Vallier  (seigneur  de),  11,2. 

Saint-Vital  (cardinal  de),  I,  251 , 
254,  270. 

Salazar  (Jean),  I,  52. 

Sallet  (Jean  de),  II,  255. 


304 


TABLE 


Saluces  (Louis,  marquis  de),  II, 
40,41. 

San-Severino  (Galéas  de),  II,  248. 

San-Severino  (Robert  de),  I,  175, 
177,  178,  181,  215,  216,  227, 
228,  294,  296,  302,  304,  305. 

Sanzay  (seigneur  de),  II,  258. 

Sassenage  (Marguerite  de) ,  I , 
213. 

Sasseti  (Cosme),  II,  39-41,  49, 
68-71,  73,  77,  79,  82,  83, 
248,  255. 

Sasseti  (François),  I,  325  ;  II, 
255, 269. 

Saubonne  (Michelle  de),  II,  267. 

Savanarola  (Jérôme),  II,  205, 
216,  247,  250,  254. 

Savelli  (cardinal),  II,  156. 

Saveuse  (bâtard  de),  I,  48. 

Savoie  (Charles  Ier,  duc  de),  I, 
172,281,282,  328. 

Savoie  (Charles  II,  duc  de), II,  240. 

Savoie  (Philibert  Ier,  duc  de),  I, 
213,  240,  281,  283,  297-303, 
306,  309,  312-314,  326-328. 

Savoie  (Anne  de),  I,  210. 

Savoie  (Blanche  de  Montferrat , 
duchesse  de),  I,  282;  II,  221, 
223. 

Savoie  (Blanche  Sforza ,  duchesse 
de),  I,  172,  313. 

Savoie  (Charlotte  de),  voyez  Char- 
lotte. 

Savoie  (Louise  de),  voyez  Angou- 
lème  (duchesse  d'). 

Savoie  (Marie de),«o^RoTHELiN. 

Savoie  (Yolande  de  France,  du- 
chesse de),  I,  137,  142,  143, 
172,  173,  194,  195,  202,  206, 
207,  209,211-213. 


Savoie,  voyez  Bresse,   Genève, 

Milan. 
Scales  (Antoine  Widwille,  lord), 

I,  109. 
Scalione  (Hector).  I,  175,  176. 
Sexto  (Martin  de),  I,  244. 
Sforza   (Ascagne) ,    cardinal ,  II, 

154,  155,201. 
Sforza   (Jean-Galéas),   II ,    105 , 

143,  171. 
Sforza  (François),  comte  de  Santa 

Flora,  II,  232-234,  241,  242. 
Sforza,  voyez  Milan,  Savoie. 
Silly  (Jacques  de),  I,  297. 
Simonetta   (Cico),    I,    143,    144, 

166-171,  196,  201,  216,  217, 

226,  227,  230,  239,  285,  295, 

296. 
Sixte  IV,  pape,  I,  167-171,  174, 

182-184,  210,   216,  219-221, 

232,  233,  237,  251,  252,  254, 

261,  263,  266,  269,  274,  275, 

286-288,  291-293,  305. 
Sleidan  (Jean),  II,  288. 
Soderini   (François) ,    évêque    de 

Volterre,  II,  250. 
Soderini  (Paul-Antoine),  II,  106, 

121-123,   126,   129,  130,   139, 
•     144,  145. 

Soderini  (Pierre),  II,  97,  270. 
Spinelli  (Jean-Baptiste),  II,   126, 

129,  130. 
Spinelli  (Laurent),  II,  63,  72,  83, 

92,98,99,  101. 
Spinelli  (Thomas),  II,  206,  208, 

213,  214. 
Stanley  (Thomas,  lord),  I,   119. 
Stella  (Pierre),  II,  254. 
Stélenaert  (André),  I,  56. 


ANALYTIQUE. 


305 


Tarente  (prince  de),  voyez  Fré- 
déric. 
Tassini  (Antoine),  I,  294. 
Thérouanne  (évêque  de),  I,  319. 
Tixdo  (Louis),  I,  140;  II,  21. 
ToRNABtoNi    (Laurent),    u,   248, 

255. 
Trazegmes  (Anselme  de),  I,  45. 
Trazegmes  (Anne  de),  I,  45. 
Trémoïlle  (Georges  de  la),   II, 

288. 
Trémoïlle  (Louis  de  la),  I,  99, 
100,  141,278-281;  11,23,  25, 
26,  37,  62,  63,  66,  210,  224, 
288. 
Trémoïlle,  voyez  Craon. 
Trivulce   (Antoine),    évêque   de 

Corne,  II,  169,  175,201. 
Trivulce  (Jean-Jacques),  H,  105. 
Troïlo,  I,  256. 
Trotto  (Mario),  I,   180. 

Urbln  (duc  d'),  I,  301  ;  II,  182. 
Urfé  (seigneur  d'),  I,  76. 
Ursino  (Virginio),  II,  166. 
Uutkerke  (Roland  d'),  I,  43. 

Vallevant,  I,  248. 

Vanizon,  I,  248. 

Varèse  (Pierre-Paul  de),  II,  137. 

Varssenaere  (Maurice  de),  I,  43. 

Vecchio  (Mathieu  del),  II,  90. 

Vendel  (Olivier  de),  II,  19. 

Vendôme  (comte  de),  I,  53. 


Verceil  (évêque  de),  I,  205. 
Vernade  (Charles  de  la),  II,  55. 
Vesc  (Etienne  de),  sénéchal  de 
Beaucaire,  II,  13-15,  96,  97, 
124,  144. 
Vespucci  (Gui),  I,  183  ;  II,  278. 
Vespucci  (Gui-Antoine),  II,  214, 

278. 
Vespuce  (Améric),  II,  278. 
Vicomercati  (Taddeo),   II,    118, 
119,  137,   138,  145-147,  151- 
157,  165-167,  175,  202. 
Viscoxti  (Charles),  I,  226,  255, 
256,  260-265,  283,  291,  315, 
316. 
Visconti   (François-Bernard),   II, 

169,  175. 
Vitrian  (Jean),  II,  289. 
Vivonne  (André  de),  II,  73. 
Volte  (seigneur  de  la),  II,  166, 

169,  171. 
Volterre  (évêque  de),  voyez  So- 

DERIM. 

Volvire  (François  de),  I,  107. 

Warwick  (Richard,  comte  de),  I, 

60-62. 
Wasiers  (Hellin  de),  I,  320. 
Wenloch  (John),  I,  61-66,  121. 
Werbecque  (Peterkin),  II,  181. 

Zizim,  II,  174. 

Zorzi  (Jérôme),  II,  181. 


C0MMINES.  —  H. 


î\ 


TABLE  DES  MATIÈRES. 


VI.    COMMINES    PENDANT   LA.  MINORITÉ   DE    CHARLES    VIII      ....  1 

VII.    COMMINES    RENTRE    EN    FAVEUR   PRÈS     DE    CHARLES    VIII     ...  75 

VIII.  Ambassade  de  Commines  a  Venise 104 

IX.  Suite  de  l'bxpédition  d'Italie 20 1 

X.  Dernières  annèbs  du  règne  de  Charles  VIII 246 

XI.  Avènement  de  Louis  XII 253 

XII.  Mort  de  Commines 274 

DOCUMENTS  CITÉS. 

Déposition  d'Antoine  de  Jarrye  (9  septembre  1483) 13 

Déposition  de  Jean  Chambon  (6  février  1484) 17 

Interrogatoire  de  Commines  (19  juillet  1484) 21 

Second  interrogatoire  de  Commines  (28  juillet  1484) 22 

Supplique  de  l'avocat  de  Louis  de  la  Trémoïlle  (30  août  1484)     ...  25 

*  Lettre  de  Commines  au  bailli  de  Chartres  (août  1484) 26 

*  Lettre  du  duc  d'Orléans  à  Charles  VIII  (14  janvier  1485)     ....  28 

*  Discours  du  duc  d'Orléans  au  Parlement  de  Paris  (17  janvier  1485).  30 
Ordonnance  de  Charles  VIII,  qui  révoque  Commines  de  sa  charge  de 

sénéchal  de  Poitou  (15  septembre  1485) 36 

*  Lettre  de  Commines  à  Charles  VIII  (6  novembre  1485) 37 

Lettre  de  Cosme  Sasseti  au  seigneur  du  Bouchage  (25  décembre  1485).  39 

Lettre  du  seigneur  du  Bouchage  à  Cosme  Sasseti  (25  avril  1486).     .     .  41 


308  TABLE 

*  Lettre  de  Comniines  (sans  date) 42 

*  Lettre  de  Commines  au  seigneur  de  Brosse  (sans  date) 44 

*  Procès-verbal  du  sergent  Pierre  Guilloton  (11  mars  1486)    ....  46 
Lettre  de  Commines  à  Laurent  de  Médicis  (9  mai  1486)     .....  49 

Sauf-conduit  donné  à  Commines  (24  août  1486) 50 

Ratification  du  sauf-conduit  par  le  Parlement  (26  août  1486).     ...  51 
Déclaration  de  Basquet  sur  la  saisie  d'une  lettre  écrite  par  Commines 

(15  février  1487) 55 

Arrêt  du  Parlement  qui  ordonne  que  Commines  soit  détenu  en  la  con- 
ciergerie du  palais  (17  juillet  1487) 58 

Arrêt  du  Parlement  qui  permet  à  Commines  d'entendre  la  messe  dans 

sa  prison  (21  juillet  1487) ib. 

Interrogatoire  de  Commines  (23  juillet  1487) 59 

*  Lettre  de  Laurent  Spinelli  à  Laurent  de  Médicis  (28  mars  1488)  .     .  63 
Arrêt    du    Parlement  qui   condamne    Commines    à.  dix   ans   d'exil 

(24  mars  1489) 64 

*  Supplique  de  Commines 66 

Lettre  de  Commines  à  Laurent  de  Médicis  (5  août  1489) 68 

*  Convention  entre  Commines  et  François  Sasseti  (6  novembre  1489)  .  69 

*  Lettre  de  Laurent  de  Médicis  à  Commines  (11  décembre  1489).     .     .  70 

*  Lettre  de  Commines  à  Laurent  de  Médicis  (5  mars  1490) 71 

*  Lettre  de  Laurent  Spinelli  à  Laurent  de  Médicis  (25  mars  1490)    .     .  72 

*  Lettre  de  Cosme  Sasseti  à  Laurent  de  Médicis  (8  octobre  1490)    .     .  73 
Lettre  de  Commines  à  Anne  de  Beaujeu  (12  septembre  1489).     ...  75 

*  Lettre  de  Commines  au  duc  de  Bourbon  (4  janvier  1490) 76 

*  Lettre  de  Cosme  Sasseti  à  Laurent  de  Médicis  (16  juillet  1490).     .     .  77 

*  Lettre  de  Cosme  Sasseti  à  Laurent  de  Médicis  (13  avril  1491)  .     .     .  ib. 

*  Lettre  de  Commines  à  Laurent  de  Médicis  (21  avril  1491)    ....  78 

*  Lettre  de  Commines  à  Laurent  de  Médicis  (3  décembre  1491)  ...  81 

*  Lettre  de  Laurent  Spinelli  à  Laurent  de  Médicis  (14  décembre  1491).  83 

*  Lettre  de  Commines  à  Laurent  de  Médicis  (12  janvier  1492).     ...  ib. 

*  Lettre  de  Commines  à  Pierre  de  Médicis  (9  août  1492) 85 

*  Lettre  de  Commines  à  Pierre  de  Médicis  (8  mai  1493) 86 

Lettre  de  François  délia  Casa  à  Pierre  de  Médicis  (18  juin  1493)     .     .  87 

Lettre  de  François  délia  Casa  à  Pierre  de  Médicis  (28  juin  1493)    .     .  88 

Lettre  de  François  délia  Casa  à  Pierre  de  Médicis  (16  et  17  juillet  1493).  90 

Lettre  de  François  délia  Casa  à  Pierre  de  Médicis  (21  juillet  1493).     .  92 

Lettre  de  François  délia  Casa  à  Pierre  de  Médicis  (31  août  1493)    .     .  93 

Lettre  de  François  délia  Casa  à  Pierre  de  Médicis  (3  septembre  1493).  ib. 

Lettre  de  François  délia  Casa  à  Pierre  de  Médicis  (9  novembre  1493)    .  94 


DES  MATIERES.  309 

Lettre  de  l'évêque  d'Arezzo  à  Pierre  de  Médicis  (29  novembre  1493)     .  94 

Lettre  de  François  délia  Casa  à  Pierre  de  Médicis  (14  janvier  1494)     .  95 

Lettre  de  Commines  à  Pierre  de  Médicis  (6  août  1494) 98 

Lettre  de  Commines  à  Laurent  Spinelli  (6  août  1494) 99 

*  Lettre  des  ambassadeurs  florentins  à  Venise,  aux  Huit  de  Pratique 

(l«r  octobre  1494) 106 

*  Lettre  de  Paul  Soderini  à  Pierre  de  Médicis  (1er  octobre  1494).     .     .  ib. 

*  Lettre  de  Paul  Soderini  aux  Huit  de  Pratique  (3  octobre  1494)     .     .  109 

*  Sommaire   du   discours  de  Commines  à  la  seigneurie  de  Venise 

(3  octobre  1494) 111 

*  Communication   faite   par    Commines  à   la    seigneurie   de  Venise 

(3  octobre  1494) 113 

*  Délibération  du  Sénat  de  Venise  (9  octobre  1494) 115 

*  Lettre  de  Taddéo  Vicomercati  au  duc  de  Milan  (7  octobre  1494).     .     .  119 

*  Lettre  de  Taddéo  Vicomercati  au  duc  de  Milan  (11  octobre  1494).     .  ib. 

*  Lettre  de  Paul  Soderini  aux  Huit  de  Pratique  (5  octobre  1494)     .     .  121 

*  Lettre  de  Paul  Soderini  à  Pierre  de  Médicis  (6  octobre  1494)    .     .     .  123 

*  Lettre  des  ambassadeurs  florentins   à  Venise  aux  Huit  de  Pratique 

(11  octobre  1494) 124 

*  Lettre  de  Pierre  de  Médicis  à  Paul  Soderini  (11  octobre  1494).  .  .  126 
Lettre  de  Philippe  Valori  à  Pierre  de  Médicis  (13  octobre  1494).  .  .  129 
Lettre  de  Paul  Soderini  à  Pierre  de  Médicis  (16  octobre  1494)  .  .  .  130 
Dépêche  chiffrée  jointe  à  cette  lettre  (même  date) 131 

*  Lettre  de  Bernard  del  Magno  au  duc  de  Milan  (13  octobre  1494)    .     .  136 

*  Lettre  de  Taddéo  Vicomercati  au  duc  de  Milan  (17  octobre  1494)  .     .  137 

*  Lettre  de  Taddéo  Vicomercati  au  duc  de  Milan  (22  octobre  1494)  .  .  138 
Lettre  de  Paul  Soderini  à  Pierre  de  Médicis  (22  octobre  1494)  .  .  .  139 
Lettre  écrite  au  camp  de  Charles  VIII  (novembre  1494) 143 

*  Lettre  de  Taddéo  Vicomercati  au  duc  de  Milan  (18  novembre  1494).  146 

*  Lettre  de  Commines  au  duc  de  Milan  (27  novembre  1494)    ....  149 

*  Lettre  du  Sénat  de  Venise  à  ses  ambassadeurs  près  de  Charles  VIII 

(28  décembre  1494) ib. 

"  Lettre  de  Taddéo  Vicomercati  au  duc  de  Milan  (7  janvier  1495)  .     .  151 

*  Lettre  de  Taddéo  Vicomercati  au  duc  de  Milan  (11  janvier  1495).     .  152 

*  Lettre  de  Taddéo  Vicomercati  au  duc  de  Milan  (21  janvier  1495)  .     .  154 

*  Lettre  de  Taddéo  Vicomercati  au  duc  de  Milan  (25  janvier  1495)  .  .  156 
'  Lettre  de  Taddéo  Vicomercati  au  duc  de  Milan  (27  janvier  1495)  .     .  157 

*  Lettre  de  Taddéo  Vicomercati  au  duc  de  Milan  (31  janvier  1495) .  .  ib. 
'  Lettre  du  duc  de  Milan  à  Commines  (12  janvier  1495) 159 

*  Lettre  de  Commines  au  duc  de  Milan  (4  février  1495) 160 


310  TABLE 

*  Lettre  de  Taddéo  Vicomercati  au  duc  de  Milan  (6  février  1495)    .     .  161 

*  Réponse  du  Sénat  de  Venise  à  une  communication  de   Commines 

(février  1495) 163 

*  Lettre  de  Taddéo  Vicomercati  au  duc  de  Milan  (26  février  1495)  .     .  165 

*  Lettre  de  Taddéo  Vicomercati  au  duc  de  Milan  (2  mars  1495)  .     .     .  166 

*  Lettre  du  duc  de  Milan  à  Commines  (4  mars  1495) 168 

Lettre  de  Commines  au  duc  de  Milan  (9  mars  1495) 170 

*  Lettre   des  ambassadeurs   milanais   à    Venise,  au   duc   de  Milan 

(10  mars  1495) 175 

Lettre  de  Commines  à-  Charles  VIII  (avril  1495) 180 

Lettre  de  Commines  à  Charles  VIII  (avril  1495) 183 

*  Lettre  de  Commines  au  cardinal  de  Saint-Malo  (avril  1495)  ....  187 
Lettre  du  duc  d'Orléans  au  duc  de  Bourbon  (14  avril  1495)  ....  189 
Lettre  du  duc  d'Orléans  au  duc  de  Bourbon  (22  avril  1495)    ....  190 

*  Lettre  de  Commines  au  duc  de  Milan  (9  avril  1495) 191 

*  Lettre  de  Jean-Baptiste  Ridolfi  aux  Dix  de  la  Balie  (25  avril  1495)  .  ib. 
"  Discours  de  Commines  au  Sénat  de  Venise  (24  mai  1495)    ....  192 

*  Lettre  de  Commines  à  Charles  VIII  (24  mai  1495) 193 

*  Lettre  d'Antoine  Trivulce  au  duc  de  Milan  (10  mai  1495)  ....  200 

*  Lettre  de  Taddéo  Vicomercati  au  duc  de  Milan  (6  juin  1495).     .     .  202 

*  Lettre  de  la  seigneurie  de  Florence  à   ses  ambassadeurs  près  de 
Charles  VIII  (13  juin  1495) 206 

*  Lettre  de  la  seigneurie  de  Florence  à  ses  ambassadeurs  près  de 

Charles  VIII  (19  juin  1495) ib. 

*  Lettre  de  la  seigneurie  de  Florence  à  Jean  Bentivoglio  (19  juin   1495)  207 

*  Lettre  de  la  seigneurie  de   Florence  à  ses  ambassadeurs  près  de 

Charles  VIII  (20  juin  1495) 208 

*  Lettre  des  Dix  de  la  Balie  de  Florence  aux  mêmes  ambassadeurs 

(20  juin  1495) ib. 

*  Lettre  du  duc  de  Ferrare  à  Antoine  de  Costabili  (21  juin  1495).     .     .  210 

*  Lettre  du  duc  de  Ferrare  à  Commines  (2  juillet  1495) ib. 

*  Lettre  des  Dix  de  la  Balie  de  Florence  à  Commines  (6  juillet  1495)    .  213 

Lettre  de  Jacques  de  Thenray  (7  juillet  1495) 218 

Instructions  du  Sénat  de  Venise  à  ses  provéditeurs  (22  juillet  1495)     .  221 

*  Lettre  de  Commines  au  marquis  de  Mantoue  (24  juillet  1495)  .     .     .  223 

*  Instructions  du  duc  de  Milan  à  Jules  Cattanei  (12  septembre  1495)     .  225 

*  Convention  relative  à  la  délivrance  de  la  garnison  de  Novare  (20  sep- 

tembre 1495)     • 228 

*  Lettre  du  comte  François  Sforza  au  duc  de  Milan  (20  octobre  1495)  .  233 

*  Réponse  du  grand  conseil  de  Venise  à  Commines  (19  novembre  1495).  235 


DES  MATIERES.  311 

*  Lettre  de  Commines  au  duc  de  Milan  (17  décembre  1495) 240 

*  Lettre  du  comte  François  Sforza  au  duc  de  Milan  (18  décembre  1495).  241 

*  Lettre  du  duc  de  Milan  à  Commines  (sans  date) 242 

*  Lettre  de  la  seigneurie  de  Florence  à  Néri  Capponi  (12  octobre  1495).  243 

*  Lettre  des  Dix  de  la  Balie  de  Florence  à  leurs  ambassadeurs  en 
France  (10  juin  1497) 248 

*  Lettre  des  Dix  de  la  Balie  de  Florence  aux  mêmes  (1er  juillet  1497)  .  ib. 

*  Lettre  des  Dix  de  la  Balie  de  Florence  aux  mêmes  (31  août  1497)     .  ib. 
'  Lettre  des  Dix  de  la  Balie  de  Florence  à  Commines  (14  septem- 
bre 1497)     ib. 

'  Lettre  des  Dix  de  la  Balie  de  Florence  à  Commines  (28  septem- 
bre 1497) 249 

Lettre  de  Commines  à  la  seigneurie  de  Florence  (20  juillet  1499)    .     .  255 

Lettre  de  Commines  à  la  seigneurie  de  Florence  (1er  avril  1502)    .     .  256 

Lettre  de  Commines  à  la  reine  Anne  de  Bretagne  (17  juillet  1505).     .  262 

Lettre  de  Commines  à  la  reine  Anne  de  Bretagne  (23  juillet  1505)  .     .  264 

*  Lettre  de  Jacques  de  Beaune  (10  juillet  1505) 266 

*  Lettre  de  Jacques  de  Beaune  (11  juillet  1505) 267 

*  Lettre  de  Commines  à  la  seigneurie  de  Florence  (2  juin  1507).     .     .  269 

*  Lettre  de  Commines  à  la  seigneurie  de  Florence  (27  novembre  1509).  271 

*  Lettre  de  Commines  à  la  seigneurie  de  Florence  (22  mars  1510)  .     .  ib. 
"  Lettre  de  Commines  à  la  seigneurie  de  Florence  (25  août  1511)   .     .  272 

*  Lettre  du  duc  de  Milan  à  François  de  Petrasancta  (29  octobre  1476)  .  279 

Table  analytique 291 


ERRATA. 


Tome  Ier,  p.  19G,  1.  6.  Au  lieu  de  palais,  lisez  château.  Il  s'agit  ici  du 
Castello  de  porta  Giovia,  (en  latin  :  Castellum 
portae  Jovis). 
«  p.  202,  1.  11.  Effacez  la  signature  :  Alexandre,  comme  super- 

flue. C'est  celle  d'un  secrétaire. 
»  p.  203,  1.  30.  Au   lieu  de  :   Châteaugiron ,    lisez  :   Château- 

Guyon. 
p.  248,  1.    4.  Au  lieu  de  :  1470,  lisez  :  1479. 
Tome   II,  p.    59,  1.  26.  Au  lieu  de  :  xme,  lisez  :  xxme. 
»  p.    84,  1.  30.  Au  lieu  de  :  xme,  lisez  :  xmie. 

p.  119, 1.  17.  Au  lieu  de  :  1495,  lisez  :  1494. 


EN  VENTE  : 

■«es   frayei  Chroniques  de  Jehan   le  Bel .    publiées    pour    la 

première  fois  par  M.  Polain,  membre  de  l'Académie  royale  de 
Belgique,  2  vol.  ln-8° Vv.      Kl 

oeuvres  «le  Georges  tiiastellain.  publiées  par  M.  le  baron 
Kervyh  de  Lettenhove,  membre  de  l'Aoa  lémie  royale  de  Belgique . 
8  vol.  in-8° Fr.     <8 

SA  rouiuans  «le  CIéoma«sés,  par  Adenés  li  Roys,  publié  pour  la 
première  fois,  d'après  le  manuscrit  de  la  bibliothèque  de  i'Âi 
nal,  à  Paris,  par  M.  Van  Hasselt,  membre  'le  l'Académie  royale  île 
Relgique,  2  vol.  in-8° Fr.     10 

Oits  et  eontes  de  Bandouin  de  Contlé  et  de  son  fiis  Jean  de 
Condé,  publiés  d'après  les  manuscrits  de  Bruxelles,  Turin, 
Rome,  Paris  et  Vienne,  par  M.  Aug.  Scheler,  bibliothécaire  du 
Roi,  5vol.in-8° Fr.      18 

lii  ors  d'amour,  de  vertu  et  de  hoaieurte,  par  Jehan  le  Bel, 
publié  pour  la  première  fois  d'après  un  manuscrit  de  la  biblio- 
thèque royale  de  Bruxelles,  par  M.  3ui.es  pETiT.de  la  bibliothèque 
royale,  tome  Ier Fr<      6 

OEuvres  de  Froîssart,  publiées  avec  les  variantes  des  divers 
manuscrits,  par  M.  le  baron  Kervyn  dk  Leti  kshove,  —  Chroniques, 
tomes  II  et  III Fr.     là 


SOUS  PRESSE: 

Lï  ars  «ramoiir,  «ie  vertu  et  de  boneiirté,  tome  II 
OEuvres  de  Froîssart,  Chroniques,  tome   IV. 
Dits  de  Watriquot  de  Conviu. 


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